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Full text of "La renaissance catholique en Angleterre au XIXe siècle"

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LA 

RENAISSANCE CATHOLIQUE 

EN ANGLETERRE 

AU XIX' SIÈCLE 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits 
de reproduction et de traduction en France et dans tous les 
pays étrangers. 



DU MEME AUTEUR : 

Royalistes et Républicains. Essais historiques sur des ques- 
tions de politique contemporaine : I. La question de Monarchie 
ou de République du 9 Thermidor au 18 Brumaire: II. L'Extrême 
Droite et les Royalistes sous la Resiauralion ; 111. Paris capitale 
sous la Révolution française. 2» édition. Un vol. in-18. . 4 fr. » 

Le Parti libéral sous la Restauration. 2« édition. Un 
volume in-18 4 fr. » 

L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet. Un 

volume in-18 4 fr. » 

Histoire de la Monarchie de Juillet. 4«, édition. Sept 

volumes in-S". Prix de chaque volume 8 fr. » 

(Ouvrage couronné deux fois par l'Académie française, 
GRAND PRIX GOBERT, 1885 et 1886.) 

Un Prédicateur populaire dans l'Italie de la Renaissance. Saint 
Bernardin de Sienne (1380-1444). 5« édition. Un volume in-18 
Prix 3 fr. 50 

La Renaissance catholique en Angleterre au dix- 
neuvième siècle. 

Première partie: Newman et le mouvement d'Oxford. 1' édition. 

Un volume in-8« 7 fr. 50 

Deuxième partie : De la conversion de Newman à la mort de 

Wiseman (1845-1865). 6« édition. Un volume in-8». 7 fr. 50 
Troisième partie ; De la mort de Wiseman à la mort de Manning 

(1865-1892). 4" édition. Un volume in-S" 7 fr. 50 

Newman catholique, d'après des documents nou- 
veaux. 3« édition. Un volume in-16 3 fr. » 



paris. TVP. PLON-NOURRIT et C'«, 8, RUE GARANCIÈRE, 6^ — 1889y. 



LA 



RENAISSANCE CATHOLIQUE 

EN ANGLETERRE 

AU XIX- SIÈCLE 



PREMIÈRE PARTIE 

NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 



PAR 



Paul THUREAU-DANGIN 



L ACADEMIE FRANÇAISE 



NEUVIEME EDITION 




PARIS 

LIBRAIRIE PLOlSr 

PLON-NOURRIT et G'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, HUE GARANCIÈRE 6* 



1913 



INTRODUCTION 



I 



Au cours de 1895 et dans les premiers mois de 1896, 
rattention des catholiques français se trouva subitement 
appelée sur des manifestations, pour eux fort inatten- 
dues, qui se produisaient outre-Manche, dans certaines 
parties de l'Eglise anglicane. De cette terre du bigo- 
tisme protestant où l'on était habitué à dénoncer l'ido- 
lâtrie romaine, arrivait l'écho de paroles si nouvelles 
que plusieurs se demandaient tout émus si une grande 
conversion n'était pas sur le point de s'y accomplir. Un 
pair d'Angleterre, président d'une nombreuse et puis- 
sante association de churchmen^ lord Halifax, faisait, 
dans l'un des meetings de cette association ^ , un appel, 
d'une éloquente et poignante sincérité, au rétablissement 
de l'unité chrétienne. Après avoir évoqué l'époque regret- 
te où il n'y avait qu'une seule Eglise, sous la primauté 
de Home, il exprimait le vœu que l'Eglise d'Angleterre 
« fût unie de nouveau, par les liens d'une communion 
visible, avec le Saint-Siège » ; cette union, qu'il décla- 



ï Assemblée de VEnglish Church Union^ tenue à Bristol, le 
14 février 1895. 



n INTRODUCTION 

rait a désirer de toute son âme »,illa proclamait « pos- 
sible » et affirmait que « les documents autorisés de 
l'Eglise anglicane ne contenaient rien d'essentiellement 
inconciliable avec les doctrines de l'Eglise de Rome » ; 
il invitait ses coreligionnaires à travailler à ce rappro- 
chement, à dépouiller l'orgueil national, les préjugés 
séculaires, à s'humilier sur les fautes de leur propre 
Eglise, et surtout à beaucoup prier, avec la conviction 
« que rien ne touche de plus près le cœur de Notre- 
Seigneur que la paix de son Eglise » ; enfin il saluait, 
dans Léon Xlll, un esprit large, une âme généreuse, 
capable de comprendre cette œuvre, de la mener à 
bonne fin, et il lui donnait l'assurance « qu'il pouvait 
compter sur une réponse sympathique à tout appel qui 
serait adressé à l'Eglise d'Angleterre. » 

Ne devait-on pas croire que cette invitation avait été 
entendue du Souverain Pontife et l'avait touché, quand 
on le voyait, quelques semaines après, lancer sa lettre 
fameuse ad Anglos^'i «Aux Anglais, y disait-il, qui 
cherchent le royaume du Christ dans l'unité de la foi, 
salut et paix dans le Seigneur. » Puis, avec l'accent 
d'une sollicitude apostolique, d'une tendresse pater- 
nelle, où revivait l'âme du saint pontife qui, de Rome, 
au VI® siècle, avait voulu et dirigé la conversion de 
TAngleterre, il félicitait les Anglais des marques de 
la grâce divine visibles dans leur nation, des efforts 
qu'ils avaient faits pour se rapprocher du catholicisme; 
il les invitait, « quelle que fût la communauté ou l'insti- 
tution à laquelle ils appartenaient, à poursuivre la 

i 14 avril 1893. 



INTRODUCTION UI 

sainte entreprise de ramener Tunion, » priait Dieu pour 
eux et leur demandait de prier pour lui. En même 
temps, comme pour donner une preuve de ses inten- 
tions conciliantes, il remettait en jugement la question 
de la validité des ordres dans l'Eglise anglicane, et 
nommait, pour Tétudier, une commission dont une 
partie des membres était notoirement favorable à cette 
validité. 

Pour la première fois depuis trois siècles, le cœur de 
l'Angleterre parut touché par une parole venue de 
Rome. Lord Halifax, plus plein que jamais d'ardeur et 
d'espérance, sans cesse en mouvement de Londres à 
Paris, de Paris à Rome, en relations étroites avec des 
prêtres français, reçu au Vatican, triomphait devant 
ses coreligionnaires, au Congrès de Nopwich^ de voir 
la question de la réunion de la chrétienté s'imposer 
désormais à tous les esprits. L'un des primats de 
l'Eglise anglicane, l'archevêque d'York, au même 
congrès, faisait tout un discours sur ce sujet : « La 
réunion est dans Pair », disait-il ; il saluait avec 
respect « la voix venue de Rome », et regardait 
comme un devoir de faire « bon accueil » à « cette 
lettre remarquable en bien des manières et, dans un 
certain sens unique » ; il rappelait que son auteur « pré- 
sidait une Eglise qui avait produit une multitude de 
saints et lancé une noble armée de martyrs, une Eglise 
à laquelle on devait un vaste trésor de littérature théolo- 
gique, une Eglise dont les Anglais avaient reçu, dans les 

» Octobre 1895. 



IV INTRODUCTION 

siècles passés, au temps de leur faiblesse et de leur 
malheur, un secours considérable et plein d'amour » ; 
bien qu'il marquât les points de divergence, il insistait 
sur le « désir profond » et de plus en plus répandu de 
voir cesser le a grand scandale » de la division de la 
chrétienté, sur le devoir de travailler à l'union ; il invi- 
tait les anglicans à ne pas « se complaire en eux- 
mêmes », à « réviser », sur plusieurs points, leur 
« position » particulière, et exprimait l'espoir qu'un 
jour viendrait où « un pape aurait la gloire de récon- 
cilier les deux grandes branches de l'Eglise catho- 
lique ». Par toute l'Angleterre, dans les diverses 
assemblées religieuses, la question de l'union était à 
l'ordre du jour, débattue par tous, sinon résolue, avec 
une sollicitude anxieuse. L'archevêque de Canterbury 
prescrivait des prières. M. Gladstone qui, au lendemain 
du concile du Vatican, par son pamphlet du Vatica- 
nism^ avait réveillé toutes les vieilles haines anglaises 
contre la Papauté, intervenait par un mémoire public', 
pour proclamer à son tour la nécessité de l'union ; il mon- 
trait que l'anglicanisme, en se rapprochant maintenant, 
sur beaucoup de points, de l'Eglise romaine, avouait ses 
torts passés ; il parlait avec déférence du Pape, le « pre- 
mier évêque de la chrétienté », rendait hommage à sa 
conduite et à son langage. « Selon moi, disait-il en 
terminant, c'est une attitude paternelle au sens le plus 
large du mot, et, bien qu'elle prenne place parmi les 
derniers souvenirs de ma vie, j'en garderai toujours la 

* Ce Mémoire, daté de mai 1896, était transmis au Times par 
l'archevêque d'York, et publié par ce journal, le 1" juin. 



INTRODUCTION V 

précieuse mémoire, avec de tendres sentiments de res- 
pect, de gratitude et de haute estime. » 

En présence de telles manifestations, les espérances 
les plus hardies semblaient permises : des imaginations 
optimistes entrevoyaient déjà le retour en corps {cor- 
porate-reunion) d'une partie de l'Eglise anglicane et la 
constitution, outre-Manche, d'une sorte d'Eglise uniate 
qui serait, par rapport à Rome, dans une position ana- 
logue à celle de certaines Eglises orientales. On mesu- 
rait d'avance, avec émotion, tout ce que le catholicisme 
gagnerait à une pareille accession, de quel avantage 
serait cette infusion d'esprit anglo-saxon dans une 
société religieuse que le malheur des schismes passés 
avait laissée trop exclusivement latine. Il n'était pas 
jusqu'à la prodigieuse expansion de l'Empire britan- 
nique, qui, vue à cette lumière, ne prît une significa- 
tion providentielle et qui ne semblât destinée, comme 
autrefois celle de l'Empire romain, à étendre le règne 
du Christ et de son Vicaire. 

Sans doute, quelques mois plus tard, toutes ces belles 
visions d'unions s'évanouissaient subitement ; il avait 
suffi pour cela de la bulle décrétant définitivement la non- 
validité des ordres conférés par l'Eglise d'Angleterre. 
Ceux des membres de cette Eglise qui s'étaient le plus 
avancés vers le catholicisme, se montraient aussi les plus 
attristés, les plus embarrassés, les plus blessés. Ils accu 
saient fort injustement Rome d'avoir fait preuve d'obs- 
tination, d'intolérance, d'avoir même tendu un piège à 
leur crédulité trop confiante, d'avoir machiné une sorte 
de guet-apens.Ils s'en prenaient surtout à leurs compa- 



VI INTRODUCTION 

triotes, les catholiques anglais, qui, en effet, n'avaient 
pas dissimulé leur opposition à toute entreprise 
d'union en corps, et ils leur reprochaient d'avoir tra- 
vaillé par de petits motifs à faire échouer une grande 
œuvre. Loin, d'ailleurs, de s'avouer troublés ou affai- 
blis par la répudiation pontificale, ils affirmaient dédai- 
gneusement n'avoir aucun besoin de Rome, procla- 
maient que leur Eglise avait plus que jamais conscience 
de son droit et de sa puissance, et se félicitaient 
même que la bulle l'eût fortifiée en faisant comprendre 
aux partis qui la divisaient, la nécessité de se concen- 
trer contre le vieil ennemi. Si l'on parlait encore d'union, 
ce n'était plus avec le Pape, c'était avec ceux qu'on 
savait en révolte contre lui ; de là, des coquetteries plus 
empressées à l'adresse de TEglise russe et la protec- 
tion dont l'épiscopat anglican affectait de couvrir les 
sectaires vieux catholiques d'Allemagne et d'Italie. Le 
fossé semblait donc redevenu aussi profond que jamais 
entre l'Angleterre et Rome, et, de la tentative faite 
pour le combler, rien ne paraissait rester, outre- 
Manche, qu'une déception douloureuse et irritée. 

Depuis lors d'autres événements se sont produits, 
en Angleterre, qui semblent y marquer davantage 
encore la ruine des espérances catholiques et le triomphe 
de l'esprit protestant. Un soulèvement a soudainement 
éclaté contre ceux des Anglicans qui, à défaut d'une 
union avec Rome jugée désormais impossible, préten- 
daient du moins continuer à se rapprocher des croyances 
et des pratiques catholiques. Commencé par des per- 
sonnages de petite considération et au moyen de pro- 



INTRODUCTION VII 

cédés assez grossiers, ce soulèvement a pris un déve- 
loppement que son origine ne faisait pas prévoir. Tous 
les journaux se sont mis à discuter sur la messe ou sur 
le confessionnal; le Times, entre autres, a été, durant des 
mois, une tribune ouverte à tous ceux qui voulaient 
revendiquer les vieilles traditions protestantes de 
l'Eglise d'Angleterre, contre les innovations du moderne 
High Church. De nombreux meetings de laïques ou de 
clercs ont été convoqués sur tous les points du territoire. 
Les deux chambres du parlement ont été, à plusieurs 
reprises, saisies de la question; les leaders des divers 
partis se sont expliqués sur ce sujet, et diverses propo- 
sitions ont été faites pour intervenir législativement ou 
judiciairement contre ceux qu'on accuse d'être « roma- 
nisants ». En même temps les évêques, sous le coup 
de sommations répétées, ont dû se mettre en mouve- 
ment et s'engager à user de leur autorité pour réprimer 
les abus dont on se plaignait. Que sortira-t-il de tout 
cela ? Il est visible que gouvernement et évêques sont 
au fond très embarrassés, qu'ils sentent le péril et Tineffi- 
cacité des armes dont on les presse de se servir, doutent 
de leur compétence ou de leur pouvoir, et seraient 
heureux de gagner du temps en agissant le moins pos- 
sible. Leleurpermettra-t-on?Déjàlapousséede l'opinion 
les a contraints de s'avancer plus qu'ils n'avaient 
intention de le faire au début. S'ils se déterminent à 
prendre quelques mesures de rigueur, quel en sera 
l'effet? Ceux que ces mesures menacent semblent, pour 
le moment, un peu surpris et comme abasourdis du 
soulèvement qui s'est fait contre eux. Si quelques-uns, 



VIIJ INTRODUCTION 

comme lord Halifax, tiennent un langage assez 
ferme, d'autres sont loin de paraître prêts au mar- 
tyre. Accepteront-ils, de la part de Tépiscopat, — 
en supposant que celui-ci puisse s'entendre sur 
une seule opinion commune, — des interdictions 
liturgiques et des prescriptions dogmatiques, oppo- 
sées aux principes qu'ils ont vingt fois proclamés 
être de l'essence de leur Eglise? Reconnaîtront- 
ils au parlement ou aux tribunaux civils une auto- 
rité religieuse, conforme sans doute au passé de l'an- 
glicanisme, mais contraire aux idées qu'ils se flattaient 
d'avoir fait prévaloir? S'il y a résistance, jusqu'où 
s'étendra-t-elle? Sera-t-elle le fait de tout le parti 
Eigh Church ou seulement de la fraction la plus 
avancée de ce parti? Cette résistance amènera-t-elle 
une scission qui serait comme une première brèche dans 
l'édifice ecclésiastique d'Angleterre, un premier pas 
dans la voie du « desétablissement » ? Ou bien, au prix 
d'équivoques et d'inconséquences qui ne seraient certes 
pas les premières dans l'histoire de l'Eglise d'Angle- 
terre, trouvera-t-on moyen de maintenir, côte à côte, 
dans les cadres de l'Etablissement, des hommes dont 
les oppositions de croyances seront devenues encore plus 
criantes ? Toutes questions auxquelles il serait témé- 
raire, surtout pour un étranger, de prétendre répondre 
aujourd'hui. Les événements sont en marche, et l'on 
peut d'autant moins en prévoir l'issue qu'ils paraissent 
obéir à une impulsion anonyme et plus ou moins irré- 
fléchie. Bornons-nous à constater que, pour le moment, 
il y a, en Angleterre, un retour offensif du vieil esprit 



INTRODUCTION IX 

protestant, une réaction contre les tendances catho- 
liques qui se manifestaient dans une partie notable de 
Tanglicanisme. 

Cette réaction, suivant de près l'échec de la tentative 
de réunion avec Rome, n'est-elle pas de nature à dis- 
siper toutes les espérances qu'auraient pu nous faire 
concevoir les modifications survenues, depuis quelque 
temps, dans l'état religieux de l'Angleterre, etle royaume 
d'Henri VIII et d'Elisabeth n'apparaît-il pas plus que 
jamais acquis au vieil esprit de schisme et de révolte 
du XVI* siècle? S'en tenir à cette conclusion, serait 
apporter, dans le découragement, la même précipitation 
peu raisonnée qu'on avait pu montrer naguère daiis l'es- 
pérance. Pour bien juger d'un mouvement, de ses 
chances d'avenir, il ne faut pas s'attacher aux effets 
plus ou moins passagers de telles crises particulières, 
mais regarder les choses dans leur ensemble, de haut et 
de loin. Des accidents, pour regrettables qu'ils soient, 
ne peuvent pas détruire, en quelques mois, l'œuvre 
de longues anilées. Or, si l'on considère, non plus les 
à-coups momentanés qui viennent de se produire, mais 
les grandes lignes et les résultats généraux de l'évolu- 
tion qui s'accomplit en Angleterre, depuis bientôt 
un siècle, le fait s'impose saisissant : on ne peut nier 
l'importance du changement produit; on voit se des- 
siner clairement la direction dans laquelle il s'accomplit, 
et l'on constate qu'il en est résulté un progrès aussi 
incontestable qu'inattendu des idées catholiques. 



INTRODUCTION 



II 



Pour mesurer ce progrès, il convient tout d'abord de 
comparer ce qu'était l'Eglise catholique en Angleterre, 
au commencement de ce siècle, à ce qu'elle est aujour- 
d'hui. 

Dans ce pays, la Réforme, qui était, pour une bonne 
part, l'œuvre du caprice royal, n'avait pas, du jour au 
lendemain, fait disparaître la vieille foi du cœur de la 
nation. Beaucoup étaient demeurés catholiques de sen- 
timents, soit qu'ils refusassent hautement de s'associer 
à la révolte de leur roi, soit qu'ils se fissent illusion 
sur la gravité de cette révolte. Mais, durant trois 
siècles, tout avait été employé à avoir raison de ces 
fidélités, conscientes ou non : pression du pouvoir, 
spoliations, supplices et enfin, à partir de la fin du 
xvii^ siècle, un ensemble de lois savamment combinées, 
ne laissant échapper aucun des actes du catholique, le 
frappant dans sa conscience, dans sa fortune, dans ses 
droits publics et privés. Ajoutez la défaveur et la 
ruine des causes politiques auxquelles le papisme 
s'était trouvé lié. Est-il étonnant qu'à ce régime le 
nombre des fidèles ait été sans cesse diminuant? Des 
vieilles familles qui, dans diverses parties du royaume, 
étaient demeurées longtemps, en dépit des persécutions, 
comme les points fixes où s'appuyait la résistance, 
beaucoup avaient été détruites dans les guerres civiles ; 
d'autres, lassées ou séduites, avaient fini par capituler 
Aussi, au début du xix^ siècle, quand une détente se 



INTRODUCTION XI 

produisit et que TAngleterre protestante commençait 
avoir honte de son intolérance, il ne restait plus qu'un 
petit nombre de catholiques pour jouir de la paix et de 
la liberté qu'on se montrait enfin disposé à leur rendre. 
De ces catholiques, les uns s'enfermaient et s'iso- 
laient dans leurs manoirs, les autres étaient dispersés 
et comme noyés dans la population des grandes villes. 
Combien étaient-ils ? Les éléments manquent pour 
donner un chiffre certain. D'après les évaluations les 
plus sérieuses, vers 1814, on n'en comptait guère, dans 
l'Angleterre proprement dite, qu'environ 160.000, Pas 
d'évêques, mais, comme en pays de mission, de simples 
vicaires apostoliques, alors au nombre de quatre. A 
peine quatre cents prêtres, vivant presque cachés, par 
souvenir des persécutions, et n'osant porter aucun cos- 
tume qui révélât leur caractère. Les églises, ou, pour 
parler plus juste, les chapelles étaient rares, sans 
signe extérieur, dissimulées dans les coins les plus 
obscurs des villes. Quelque téméraire s'oubliait-il à 
élever une croix sur la porte de Tune de ces chapelles, 
la police la faisait aussitôt supprimer, par crainte d'une 
émeute. A l'intérieur, presque pas de ces ornements 
symboliques auxquels s'est plu de tout temps la piété 
catholique; le culte était comme empêché de s'épa- 
nouir; rarement un office solennel, une grand'messe, 
une bénédiction du Saint-Sacrement; on eût dit que la 
prière n'était permise qu'à voix basse. Dans beaucoup 
d'églises, on ne célébrait la messe que deux fois par 
semaine ; ce seul mot de messe faisait peur ; on ne 
disait pas « aller à la messe », mais « aller aux prières ». 



XII INTRODUCTION 

En somme, à cette époque, T Eglise catholique, bien 
que délivrée delà persécution violente, se faisait encore 
humble et tâchait presque d'être invisible. Le cardinal 
Vaughan l'a comparée à ces bateaux qui, au lendemain 
de la tempête, quand le vent est encore dur, bien 
qu'affaibli, diminuent leurs voiles pour y donner le 
moins de prise possible. 

Sans doute, la masse du public ne ressentait plus 
au même degré, contre les papistes, cette aversion 
mêlée d'effroi qui était autrefois l'une des manifes- 
tations du sentiment national, alors qu'en tout Anglais 
catholique on soupçonnait un suppôt de l'Espagne ou 
un conspirateur méditant de faire sauter le Parlement 
et de mettre le feu aux quatre coins de Londres. Mais, 
si la passion était amortie, les préventions et l'éloi- 
gnement demeuraient ^. Le maître de maison s'excusait 
auprès de ses convives, s'il les faisait se rencontrer 
avec un catholique. De ce que pouvait bien être le 
catholicisme, on n'avait du reste aucune idée précise ; 
il apparaissait de loin comme je ne sais quel amalgame 
de superstitions, d'idolâtrie et d'immoralité. Ainsi que 
l'a rapporté l'un des convertis de la première heure 2, 



ï Des observateurs ont noté cependant quelques faits qui, h la 
fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, avaient 
un peu atténué ces préventions. C'est d'abord l'émigration, en 
Angleterre, de milliers de prêtres français, proscrits par la Révolu- 
tion ; ils furent bien accueillis et, par leurs vertus, forcèrent l'estime 
de leurs hôtes. C'est aussi l'influence considérable des romans de 
Walter Scott, qui habituèrent les imaginations anglaises à sym- 
pathiser avec des personnages catholiques; en octobre 1896, à 
Nottingham, Me' Harnet a fait une lecture sur Sir Walter Scott 
and the Revival of catholic sympathies, 

2 Le chanoine Oakeley. 



INTRODUCTION XIII 

les Anglais, à cette époque, savaient mieux les coutumes 
des Egyptiens que celles des catholiques, leurs com- 
patriotes, demeurés fidèles à la vieille foi; ils avaient 
répugnance à causer entre eux de ce sujet, et beaucoup 
vivaient une longue vie sans s'être demandé une seule 
fois ce qu'il en était. Les libéraux eux-mêmes, qui 
réclamaient alors Témancipation des catholiques, témoi- 
gnaient à leur égard de moins de sympathie que de 
dédain ; ils arguaient de leur insignifiance et de leur 
discrédit pour soutenir qu'on pouvait sans danger leur 
faire justice. De cet état, si complètement disparu 
aujourd'hui qu'on a quelque peine à se le figurer, un 
témoin, autorisé entre tous, Newman, a fait un tableau 
saisissant, dans un sermon prononcé quelques années 
après sa conversion < ; évoquant des souvenirs alors 
peu éloignés, il exposait, en ces termes, sous quel 
aspect, au temps de son enfance et de sa jeunesse, lui 
étaient apparus le catholicisme et les catholiques : 

Dans cette contrée, il n'y avait plus d'Eglise catholique; 
il n'y avait plus même de communauté catholique, mais un 
petit nombre d'adhérents à la vieille religion, passant silen- 
cieux et tristes, comme un souvenir de ce qui avait été. Les 
« catholiques romains » n'étaient pas une secte..., un 
corps, si petit qu'il fût, représentant la grande commu- 
nion du dehors, mais une simple poignée d'individus que 
l'on pouvait compter, comme les pierres et les débris du 
grand déluge... Ici, c'était une bande de pauvres Irlandais, 
allant et venant au temps de la moisson, ou une colonie. 

ï The Second Spring, prêché à Oscott, le 13 juillet 1852, lors 
du premier concile provincial de Westminster. {Newman' s Occa* 
sional sei'mons.) 



XIV INTRODUCTION 

des mêmes dans un quartier misérable de la grande métro- 
pole; là, peut-être, c'était un homme âgé que Ton voyait se 
promener dans les rues, grave, solitaire, étrange, quoique 
de noble maintien, et dont on disait qu'il était de bonne 
famille et « catholique romain » ; c'était une maison de 
vieux style, de sombre apparence, enfermée derrière de 
grands murs, avec une porte de fer, des ifs : on racon- 
tait que là vivaient des « catholiques romains » ; mais qui 
ils étaient, ce qu'ils faisaient, ce qu'on voulait dire quand 
on les appelait catholiques romains, nul n'aurait pu l'expli- 
quer; on savait seulement que cela sonnait mal et parlait 
de formalisme et de superstition... Telle était à peu près 
l'espèce de connaissance qu'avaient du christianisme les 
païens de l'ancien temps, qui persécutaient les fidèles et 
cherchaient à les faire disparaître de la face de la terre, et 
qui les appelaient ensuite gens lucifuga^ une race qui fuit la 
lumière du jour. On ne retrouvait les catholiques, en Angle- 
terre, que dans les endroits reculés, dans les ruelles, dans 
les caves, dans les mansardes ou dans la solitude de la cam- 
pagne, séparés de la foule au milieu de laquelle ils vivaient ; 
on les entrevoyait seulement dans l'obscurité, à travers le 
brouillard ou le crépuscule, fantômes fuyant de-ci, de-là, 
devant les fiers protestants, maîtres de la terre. A la fin, 
ils devinrent si faibles, tombèrent si bas que le dédain fit 
naître la pitié; et les plus généreux parmi leurs tyrans 
commencèrent à désirer de leur accorder quelque faveur, 
persuadés que leurs opinions étaient trop absurdes pour 
trouver des prosélytes, et qu'eux-mêmes, si on leur accor- 
dait une position plus importante dans l'Etat, ne tarderaient 
pas à renoncera leurs doctrines et à en rougir. 

Un symptôme plus significatif encore que le dédain 
des protestants, c'était le sentiment que les catholiques 
eux-mêmes avaient de leur anéantissement. A force 
d'avoir été, pendant des siècles, mis hors la loi, d être 



INTRODUCTION XV 

demeurés étrangers à la vie publique et privée de leurs 
compatriotes, d'avoir subi une proscription sociale plus 
sensible encore que la légale, ils s'étaient habitués à 
une situation de parias ; on eût dit une autre race, sans 
mélange ni relations avec l'autre, résignée à son 
infériorité, et en ayant gardé je ne sais quoi de déprimé, 
ainsi qu'il arrive aux peuples depuis longtemps vaincus 
et dominés. Quelques-uns de ces catholiques en deve- 
naient comme embarrassés et presque honteux de leur 
foi ; ils cherchaient à la dissimuler à leurs voisins ou 
à se la faire pardonner, en la miwmwan^, notamment en 
affichant à l'égard du Pape une indépendance qui fri- 
sait la révolte. Chez beaucoup d'autres, il est vrai, 
répreuve et l'isolement n'avaient fait que rendre cette 
foi plus profonde et plus résistante; loin de vouloir 
rentrer en grâce auprès de la société qui les excluait, 
ils s'en détournaient avec méfiance et ressentiment; 
mais, chez eux, aucune pensée de revanche et d'offen- 
sive ; obstinés, nullement entreprenants, plus préparés 
à souffrir qu'à engager le combat, ils ne songeaient 
pas un seul moment qu'il pût être question pour Rome 
de reprendre possession du royaume d'Henri VIII et 
d'Elisabeth, bornaient leur ambition à sauver leur 
âme et à garder leur honneur, vivaient de souvenir, 
non d'espérance. 

Tel était le catholicisme en Angleterre dans le 
premier quart du siècle. Aujourd'hui, quel change- 
ment ! Au lieu de 160.000 catholiques, on en compte, 
dans la seule Angleterre, en dehors de l'Irlande et de 
l'Ecosse, environ 1.500.000. En place des quatre 



XVI INTRODUCTION 

pauvres vicaires apostoliques et de leurs quatre cents 
prêtres, une hiérarchie normalement constituée avec 
dix- sept évéques, dont un archevêque, trois mille 
prêtres, des ordres religieux de toute sorte. Les con- 
versions, bien qu'un peu ralenties par les derniers 
mcidents, sont encore, au témoignage du cardinal 
Vaughan, d'environ six cents par mois * ; sans doute 
elles sont en partie compensées par la défection de 
familles catholiques d'origine, généralement pauvres, 
transplantées dans des milieux exclusivement protes- 
tants : déchet douloureux que le zèle du clergé se 
préoccupe d'arrêter ; mais ce qui se perd ainsi ne 
saurait, tout au moins comme importance sociale et 
intellectuelle, se comparer à ce qu'on gagne par les 
conversions. Les églises, les chapelles, les couvents, 
partout multipliés, loin de se dissimuler, se dressent au 
milieu des cités, proclamant hautement, par leur orne- 
mentation extérieure, la foi des fidèles. En ce moment, 
au cœur de Londres, à quelques pas de l'abbaye 
de Westminster, s'élèvent les murs d'une grande 
cathédrale qui sera l'un des principaux édifices de la 
ville. Toutes les splendeurs liturgiques dont il avait 
fallu se priver pendant plusieurs siècles s'épanouissent 
à l'intérieur de ces églises. Bien plus, le culte déborde 
au dehors, et, dans les rues des villes ou à travers la 
campagne, les processions, avec bannières, crucifix, 
prêtres et acolytes en costumes, se développent libre- 
ment, comme elles ne pourraient le faire en beaucoup 

' Lettre du cardinal Vaughan au P. Ragey. {VAnglo-catholi' 
cisme, par le P. Ragey, p. 29.) 



INTRODUCTION XVII 

de pays catholiques : témoin les imposantes cérémonies 
dont le treize centième anniversaire du débarquement 
de saint Augustin a été l'occasion. 

Sauf quelques survivants de plus en plus rares de 
l'ancien fanatisme protestant, le public assiste sans 
émoi, parfois même avec sympathie et respect, à ces 
manifestations qui Teussent autrefois exaspéré. C'est 
ce que constatait récemment, avec un étonnement dou- 
loureux, l'un de ces survivants, le vieil évêque de 
Liverpool : il se lamentait, dans une allocution à son 
clergé \ de ne plus trouver autour de lui « cette aversion 
pour le papisme, générale naguère dans le royaume.» ; il 
reprochait à ses coreligionnaires de ne voir dans le 
<' romanisme » qu'une des formes multiples de la reli- 
gion en Angleterre, ni pire ni meilleure que d'autres, 
parfois même d'établir entre lui et le protestantisme 
une comparaison qui n'était pas à l'avantage du dernier ; 
puis, après avoir constaté qu'on trouvait maintenant 
« de bon goût d'oublier la grande bénédiction » de la 
Réforme, il dénonçait, avec indignation et alarme, cette 
« altération du langage et du sentiment publics ». 

Légalement et socialement, presque plus rien ne 
subsiste des anciennes séparations entre les catholiques 
et le reste de la nation. Les deux races se sont récon- 
ciliées et fondues. Le papiste est redevenu un Anglais 
comme un autre, ayant mêmes sentiments et mêmes 
droits 2. D'ailleurs il n'est guère de famille un peu 

1 Ce discours a été publié dans le Rock du 12 novembre 1897. 

2 Seuls le roi ou la reine, les héritiers directs de la couronne, 
le lord-chancellor et le vice-roi de l'Irlande doivent encore être 
protestants. 

b 



XVIII INTRODUCTION 

importante qui ne compte un ou plusieurs convertis. 
Les catholiques ont pied au Parlement, occupent 
quarante et un sièges à la Chambre des lords et ont 
presque toujours quelqu'un des leurs au ministère : tel 
avait été lord Ripon dans le cabinet libéral, et tel est 
le duc de Norfolk dans le ministère de lord Salisbury. 
Sur un point particulier, ils avaient persisté à s'exclure, 
alors que la loi leur ouvrait les portes : par l'effet d'une 
interdiction de leurs autorités religieuses, ils se pri- 
vaient d'envoyer leurs fils aux universités d'Oxford et 
de Cambridge ; cette interdiction a été levée récem- 
ment, et les jeunes catholiques commencent à fréquenter 
les deux grandes universités ; le clergé y envoie même 
quelques-uns de ses sujets ; les jésuites ont une maison 
à Oxford, les bénédictins et les prêtres séculiers à 
Cambridge. Pour qui sait l'influence intellectuelle et 
sociale d'Oxford et de Cambridge dans la vie anglaise 
et aussi l'importance des liens de camaraderie qui s'y 
nouent, un tel fait est gros de conséquences ; plus que 
tout le reste, il contribuera à abaisser ce qui peut encore 
rester des vieilles barrières et permettra d'atteindre le 
but que, dès 1867, Manning proposait à ses coreligion- 
naires, quand il insistait sur la nécessité de « mettre 
l'Eglise catholique en contact avec l'intelligence et la 
conscience de la nation ». 

Ce n'est pas seulement aux catholiques, considérés 
individuellement, que place a été faite dans la société 
anglaise, c'est à l'Eglise elle-même. Ses dignitaires, 
naguère proscrits ou tout au moins ignorés, sont main- 
tenant reconnus comme de hautes autorités morales. 



INTRODUCTION XIX 

On a vu le cardinal Manning et, après lui, le cardi- 
nal Vaughan, appelés à siéger, à côté des prélats 
anglicans, dans les cérémonies publiques ou dans 
les comités des grandes œuvres philanthropiques et 
moralisatrices ^ L'étiquette paraît même disposée à 
reconnaître la préséance due au titre de cardinal. Le 
bruit ne courait-il pas. Tan dernier, que le cardinal 
Vaughan allait être nommé pair, bruit mal fondé, mais 
jugé assez vraisemblable pour provoquer, dans les 
coteries protestantes, des réclamations dont l'opinion, 
du reste, ne parut pas s'inquiéter? C'est plus qu'une 
importance officielle, c'est une véritable popularité 
qu'ont acquise certains grands catholiques anglais. 
On en put juger à la mort de Newman et de 
Manning : leurs obsèques eurent le caractère d'une 
manifestation nationale. Les portraits des deux illustres 
convertis ont été mis en place d'honneur dans les 
collèges d'Oriel et de Balliol, à Oxford, et la statue du 
premier d'entr'eux s'élève, à Londres, sur le terre- 
plein de l'église de l'Oratoire. 

En 1897, les Anglais fêtaient, on sait avec quel reten- 
tissement, le Jubilé de la reine, et c'était Toccasion pour 
eux de repasser les événements accomplis pendant 
a l'ère victorienne », de se féliciter des résultats obtenus, 
de s'enorgueillir des progrès réalisés. On conçoit que 
les catholiques anglais n'aient pas été les derniers à 
s'associer à ce patriotique TeLeum, et que leur porte- 



i Lors du récent synode des évêques anglicans, l'archev^nne 
de Canterbury, ayant donné un garden party dans son palais de 
Lambeth, y a invité le cardinal Vaughan, qui s'y est rendu. 



XX INTRODUCTION 

parole, le cardinal Vaughan, ait, à ce propos, célébré^ 
comme en un chant de triomphe et de reconnaissance, 
l'étonnante transformation qui s'était opérée dans son 
Eglise, « sous la protection de la liberté civile et reli- 
gieuse », garantie par la législation anglaise; et il 
ajoutait : v Nous rappelons ces faits, non pour nous 
vanter sottement, mais par gratitude pour le bon accueil 
que nous a fait T Angleterre, et surtout par gratitude 
envers Dieu qui, seul, rebâtit les murs de Sion^ » 



III 



Si remarquables qu'aient été, depuis une soixantaine 
d'années, les progrès de l'Eglise catholique en Angle- 
terre, il est, à la même époque, un phénomène plus 
extraordinaire encore, c'est la renaissance des idées 
catholiques au sein de l'Eglise anglicane. Pour bien 
saisir ce qu'une telle renaissance avait d'inattendu, 
jetons tout d'abord un rapide coup d'œil sur les trois 
premiers siècles de l'histoire de cette Eglise. Nous y 
verrons dans quelle direction absolument contraire 
elle s'était jusqu'alors développée, et comment, après 
avoir été au début un mélange assez disparate de catho- 
licisme et de protestantisme, elle avait paru condamnée 
à devenir, avec le temps, de plus en plus protes- 
tante. 

Le schisme que le caprice despotique d'Henri VIII 
imposa à un clergé servile ne tendit d'abord qu'à 

1 Lettre pastorale du cardinal Vaughan à l'occasion du Jubilé 
de la reine. 



INTRODUCTION XXI 

substituer la suprématie du roi à celle du Pape. Il 
n'était question de toucher à aucun des autres dogmes 
de l'antique Eglise dont on se piquait de faire toujours 
partie. Quelques-uns tentaient- ils de profiter de cette 
rupture pour propager les nouveautés du protestan- 
tisme continental, ils étaient répudiés et châtiés. 
Presque aucun changement n'était apporté à l'exté- 
rieur du culte. On se bornait à supprimer les monas- 
tères pour voler leurs biens. Mais la révolte ne put 
ainsi longtemps se limiter elle-même. Dès le règne 
suivant, sous Edouard VI, les gouvernants, gagnés 
aux idées de Zwingleet de Calvin, mutilaient le dogme 
et la liturgie catholiques : la messe était proscrite, les 
autels jetés bas et remplacés par des tables \ les églises 
dépouillées ; les prêtres recevaient licence de se marier. 
A la vérité, cette révolution fut loin d'être universelle- 
ment acceptée et, sur le moment, elle n'aboutit guère 
qu'à créer un état de grande confusion et d'anarchie 
religieuse. Aussi, quand, après quelques années de ce 
régime, la couronne passa à Marie Tudor, ses premières 
mesures pour rétablir le catholicisme furent-elles plutôt 
accueillies avec un sentiment de soulagement, et Une 
lui eût pas été difficile, avec delà modération et du tact, 
d'effacer toute trace de la scission. Malheureusement 
la maladroite violence d'une politique qui paraissait 
plus espagnole qu'anglaise irrita les esprits, et, après 
îinq ans de règne, Marie mourait, sans avoir eu le temps 

i L'un des prétendus réformateurs de l'Eglise anglicane au 
xvi" siècle, l'évêque Ridley, écrivait : « On se sert d'un autel poui 
y faire un sacrifice ; on se sert d'une table pour manger» » 



XXII INTRODUCTION 

de mener à fin son entreprise, mais en ayant eu celui 
de compromettre la cause qu'elle prétendait servir. Sa 
sœur et héritière, Elisabeth, sembla donc donner satis- 
faction au sentiment national en reprenant une attitude 
hostile au Pape. Ce n'est pas que personnellement elle 
fût portée vers le calvinisme : elle s'en fût tenue vo- 
lontiers au « catholicisme décapité » de son père 
Henri VIII ; mais on ne le lui permit pas. La pression des 
puritains (c'est le nom dont on commençait à se servir), 
avides de prendre leur revanche des persécutions du 
règne précédent, l'entraînement de la lutte politique 
où la reine se trouva bientôt engagée contre le Pape et 
l'Espagne, et aussi la loi même de la situation où la 
mettait sa rupture avec Rome, l'obligèrent à accentuer 
le protestantisme de son Eglise plus qu'il n'eût été dans 
ses goûts. Vainement tâchait-eîle de raieniir le mouve- 
ment ; vers la fin de son règne, le puritanisme préva- 
lait, surtout à Londres et dans les grands centres. 

L'avènement des Stuarts amena un retour offensif de 
ceux qui déploraient les destructions protestantes de 
l'époque précédente. Des théologiens remarquables, 
les premiers qu'eût produit l'épiscopat anglais depuis 
la Réforme, s'essayèrent à construire un système reli- 
gieux qui, tout en se déclarant opposé à Rome et à 
ses « abus », conservât le plus possible des idées et 
des formes catholiques : tels, entre tous, Andrews et 
Laud : le premier, homme de pensée et d'études ; le 
second, homme d'action et de combat. Il avaient la 
faveur de la Couronne, qui voyait, dans cette réaction 
religieuse, le complément de la réaction politique qu'elle 



INTRODUCTION XXIIl 

poursuivait. Par contre, le puritanisme, loin de se 
laisser intimider, attaquait plus âprement que jamais 
tout ce qu'on prétendait garder ou rétablir de catho- 
licisme dans le dogme, la hiérarchie et le culte. Si ses 
adversaires s'appuyaient sur la royauté, il liait sa cause 
à celle de l'opposition libérale et bientôt révolutionnaire. 
Dans cette lutte, l'école à tendances catholiques suivit 
la fortune des Stuarts et partagea leur impopularité 
grandissante. L'archevêque Laud fut accusé au même 
titre que le ministre Strafford, et il devança, de quelques 
années, Charles 1*"" sur l'échafaud. Le triomphe de la 
révolution fut celui des puritains : le calvinisme pres- 
bytérien supplanta l'Eglise épiscopale, désorganisée et 
proscrite. 

Il est vrai que, si la tempête fut violente, elle fut 
peu durable. Bientôt la Restauration parut une occa- 
sion favorable de rétablir l'Eglise sur les principes 
d'Andrews et de Laud qui avaient laissé, derrière eux, 
toute une école de théologiens, les Caroline divines. 
Alors fut rédigée et promulguée la dernière édition du 
Prayer Book^ celle où le caractère sacramental et sacer- 
dotal de l'Eglise était le plus mis en reliefs Par ses 

1 Le Prayer Dook, livre de prières officiel de l'Eglise anglicane, 
est une compilation tirée de sources catholiques, du bréviaire, du 
missel, du rituel, du pontifical; il contient tout ce qui est néces- 
saire au culte et au cérémonial. Rédigé pour la première fois en 1549, 
il a été successivement revisé en 1552, 1559 et 1662. Le parti 
High Church s'est toujours appuyé sur le Prayer Book. Il estime 
que, grâce à l'autorité qui n'a jamais été absolument méconnue de 
ce livre, une certaine tradition catholique s'est toujours mainte- 
nue dans l'église d'Angleterre. Gomme on demandait un jour à 
M. Gladstone comment il était passé des idées Low Church, dans 
lesquelles il avait été élevé, aux idées High Church, il répondit 
que c'était en étudiant les Occasional Offices du Prayer Book. 



XXIV INTRODUCTION 

excès mêmes, le puritanisme n'avait-ii pas contribué à 
cetteréaction? Jusqu'àla Révolution, sa prétention avait 
été, non de renverserTEgliseépiscopale, mais de s'en em- 
parer; l'usage qu'il venait de faire de sa victoire momen- 
tanée manifestait son incompatibilité avec cette Eglise 
Force lui fut donc de s'en séparer ouvertement et de 
créer, en dehors d'elle, une Eglise rivale : ce fut le com- 
mencement des dissidents ou non-conformistes. Cet 
exode ne laissait pas l'autre école maîtresse de l'an- 
glicanisme; le virus protestant y avait pénétré trop 
profondément. A côté des puritains résolus qui 
rompaient avec l'Eglise établie, beaucoup d'autres, 
plus timides, y demeuraient, avec leurs préventions, et 
opposaient une résistance passive, mais puissante, 
aux disciples d'Andrewrs et de Laud. D'ailleurs, 
l'étrange régime auquel étaient soumises les consciences 
depuis plus d'un siècle, le spectacle de cette Eglise 
tant de fois transformée au seul gré des caprices 
royaux ou des passions populaires, ces Credo contra- 
dictoires imposés, les uns après les autres, à un clergé 
servile, par les gouvernements successifs, n'était-ce pas 
assez pour désorienter les consciences et enseigner 
une sorte d'indifférence dogmatique ? Ainsi voyait-on 
poindre un état d'esprit qui allait bientôt dominer dans 
l'Eglise établie, le latitudinarisme, non moins réfrac- 
taire que le puritanisme à renouer la tradition catho- 
lique. Ajoutons que, cette fois encore, l'alliance avec 
les Stuarts fut funeste aux partisans de cette tradition. 
Vainement ceux-ci avaient-ils fait, sur certains points, 
opposition à Jacques II, ils se trouvèrent forcément, 



INTRODUCTION XXV 

au jour de la chute de ce prince, dans le camp des vain- 
cus, et recelé protestante se crut au contraire fondée à 
compter sur les sympathies du calviniste Guillaume III. 

Le coup porté par la Révolution de 1688 au parti 
qu'on commençait alors à qualifier de High Church se 
trouva, aussitôt après, singulièrement aggravé par 
l'espèce de suicide de l'élite de ce parti : je veux par- 
ler des non jurors^ de ces quatre cents prêtres et huit 
évêques, dont le primat de Canterbury, qui se crurent 
tenus de refuser le serment d'allégeance à l'usurpa- 
teur, et qui, exclus de leurs postes, furent remplacés 
par des hommes d'opinion contraire. Vainement les 
high-churehmen tentèrent-ils un dernier retour offensif 
sous la reine Anne, qui était de cœur avec eux, ils ne 
purent reprendre le terrain perdu, et l'avènement de 
Georges l" marqua leur défaite définitive. La prédomi- 
nance appartint dès lors, sans conteste, à un latitudina- 
risme voyant avec dédain et méfiance tout enthousiasme, 
se piquant d'une « religion raisonncxble », soucieux de 
maintenir l'organisme ecclésiastique, en étant indifférent 
aux doctrines, regardant les Credo comme une phra- 
séologie convenue qui n'engageait pas la conscience, 
ayant pour expression un culte froid, vide, sans vie 
sacramentelle, sans symbolisme esthétique, dans 
des temples dépouillés de tout ce qui pouvait rap- 
peler le catholicisme. 

Il était, à la vérité, des hommes qui souffraient d'un 
tel état. Cette philosophie satisfaite, qui réduisait le 
christianisme à la science du bonheur et à la recette 
de la respeclability^ ne répondait pas au sentiment 



XXVI INTRODUCTION 

qu'ils avaient de leurs péchés à expier et à se faire 
remettre, de leurs âmes à sauver, de l'idéal de sainteté 
à réaliser. Ce Christ, devenu une entité abstraite et 
morte, ne leur suffisait pas; il leur fallait un Christ 
vivant, saignant, qu'ils pussent aimer, qui pût les con- 
soler et leur pardonner. De là naquirent, en plein 
XVIII* siècle, deux réactions religieuses qui semblaient 
en contradiction complète avec l'esprit régnant, le mé- 
thodisme et Vevangelicalism. 

Le premier en date, le méthodisme, fut inauguré, 
vers 1738, par Wesleyet Whitefîeld. Dans cette société 
si étrangère aux choses de Dieu, les méthodistes 
parvinrent, par le seul effort de l'apostolat et de 
la charité, à réveiller des sentiments religieux : repentir 
du péché, terreur de l'enfer, amour du Christ. Ils se 
répandirent surtout parmi les humbles et les souffrants 
qu'ignorait la riche Eglise d'Angleterre, dans les mines 
et les manufactures où commençait à se former la 
démocratie ouvrière. Ils prêchaient en plein air, par- 
fois devant des foules de vingt et trente mille hommes, 
interrompus par les sanglots, les cris et même les 
convulsions des auditeurs. N'était-ce pas à se croire au 
XIII® siècle ? Les historiens religieux d'outre-Manche 
aiment à rapprocher Wesley de saint François d'As- 
sise : rapprochement un peu ambitieux. Sans doute, 
le fondateur du méthodisme avait des qualités qui ont 
fait dire de lui, àNewman, qu'il était « l'ombre d'an saint 
catholique, the shadoio of a catholic saint ; » mais il 
manquait de la mesure, du bon sens, de l'humilité que 
la discipline catholique avait ajoutés aux inspirations 



INTRODUCTION XXVII 

héroïques du Poverello d'Assise. Livré a lui-même, 
sans frein, sans guide, son zèle, souvent admirable, 
n'aboutit qu'à détacher, un peu malgré lui, de l'Eglise 
établie, une nouvelle secte protestante qui, bientôt, 
s'est subdivisée elle-même. Au point de vue qui nous 
occupe, cette secte s'éloignait, plus encore que l'angli- 
canisme officiel, des formes et des idées catholiques. 
Sa théologie assez imparfaite, où tout était moins doc- 
trine que sentiment, sensation et même hallucination 
nerveuse, avait une saveur protestante très prononcée. 
On s'y attachait au dogme de la justification par la foi 
seule, et même, dans une partie de la secte,, à celui 
de la prédestination absolue, entendue avec toute la 
dureté calviniste. Ajoutons qu'en se séparant de 
l'Eglise établie le méthodisme était conduit naturel- 
lement à nier la valeur de la succession apostolique, à 
contester l'autorité de l'épiscopat et jusqu'au privilège 
de la prêtrise, en un mot, à rejeter tout ce que l'an- 
glicanisme avait essayé de conserver de l'organisme 
catholique : le prêcheur devenait ministre, par le seul 
fait de sa vocation intérieure ; il pouvait non seulement 
enseigner, mais administrer la communion; on se 
retrouvait en plein puritanisme. 

Né à la suite du méthodisme, un peu des mêmes ins- 
pirations, le mouvement evangelical s'en distingue en 
ce qu'il a agi dans l'intérieur de l'Eglise établie, sans 
en sortir. A la fin du xviii® siècle et au commencement 
du XIX®, il avait triomphé des contradictions et des 
dédains du début; s'il ne dominait pas l'Eglise entière, 
il la pénétrait en beaucoup d'endroits et se manifestait 



XXVIII INTRODUCTION 

non seulement par un développement de piété indivi- 
duelle, mais surtout par l'impulsion donnée aux 
œuvres philanthropiques telles que l'abolition de la 
traite. Wilberforce est le grand nom de cette école. 
Seulement, des evangelicals plus encore peut-être que 
des méthodistes, on peut dire que, loin de revenir aux 
idées catholiques, tout chez eux tendait à pousser 
l'anglicanisme plus avant dans le protestantisme. Ils 
n'avaient à peu près aucune notion de l'Eglise, corps 
vivant et visible, de l'épiscopat dépositaire de la suc- 
cession apostolique, du prêtre ministre des sacre- 
ments. Le dogme sacramentel était chose dont 
ils ne s'inquiétaient guère. La présence réelle ob- 
jective leur paraissait une superstition grossière. 
Le fondement de la vie religieuse, à leurs yeux, 
c'étaient la justification par la foi seule et l'accident 
personnel de la conversion ; ils entendaient cette con- 
version un peu à la façon des méthodistes ; elle était la 
transformation soudaine de l'âme qui se sentait délivrée 
du péché par l'assurance intime que Dieu lui en 
donnait, en dehors de tout secours sacramentel et 
de toute intervention sacerdotale. Pour V evangeli- 
cals le dissident, de quelque secte qu'il fût, était un 
frère, tandis que le papiste était l'ennemi détesté et 
redouté ; il voulait avant tout préserver l'anglicanisme 
de ce qui sentait, de près ou de loin, le catholicisme. 

Ainsi, depuis la révolte d'Henri VIII jusque dans le 
premier quart du siècle actuel, une loi se dégage : des 
deux éléments qu'on avait prétendu d'abord combiner 
dans l'Eglise anglicane et qui s'y étaient trouvés tout 



INTRODUCTION XXIX 

de suite en lutte, l'élément protestant a toujours fini 
par l'emporter, et, sauf quelques oscillations passa- 
gères, cette Eglise s'est sans cesse éloignée davan- 
tage non seulement du Pape, avec lequel elle avait 
rompu dès le premier jour, mais des idées et des formes 
catholiques qu'elle avait paru soucieuse de garder au 
début. 

Considérons-la, en effet, telle qu'elle se montrait, 
vers 1820 ou 1830, au terme de cette descente continue 
vers le protestantisme. Elle semblait beaucoup plus occu- 
pée de marquer en quoi elle se séparait du catholicisme 
que de chercher par où elle pourrait encore s'en rappro- 
cher. Sur le dogme fondamental de l'Eucharistie, son 
ardeur à condamner la transsubstantiation de la théo- 
logie romaine lui avait fait perdre toute notion de la 
présence réelle objective du corps et du sang du Christ 
dans les espèces consacrées. Le culte de la Vierge, l'in- 
tercession des saints, le purgatoire, les prières pour 
les morts, la confession et le pouvoir sacerdotal 
d'absoudre étaient répudiés, et on n'eût pu proposer d'y 
revenir sans faire scandale. Plus rien, en fait, des 
jeûnes ou abstinences prescrits par l'ancienne disci- 
pline. Les vieilles dévotions étaient rejetées avec 
méfiance, quand elles n'étaient pas absolument oubliées 
et ignorées. Nulle spiritualité. En dehors du dimanche, 
presqu'aucune fête observée, pas même l'Ascension qui 
avait cependant un office spécial dans le Prayer Book. 
Le vendredi saint, ^000? />ïû?ay, n'était plus qu'un jour de 
congé [bank holyday)^ et, sauf dans quelques grandes 
villes, n'était sanctifié par aucun office. Seule, la solen- 



XXX INTRODUCTION 

nité du 5 novembre, commémoration du complot papiste 
de Guy Fawkes, était l'objet d.'une dévotion dont le 
temps n'avait pas éteint l'ardeur : alors, avec un 
mélange de libations et de prêches également patrio- 
tiques, on exaltait la victoire du protestantisme anglais 
sur le catholicisme espagnol ou français, non comme le 
souvenir d'un passé lointain, mais comme un fait 
d'hier qui pouvait se. reproduire demain, et aux prières 
officielles du temple répondaient les clameurs de la 
foule, qui promenait par les rues et finissait par brûler 
un mannequin figurant le Pape. Ce n'était, du reste, 
pas seulement pour le populaire que l'évêque de Rome 
était « l'homme du péché », le « faux prophète », 
r « Antéchrist » ; Newman a raconté combien il lui a 
fallu de temps pour se défaire de cette croyance ^ Vai- 
nement l'anglicanisme, à la différence de la plupart des 
communions protestantes, conservait-il le décor exté- 
rieur d'un épiscopat ; il n'en avait pas moins perdu la 
notion catholique de l'Eglise, société divine, fondée 
par le Christ, gouvernée par une hiérarchie qui remon- 
tait jusqu'à Lui, distincte et indépendante de tous les 
gouvernements, ayant par elle-même sa vie propre, le 
droit de se régir et de fixer sa doctrine ; l'Eglise éta- 

1 M. Bellasis, converti au catholicisme en 1851, raconte que, 
chez ses parents, pieux et honnêtes anglicans, on avait eu, 
jusqu'en 1849, la coutume de réciter, chaque jour, la prière sui- 
vante : « Confonds partout, nous t'en supplions. Seigneur, l'héré- 
sie et l'erreur, déjoue les machinations du papisme, soit au 
dedans, soit au dehors de l'Eglise. Que toutes les inventions de 
l'évêque de Rome contre la vérité sacrée soient confondues. 
Seigneur, puisse le papisme subir bientôt sa défaite finale, et 
puisse Babylone, depuis longtemps condamnée, cesser d'opprimer 
la terre. » [Memorials of M. Serjeant Bellasis, p. 22.) 



INTRODUCTION XXXl 

blie n'apparaissait plus que comme une création de 
l'Etat, chargée par lui, sous sa suprématie, du dépar- 
tement de la religion et de la morale, ayant ses évêques 
nommés par le prince, ses lois et même ses dogmes 
fixés par le Parlement, ses contestations intérieures 
jugées par les tribunaux civils. Rien qui ressemblât à 
notre clergé, avec son célibat, son idéal de renonce- 
ment, d'ascétisme, de mysticisme surnaturel, à nos 
prêtres, marqués et séparés^ du monde par le sceau 
sacerdotal, investis du*iiiinistère du sacrifice et de l'abso- 
lution. Le clergyman eût été étonné et presque cho- 
qué qu'on le qualifiât de « prêtre » ; marié, occupé de 
sa famille, vivant de la vie de tout le monde, soit en 
scholar^ soit en squire^ il se regardait comme investi 
d'une fonction sociale qui ne lui paraissait pas d'une 
essence différente des autres, mais qui l'obligeait seu- 
lement à une tenue un peu plus sévère. De la messe, on 
avait proscrit le nom, dénaturé et mutilé la liturgie : 
conséquence logique d'une doctrine qui contestait le 
sacrifice de l'autel et la présence réelle. Pendant la 
célébration eucharistique, l'officiant se tenait de profil 
au petit côté de la table qui remplaçait l'autel, avec 
l'intention manifeste de ne pas imiter le prêtre catho- 
lique qui demeure au milieu, le dos tourné au public, 
en quelque sorte face à face avec son Dieu ; quant^aux 
assistants, ils étaient assis ou debout, presque jamais 
à genoux. Encore cette « célébration », qu'on appelait 
Administration of the LorcCs supper^ loin d'être l'acte 
journalier du culte, n'avait-elle plus lieu qu'à de longs 
intervalles, dans la plupart des églises trois ou quatre 



XXXII INTRODUCTION 

fois, OU même une seule fois par an, et souvent avec si 
peu de décence qu*au dire de témoins attristés une 
abstention complète eût été préférable. Presque tou- 
jours le service du dimanche se bornait à la récitation 
des psaumes, des leçons et au sermon, office d'une 
froideur toute calviniste. Les églises étaient en harmo- 
nie avec le culte qui s'y célébrait : fermées d'ordinaire 
toute la semaine, d'aspect souvent très négligé ; des 
murs blanchis et nus ; pas d'autel orné, en évidence au 
fond du sanctuaire, et vers lequel tout converge, mais, 
à la place, une simple table en bois, à peine visible, 
souvent en piteux état et qu'on a pu comparer à une 
table de cuisine ; rien dessus, ni croix, ni cierges, ni 
tabernacle ; devant cette table, parfois la cachant, fai- 
sant face aux bancs fermés et à hauts dossiers qui rem- 
plissaient la nef et les bas-côtés, le pupitre d'où se fai- 
saient les lectures et la chaire d'où se débitaient les ser- 
mons ; on sentait que c'était devenu le principal ; on ne 
se trouvait plus dans une église consacrée pour le 
sacrifice, mais dans une salle de prêche. 

Fond et forme, tout avait donc un caractère bien 
protestant. Eût-on demandé d'ailleurs à un anglican de 
cette époque, clergyman ou laïque, savant ou igno- 
rant, s'il était protestant ou catholique, il eût cru que 
le questionneur voulait plaisanter. Protestant, il l'était 
et s'en faisait honneur. Sans doute, il croyait bien 
avoir un protestantisme à lui, que, comme toute mar- 
chandise anglaise, il estimait supérieur aux marchan- 
dises de même nom ayant cours sur le continent; 
mais ce n'était qu'une différence de qualité, non de 



INTRODUCTION XXXIII 

nature. Le seul mot de catholique évoquait à ses yeux 
un ensemble de superstitions, dont c'était précisément 
la gloire de ses pères de s'être dégagés, trois siècles 
auparavant, et avec lesquelles il ne supposait pas pou- 
voir jamais avoir rien de commun. 



IV 



C'est au moment où le protestantisme semblait avoir 
ainsi définitivement triomphé dans l'Eglise étabhe, que 
s'y produisit, vers 1830, plus exactement en 1833, 
comme une saute de vent qui fît remonter tout d'un 
coup le courant vers le catholicisme. Et bientôt on vit, 
non certes tous les anglicans, mais une partie d'entre 
eux, s'appliquer à retrouver, l'un après l'autre, presque 
tous les dogmes, presque toutes les pratiques dont 
leurs pères avaient mis, pendant trois siècles, tant de 
persévérance à se dépouiller. Manning constatait, 
en 1866, combien un tel mouvement était « contraire 
au vent et à la marée des traditions et des préjugés » 
de son pays. « La polarité de l'Angleterre a été chan- 
gée, disait-il; les ruisseaux qui coulaient du côté du 
nord coulent maintenant du côté du midi*. » 

Ce revirement a-t-il donc été déterminé et secondé 
par des circonstances extérieures, était-il conforme 
aux tendances régnantes, favorisé par les puissances 
du jour? On ne peut dire que, dans l'Angleterre de 
Stuart Mill, de Carlyle, de Darwin, d'Herbert Spencer, 

i England and Cliristendom^ Introduction et Letter on the 
reunion of Chrislendom. 

c 



XXXIV INTRODUCTION 

de Jowelt, d'Arthur Stanley, les courants intellectuels 
ramenassent les esprits vers une religion plus dogma- 
tique, plus autoritaire, plus traditionnelle et plus sur- 
naturelle. Si le vent soufflait, c'était plutôt dans le 
sens du positivisme, de l'agnosticisme, de la critique, 
ou tout au moins d'une religion préoccupée à ce point 
de n'être pas trop dogmatique qu'elle n'était plus 
guère qu'un sentiment. Quant aux autorités sociales, 
les promoteurs de cette transformation n'en ont pas 
eu une seule avec eux. Ils faisaient partie de l'Univer- 
sité d'Oxford : cette Université les a désavoués et con- 
damnés. Ils étaient membres du clergé : les évêques 
se sont prononcés contre eux. Des ministres dirigeants, 
les uns leur ont témoigné du dédain, comme Disraeli ; 
les autres, de l'aversion, comme John Russell ou Pal- 
merston. Les cours de justice, saisies de leur cas, leur 
ont donné tort. Ont-ils eu l'opinion pour eux? Les 
journaux et les revues les plus lus leur ont été généra- 
lement défavorables. La foule elle-même a donné l'as- 
saut à leurs chapelles, au cri de : No Popery. Encore 
n'est-ce pas du dehors, mais bien de leurs propres 
rangs qu'ils ont reçu le coup le plus redoutable, celui 
qui semblait devoir ruiner à jamais leur cause : je 
veux parler de la défection de leurs chefs les plus 
éminents, Newman, Manning, les deux Wilberforce et 
tant d'autres, qui, en revenant à l'Eglise romaine, ont 
proclamé eux-mêmes la faillite de l'anglo-catholicisme 
et ont paru donner raison à ses adversaires. C'est malgré 
tant de causes contraires que cette réaction catholique 
est née et s'est développée au sein de l'Eglise établie 



INTRODUCTION XXXV 

Quant au résultat, nous l'avons sous les yeux. Rede- 
mandez aujourd'hui aux anglicans dont je parle, s'ils 
sont protestants ou catholiques : ils se défendront avec 
indignation d'être protestants, considéreront cette qua- 
lification comme une injustice et une injure, revendi- 
queront le droit de se dire catholiques, se piqueront 
de n'avoir que des croyances et des pratiques catho- 
liques. Loin d'être, comme leurs devanciers, satisfaits 
d'avoir une religion tout anglaise, — à la façon des an- 
ciens Hébreux qui ne concevaient guère Jéhovah que 
comme leur appartenant à eux seuls, — ils sentent que 
la vérité religieuse ne peut être à ce point insulaire; ils 
tâchent de se persuader qu'en dépit de la scission du 
XVI* siècle, où ils ne veulent voir qu'un accident mal- 
heureux et passager, ils demeurent toujours une 
branche de l'Eglise catholique; ils affirment que, 
malgré tout, subsiste une sorte d'unité immatérielle. 
Des prétendus réformateurs qu'ils rencontrent à la 
naissance de leur Eglise, ils se montrent assez peu 
fiers ; parfois même ils confessent hautement leur 
crime et, en tout cas, paraissent surtout préoccupés 
de faire remonter au-delà leur origine, plus curieux de 
se rattacher à saint Grégoire le Grand et à saint 
Augustin de Canterbury qu'à Henri VHI et à Cranmer. 

Entrez dans quelqu'une des églises de plus en plus 
nombreuses que fréquentent les anglicans de cette 
école, de celles où l'on applique les idées High Church: 
l'aspect est celui d'une église catholique. L'autel, en 
pierre ou en marbre, surélevé de plusieurs marches, 
richement orné, surmonté d'une croix, parfois même 



XXXVl INTRODUCTION 

d'un crucifix, garni de cierges et de fleurs, attire tous 
les regards et a retrouvé sa prééminence. Par derrière, 
des retables, souvent d'une rare magnificence, repré- 
sentent le crucifiement ou la Madone entourée de saints. 
Dans les bas-côtés, d'autres autels sont dédiés à la 
Vierge, à saint Joseph, au Sacré-Cœur. Sur divers 
points, des statues pieuses, l'image de la Sainte-Face ; 
le long des murs, les stations du chemin de la Croix. 
Des lampes brûlent à Tentrée du sanctuaire ou devant 
certaines images. Des bannières, suspendues au mur, 
portent la figure de Marie ou l'emblème du Saint- 
Sacrement. Des emplacements sont préparés pour la 
confession. Parfois, à l'entrée, vous apercevez un béni- 
tier. Dans ces églises, la messe, dont le nom ne fait 
plus peur, est redevenue l'acte principal du culte. Elle 
est célébrée tous les jours, parfois plusieurs fois par 
jour, tantôt en messe basse, tantôt chantée en grand 
appareil, avec diacres, acolytes et encens, missa can- 
tata; pour le cérémonial, pour l'ordre des prières, 
pour le vêtement, la position et les gestes du célébrant, 
on est revenu presque complètement à notre liturgie. 
Le passant se croirait dans une église catholique, si, 
en prêtant l'oreille, il n'entendait les prières prononcées 
en anglais ; encore prétend-on que certains ritualistes 
plus avancés commencent à se servir du latin. Le 
rétablissement de la messe ne suffit pas à plusieurs 
qui empruntent en outre au catholicisme la bénédiction 
du Saint-Sacrement, l'aspersion de l'eau bénite, la 
récitation publique des litanies ou du chapelet. On 
recommence à observer des fêtes depuis longtemps 



INTRODUCTION XXXVII 

négligées ou même volontairement méconnues, non 
seulement l'Ascension, mais l'Assomption, le jour des 
Morts, la Fête-Dieu. On reprend les offices de la 
semaine sainte, y compris l'adoration de la Croix du 
vendredi saint. Plus d'un clergyman se met à l'école 
des Bénédictins de Solesmes pour ressusciter le chant 
grégorien. 

Ce changement dans le culte n'est que la conséquence 
du changement plus important qui s'est fait dans les 
doctrines. La présence réelle objective, que Pusey, il y 
a un demi-siècle, ne pouvait prêcher sans se faire ana- 
thématiser comme « romanisant », est hautement pro- 
fessée par les high-churchmen, sauf encore quelques 
subtilités pour la concilier avec celui des XXXIX 
Articles quia répudié la transsubstantiation ; quant au 
sacrifice actuel du Christ dans la messe, plusieurs 
d'entre eux disent l'accepter dans le sens où l'enseigne 
une partie des théologiens romains. Sur ces deux points 
capitaux, le langage de la lettre encyclique des arche- 
vêques de Can te rbury et d'York, écrite, le 19 février 1897, 
enréponseà la bulle du Pape, est significatif : non qu'il 
soit dégagé de toute équivoque; mais c'est un fait im- 
portant et nouveau que les deux primats se soient préoc- 
cupés de satisfaire ceux de leurs adeptes qui adoptent, 
en ces matières, des opinions catholiques. On peut noter 
beaucoup d'autres changements doctrinaux. Tout en 
repoussant certaine conception trop matérielle du pur- 
gatoire, qui n'est nullement de l'essence de la théolo- 
gie romaine, il y a tendance dans le High Church à 
admettre, après la mort, un état expectant et souffrant» 



XXXVm INTRODUCTION 

dont la prière des vivants peut obtenir le soulagement ; 
aussi prier pour les défunts est-il devenu d'usage courant 
et voit-on souvent annoncer des messes de Requiem. On 
admet de même l'invocation des saints et le culte de la 
Vierge. Bien que gêné par l'origine historique et l'or- 
ganisation politique de l'Eglise établie, on s'efforce 
de la dégager, en fait, de sa dépendance envers l'Etat, 
et de rétablir, en théorie, la notion, naguère tout à fait 
oubliée, de l'Eglise société divine, ayant sa vie propre 
et son autonomie ; on se réclame de la succession apos- 
tolique, considérée comme la source et la condition du 
pouvoir épiscopal et sacerdotal. Le principe, naguère 
obscurci, de la régénération baptismale est nettement 
affirmé. Pour le sacrement de pénitence, s'est opérée 
une révolution encore plus inattendue : des anglicans 
sont revenus à la confession auriculaire, si longtemps 
décriée ; ils y procèdent suivant les formes catholiques : 
le pénitent à genoux devant un crucifix ou une croix; 
à côté de lui, le ministre assis, revêtu du surplis et de 
l'étoîe, et prononçant la formule de l'absolution. D'abord 
timidement essayé et non sans provoquer une sorte de 
scandale, cette pratique se répand chaque jour davan- 
tage, et maintenant, il n'est pas rare, à la veille des 
fêtes, de voir certains elergymen -passer la nuit entière 
à entendre les confessions. L'extrême-onction est tou- 
jours en désuétude, mais on commence à en demander 
le rétablissement K En somme, à lire certains des caté- 

i Un journal de la haute Eglise, le Church Times, annonçait 
avec satisfaction, le 20 mai 1898, que l'évêque anglican de Chicago 
venait de rétablir, dans son diocèse, l'usage de ronction pour les 
malades. 



INTRODUCTION XXXIX 

chismes en usage dans les paroisses High Church, on 
les dirait copiés sur les nôtres ^ : ce n'est guère que sur 
l'autorité du Pape que l'on constate une discordance ou 
du moins une lacune ; encore certains théologiens de 
cette école font-ils effort pour concilier avec les formu- 
laires de leur Eglise l'acceptation d'une certaine pri- 
mauté de Tévêque de Rome. 

Ce n'est pas seulement le dogme catholique, ce sont 
les dévotions catholiques que les anglicans de cette école 
cherchent à s'approprier. Ils ont entrevu un idéal, nou- 
veau pour la plupart d'entre eux, de piété attendrie, de 
ferveur mystique, d'ascétisme, et, afin de l'atteindre, 
ils sentent le besoin de se mettre à l'école de l'Eglise 
de Rome. Ainsi apprennent-ils d'elle le culte de l'Eu- 
charistie, qu'ils avaient à peu près complètement oublié ; 
ils se remettent à adorer les espèces consacrées où ils 
croient maintenant Dieu réellement présent. Des con- 
fréries du Saint-Sacrement sont établies pour développer 
cette dévotion et réparer les négligences passées. 
D'autres associations pieuses s'organisent sous le vo- 
cable de la Sainte-Croix et du Saint-Rosaire. Dans 
certaines paroisses, le mois de Marie et celui du Sacré- 
Cœur sont marqués par des exercices spéciaux. On 
s'initie à l'idée de la mortification, et quelques-uns se 
préoccupent d'observer les jeûnes et les abstinences. 
C'estle plus souvent dans les livres des théologiens catho- 
liques que les âmes ainsi travaillées cherchent l'aliment 



1 L'arche-vêque d'York disait, en 1897, au congrès de Shrewsbury, 
« qu'il y avait beaucoup plus d'accord que de différence entre le 
catéchisme de l'Eglise d'Angleterre et celui du concile de Trente ». 



XL INTRODUCTION 

et la direction de leur piété; des ouvrages de saint 
François de Sales, de Fénelon, du P. Lallemand, du 
P. Grou,etbeaucoup d'autres du même genre, sont tra- 
duits et goûtés. Tel manuel fort répandu qui contient 
les prières à dire pendant la messe indique, pour le 
moment de la communion, la célèbre prière de saint 
Ignace de Loyola, Anima Christi, Les saints du moyen 
âge sont en faveur, particulièrement saint François 
d'Assise. Des pèlerinages ont lieu avec les démonstra- 
tions extérieures et les processions en usage dans les 
nôtres, toujours pour célébrer des souvenirs catholiques : 
ainsi, il y a deux ans, en l'honneur de saint Columba, 
dans l'île d'Iona, et en l'honneur de saint Augustin, à 
Ebb's Fleet. Entre catholiques et anglicans, c'est une 
sorte d'émulation à qui s'appropriera ces saintes mé- 
moires . 

Les clergymen de cette école s'honorent de faire 
revivre le titre naguère délaissé de « prêtre », avec ce 
qu'il implique d'aspirations et de privilèges surnatu- 
rels ; chez plusieurs d'entre eux, le port de la soutane 
devient habituel, comme une manière de mieux mar- 
quer leur séparation d'avec le monde ; quelques-uns en 
viennent à pratiquer et à recommander le célibat. La 
vie sacerdotale mieux comprise exigeant une prépara- 
tion plus efficace, on a établi, dans plusieurs diocèses, 
pour les aspirants aux saints ordres, des écoles théolo- 
giques plus ou moins analogues à nos séminaires ; et 
ensuite, afin d'entretenir cette vie, on tâche de répandre 
la pratique des retraites ecclésiastiques. Un phéno- 
mène, plus significatif encore, est le rétablissement de 



INTRODUCTION XLI 

ces couvents dont la destruction semblait avoir été 
l'une des œuvres principales de la Réforme. L'anglica- 
nisme a maintenant ses moines et ses religieuses, les 
premiers, il est vrai, encore en petit nombre. Règles 
et costumes sont copiés sur les modèles catholiques 
Dans certains de ces ordres, on prononce des vœux et 
Ton pratique des austérités. Leur activité se partage 
entre les diverses œuvres de prière, d'apostolat et d'as- 
sistance. Tel couvent, à Londres, est principalement 
destiné à recevoir les femmes du monde qui veulent 
faire une retraite de quelques jours ; comme je deman- 
dais à la supérieure de quel livre on se servait dan§ ces 
retraites : « Des Exercices de saint Ignace », me fut-il 
répondu. 

N'est-ce pas là un anglicanisme absolument nouveau, 
à ce point éloigné de l'anglicanisme du commence- 
ment du siècle, qu'on peut se demander s'il ne serait 
pas plus proche du catholicisme lui-même? On com- 
prend que le cardinal Vaughan se soit écrié récemment, 
dans un discours prononcé à Ramsgate, à l'occasion du 
treizième centenaire de saint Augustin : « Il faut le 
proclamer : à leur grand honneur, des multitudes qui 
attaquaient autrefois la doctrine catholique sont deve- 
nues ses soutiens et ses confesseurs ; ceux qui jetaient 
dehors l'autel et dépouillaient l'église ont relevé l'autel 
et regarni l'église ; ceux qui dénonçaient la confession 
auriculaire entendent maintenant des confessions ; ceux 
qui blasphémaient la messe essayent de dire la messe ; 
ceux qui niaient les pouvoirs sacerdotaux de Rome 
prétendent posséder et exercer ces pouvoirs ; les icono 



XLn INTRODUCTION 

clastes ont replacé dans leurs niches, pour les honorer, 
les statues de la Mère de Dieu et des saints... Le chan- 
gement, la conversion, survenus en Angleterre durant 
ce siècle, sont sans parallèle dans la chrétienté. Non 
fecit taliter omni nationi. » 

Sans doute, — ne nous lassons pas de le répéter, de 
façon à ne laisser place à aucun malentendu, — cette 
réaction ne s'est produite que dans une partie de l'an- 
glicanisme. L'autre partie y a été étrangère, indiffé- 
rente, ou même ouvertement hostile, tels ceux qui ont, 
en ce moment, entrepris de soulever l'opinion pour 
faire réprimer les innovations romanistes introduites 
dans le culte et l'enseignement anglicans. Dans quelle 
proportion les membres de l'Eglise d'Angleterre se 
répartissent-ils entre partisans et adversaires de ces 
mnovations? On serait embarrassé de le dire. Les clas- 
sifications de ce genre sont fort malaisées sur cette 
terre de l'individualisme, où chacun dose à sa façon sa 
religion, prenant de telle doctrine ou de telle pratique 
ce qui convient à son sentiment particulier. Le déve- 
loppement que paraît prendre aujourd'hui l'agitation an- 
tiritualiste n'est même pas un indice bien sûr, car, parmi 
ceux qui y prennent la part la plus bruyante, plusieurs 
n'appartiennent pas en réalité à l'Eglise établie et sont 
des dissidents plus ou moins avoués. J'admets cepen- 
dant que les anglo-catholiques ne sont, dans la masse 
anglicane, qu'une minorité ; seulement, c'est la partie la 
plus fervente, la plus active, celle qui était, depuis 
quelque temps, le plus en progrès et qui semblait mon- 
trer la voie aux autres. Je ne voudrais d'ailleurs de son 



INTRODUCTION XLIII 

importance d'autre preuve que la violence même de la 
campagne actuellement dirigée contre elle. Par les faits 
énumérés dans leurs dénonciations et par l'excès même 
de leur émotion, les meneurs de cette campagne ne 
sont-ils pas les meilleurs témoins des progrès qu'ont 
faits, dans l'anglicanisme, les idées et les pratiques 
catholiques ? 



Faut-il donc croire que ce mouvement de retour 
aux vieilles croyances et aux vieilles pratiques va con- 
tinuer dans la même direction? Sans doute, le parti 
Low Chureh, encore nombreux bien que suranné et 
déchu, tend plutôt à se confondre avec le pur calvi- 
nisme qu'à se joindre à Rome; sans doute aussi, le parti 
Broad Church^ plus jeune, plus vivant, suit sa pente 
vers le scepticisme, ou tout au moins vers une indiffé- 
rence dogmatique qui se concilie avec une pratique 
toute de convenance extérieure et qui peut-être est déjà, 
outre-Manche, l'état de beaucoup d'esprits ; mais doit- 
on espérer que le parti High Church ou tout au moins 
son avant-garde aboutisse tôt ou tard à ce qui paraît être 
son terme logique, le retour au catholicisme ? Même ainsi 
limitée, la question a un grand intérêt, car il s'agit de 
l'élite religieuse de l'anglicanisme, et on ne saurait exa- 
gérer l'action que cette élite, devenue catholique, exer- 
cerait sur son propre pays et sur le catholicisme lui- 
même. 

Ne nous faisons pas d'illusion : les obstacles sont 



XLIV INTRODUCTION 

considérables. Pour être bien atténuées, les préven- 
tions contre Rome sont loin d'avoir entièrement dis- 
paru. Si elles n'ont plus la même puissance offensive, 
si Télan est maintenant à d'autres idées, elles con- 
servent, dans les masses de l'anglicanisme, une force 
d'inertie, incapable de rien créer, mais capable 
d'arrêter un mouvement. Dans le parti High Church 
lui-même, depuis quelques années, ces préventions 
semblent s'être avivées. Ce n'est pas seulement l'effet 
des irritations passagères soulevées par la bulle du 
Pape. On dirait que, chez certains esprits, l'évolution 
qui les conduit vers le catholicisme, en le leur mon- 
trant plus proche, ait par cela même réveillé les vieilles 
antipathies, et que plus la conversion s'impose, plus ils 
se raidissent contre elle. De là l'aigreur croissante de 
certaines polémiques <. L'archevêque d'York faisait 
allusion à ces sentiments, quand il écrivait à un reli- 
gieux français, le P. Ragey, que « l'Eglise anglicane 
devenait de jour en jour plus catholique, mais en même 
temps plus antiromaine ». 

Peut-on d'ailleurs s'attendre à voir rompre facile- 
ment les liens trois fois séculaires, attachant les An- 
glais à cette Eglise qui est leur œuvre et qu'ils étaient 
flattés d'entendre nommer anglicane ? De tout temps, 
ils ont été disposés à croire à l'excellence de tout ce qui 
appartient à l'Angleterre. Ils en sont encore plus con- 
vaincus, après le récent Jubilé de la reine et l'enivre- 

1 L'un des livres les plus acrimonieux publiés contre le catho- 
licisme, Plain reasons against joining the Church of Rome, a 
pour auteur le D"" Littledale, qui avait été jusqu'alors un ritua- 
llstc ardent. 



INTRODUCTION XLV 

ment d'orgueil national qui en a été la conséquence. 
Dans leur conception un peu judaïque des choses reli- 
gieuses, ils considèrent la prospérité de leur pays 
comme une preuve que leur culte est le plus agréable 
au Seigneur ; leur patriotisme se révolte à la pensée de 
l'échanger contre celui de nations qu'ils jugent infé- 
rieures ; ils rendraient plutôt grâces à Dieu, comme le 
pharisien de l'Evangile, de ce qu'ils ne le prient pas à 
la façon des publicains de France ou d'Italie. Quelques- 
uns, sans doute, avaient une vue moins étroite et 
s'inquiétaient des faiblesses, des lacunes de leur 
Église. L'effort fait, depuis soixante ans, pour la 'catho- 
liciser, n'a-t-il pas contribué à dissiper ces troubles, à 
raffermir ces fidélités ébranlées ? Ce que les âmes 
pieuses souffraient autrefois de ne pas rencontrer dans 
l'anglicanisme et ce qu'elles étaient tentées de demander 
à l'Eglise romaine, — vie sacramentelle, éclat du 
culte, consolante douceur des dévotions, aspirations 
mystiques et ascétiques, — elles croient le pos- 
séder maintenant dans leur communion. Pourquoi dès 
lors le chercher ailleurs, au prix des sacrifices et des 
déchirements que comporte un changement de reli- 
gion ? Ajoutons que de grands efforts ont été faits pour 
justifier historiquement et théologiquement cette via 
média entre le catholicisme et le protestantisme, où 
les premiers promoteurs de « Tanglo -catholicisme » 
avaient eu d'abord tant de peine à prendre pied. Des 
savants distingués se sont donnés à cette tâche. Ils se 
flattent d'avoir découvert une réponse aux objections 
qui avaient désemparé un Newman et un Manning, et 



XLVI INTRODUCTION 

d*avoir établi un point d'arrêt solide sur la pente qui 
semblait aboutir nécessairement à Rome. Ils affectent 
de dire, surtout quand ils s'adressent à nous, que, grâce 
à ce travail, leur Eglise a pris mieux conscience de la 
légitimité de sa position intermédiaire, qu'elle s'y sent 
plus ferme, plus confiante, plus en paix. Le désir de 
faire tête à la bulle du Pape n'a pas peu contribué à leur 
faire affirmer très haut leur droit. Il n'est pas jusqu'à 
une apparence d'universalité, de catholicité, dont ils ne 
croient maintenant pouvoir faire honneur à leur Eglise, 
autrefois isolée dans leur île : c'est l'effet de l'exten- 
sion de l'Empire britannique et de la dissémination de 
l'anglicanisme qui en a été la conséquence. N*a-t-on 
pas convoqué, naguère, au palais de Lambeth, sous la 
présidence de l'archevêque de Canterbury, une sorte 
de concile où se trouvaient réunis environ deux cents 
évêques anglicans, venus de toutes les parties du 
monde ? Il est vrai qu'ils furent hors d'état de formuler 
d'accord aucune doctrine précise et de prendre aucune 
mesure d'organisation commune. Mais ce qui reste d'in- 
conséquence et de compromis dans cette religion n'est 
pas pour troubler l'esprit anglais. Et puis, chez plu- 
sieurs de ceux qui semblent les plus ardents à catho- 
liciser extérieurement l'anglicanisme, n'est-ce pas 
un peu affaire de curiosité esthétique, caprice d'ima- 
gination ? Ils ne paraissent pas aussi sérieusement, 
aussi douloureusement occupés que les premiers trac- 
tarians à chercher la vérité, aussi résolus à tout lui 
sacrifier. On devine qu'au fond ils sont, eux aussi, 
quelque peu atteints du mal général qui est l'indiffé- 



INTRODUCTION XLVII 

rence dogmatique. N'est-ce pas un éveque anglican, 
Westcott, qui, parlant de ses coreligionnaires, notait 
récemment comme « un faible son d'incertitude dans 
beaucoup des professions de foi qui étaient faites publi- 
quement » ? 

Enfin, si grands qu'aient été les progrès accomplis 
depuis soixante ans, si longue que soit la liste des 
croyances catholiques auxquelles les anglicans sont 
revenus, il n'en reste pas moins, pour faire le dernier 
pas, pour arriver au plein catholicisme, un abîme à 
franchir. Il ne s'agit plus seulement d'ajouter un dogme 
à tous ceux qu'on a déjà acceptés, il faut, — ce qui est 
bien autrement difficile, — consentir à établir la vie 
religieuse sur un fondement nouveau, se soumettre à 
une autre règle de foi; il faut substituer à la domination 
jusqu'ici absolue du jugement privé, le principe d'une 
autorité vivante, ayant droit d'enseigner et de com- 
mander. Or rien n'est plus étranger au tempérament 
de l'esprit anglais, habitué à décider de toutes ces 
questions à lui seul et à doser sa religion à sa guise. A 
considérer même d'un peu près le mouvement catho- 
lique qui s'est produit au sein de l'anglicanisme, on se 
rendra compte que, loin d'être un retour au principe 
d'autorité, il a été une manifestation de cette indépen- 
dance individuelle. Tous les clergymen qui ont modifié 
dans ce sens, et parfois si complètement, le culte et 
l'enseignement dogmatique de leur Eglise, l'ont fait 
par leur volonté propre, j'allais dire suivant leur fan- 
taisie, chacun dans la mesure qui lui convenait, sans 
r autorisation, souvent contre la volonté de leurs chefs 



XLVIIl INTRODUCTION 

hiérarchiques : de sorte qu'on peut presque dire qu'ils 
ne se sont jamais montrés plus protestants que quand 
ils ont manifesté leurs sympathies pour les idées et les 
formes catholiques. 

Voilà bien des raisons de ne pas s'abandonner à Tes- 
poir que les changements déjà accomplis semblaient 
permettre de concevoir. Je ne méconnais pas la force 
de ces raisons qui suffisent, en tous cas, à nous rendre 
très réservés dans nos pronostics. Mais faut-il en con- 
clure que ces obstacles sont insurmontables et que le 
mouvement commencé est définitivement arrêté à mi- 
pente ? 

Oui, sans doute, je reconnais qu'il est resté une part 
de protestantisme même chez les représentants les 
plus avancés du High Church^ et qu'en particulier leur 
conduite actuelle est une application du jugement 
privé en matière religieuse. Mais a-t-on jamais vu une 
conversion se préparer autrement que par l'usage 
du jugement privé? Oui, ces « anglo-catholiques » 
croient s'être construit une théorie solide de la via 
média entre le catholicisme et le protestantisme; mais 
ils ne pourront longtemps s'en dissimuler la fragilité 
et les contradictions. Les faits suffiront à les en ins- 
truire ; plus ils voudront rendre réelle l'unité de 
l'Eglise établie, plus ils auront occasion de constater 
son anarchie doctrinale et disciplinaire ; plus ils cher- 
cheront à revendiquer son autonomie et son indépen- 
dance, plus ils la sentiront, par essence, subordonnée 
à l'Etat dont elle est la création, impuissante à cons- 
tituer dans son sein une autorité gouvernante Qt ensei- 



INTRODUCTION XLIX 

gnante; enfin ils auront beau se leurrer par quelque'- 
apparences d'universalité, ils seront bien obligés do 
s'avouer qu'ils sont isolés, séparés du corps et de la 
tête de la chrétienté, et ils ne trouveront pas longtemps 
une compensation suffisante à cet isolement dans les 
coquetteries échangées avec quelques évêques russes 
ou avec des prêtres « vieux-catholiques » en rupture 
de célibat. Déjà, sous les affirmations confiantes et 
hautaines qu'une sorte de point d'honneur les conduisait 
naguère à opposer à la bulle pontificale, on devine plus 
d'un esprit inquiet, troublé : le temps ne pourra qu'aug- 
menter ces doutes. On peut, du reste, s'en fier, aux 
anglicans demeurés protestants, pour démontrer aux 
« anglo-catholiques » que leur situation est intenable 
et pour leur signifier que place ne peut plus leur être 
faite dans l'Eglise établie. Qui sait si ce ne sera pas 
le résultat le plus clair de la campagne si bruyamment 
menée en ce moment, pour obliger les évêques, les 
pouvoirs politiques et les autorités judiciaires à user de 
rigueur contre le « ritualisme » ? 

11 est vrai enfin que ce réveil de vie religieuse au sein 
de l'anglicanisme satisfait des âmes pieuses qui eussent 
été, sans cela, tentées d'en sortir. Mais ce n'est vrai 
que pour un temps. La source à laquelle elles ont pu 
ainsi se désaltérer sera bientôt tarie, parce qu'elle est 
artificielle. Aujourd'hui, ces âmes sont tout à la joie 
des vérités et des grâces qu'elles croient avoir retrou- 
vées ; demain, elles seront anxieuses de ne pas les 
sentir plus assurées. Plus se ranimera ou elles la 
dévotion à TEucharistie, plus elles voudront être cer- 



L INTRODUCTION 

taines que leur Eglise a vraiment volonté et pouvoir 
de changer le pain et le vin au corps et au sang du 
. Christ. Plus elles auront repris Thabitude de la confes- 
sion, plus elles voudront être garanties que le ministre 
auquel elles avouent leurs fautes leur donne une abso- 
lution efficace. Ainsi de tout. Et puis, à se proposer, 
en chaque occasion, l'Eglise romaine comme mo- 
dèle, tout au moins atténuent-elles les préventions 
qui les en tenaient éloignées. Si cette imitation de 
jour en jour plus complète des formes et des idées 
catholiques a pour résultat momentané de retarder 
certaines conversions, son effet durable sera de fami- 
liariser les esprits avec nos pratiques, avec nos dévo- 
tions, avec les dogmes qu'elles supposent, avec les 
autorités qui y président; elle fait prendre des habi- 
tudes, éveille des goûts, des appétits spirituels que seul 
le vrai catholicisme pourra pleinement satisfaire. 

Je ne saurais donc partager le sentiment de certains 
catholiques d'outre-Manche qui, ne voyant dans cette 
sorte de catholicisation de l'anglicanisme que le retard 
momentané de quelques conversions, la considéraient 
naguère de mauvais œil, y signalaient un danger plus 
grave que le pur protestantisme, s'en moquaient comme 
d'un déguisement et d'une mascarade ridicules, s'en 
indignaient comme d'une contrefaçon malhonnête, s'en 
méfiaient comme d'un piège diabolique et arrivaient à 
se demander si ses partisans n'étaient pas, à leur insu, 
« des marionnettes aux mains de Satan ». Parole mal- 
heureuse et injuste, qui n'a eu que trop de retentis- 
sement et n'a pas peu contribué à rejeter loin de Rome 



INTRODUCTION LI 

des âmes qui s'en rapprochaient I Comment donc un 
mouvement qui est, après tout, un retour partiel à la 
vérité et dont le cardinal Vaughan se félicitait comme 
d'une « demi-conversion ^ », viendrait-il du démon? 
D'ailleurs, ne juge-t-on pas de l'arbre à ses fruits ? Or 
ce mouvement a eu pour conséquence manifeste de 
ranimer la vie religieuse éteinte; il en est résulté, dans 
plusieurs âmes, un épanouissement de piété, de zèle, 
d'amour de Dieu, de vertus de toutes sortes que bien 
des pays catholiques de nom pourraient envier à l'An- 
gleterre protestante et où le cardinal Manning et le 
cardinal Vaughan n'ont pas hésité à saluer l'action de 
la grâce divine. Enfin, à ceux qui sont surtout frappés 
du retard de certaines conversions, ne suffit-il pas de 
rappeler que presque tous les convertis de ce siècle, 
en Angleterre, sont venus du High Church^ ou tout au 
moins l'ont traversé ; que c'est cette école qui les a 
amenés à la porte du catholicisme et qui a jeté comme 
un pont entre deux sociétés religieuses jusqu'alors 
séparées par un abîme ^ ? Nous dira-t-on quel intérêt 
Satan aurait eu à la construction de ce pont? 

Tous, sans doute, ne Tout pas franchi. Parmi ceux- 
là même qui s'étaient le plus approchés, beaucoup se 
sont obstinés à rester sur l'autre bord ; et ce n'étaient pas 
seulement ceux dont on pouvait attribuer l'arrêt à 
quelque faute personnelle; c'étaient des hommes de 
vraie piété, de haute vertu, de grande culture : tels un 



1 Lettre pastorale à l'occasion du Jubilé de la reine. 

2 Un journal protestant d'Angleterre qualifiait récemment le 
High Church de half-way house to Rome. 



LH INTRODUCTION 

Pusey, un Keble ou un Church qui, après avoir suivi 
leur saint et illustre ami Newman jusqu'au seuil de 

I Eglise romaine, n'ont pas été un seul moment 
tentés d'y entrer avec lui. A regarder les choses au 
point de vue providentiel, on a quelque peine à expli- 
quer ce fait. Rien qui permette de douter de la 
bonne foi de ces hommes, de la pureté de leurs 
motifs, de la droiture avec laquelle ils cherchaient la 
vérité. Que leur a-t-il donc manqué pour franchir la 
distance si faible qui les séparait du terme? Com- 
ment Dieu n*a-t-il pas accordé à des âmes si méritantes, 
le peu qui leur était encore nécessaire de grâce et 
de lumière, d'autant qu'à raison de leur renom, 
leur exemple rassurait beaucoup de consciences qui 
eussent été sans cela troublées de se sentir dans 
l'erreur? Je n'ai certes pas la prétention de pénétrer le 
mystère dont s'enveloppe la distribution de la grâce : 
« L'Esprit souffle où il veut. » Toutefois, ne suffît-il pas 
de se demander ce qui fût arrivé si Pusey avait suivi 
Newman, pour discerner une face d'abord inaperçue 
de la question? Evidemment, sa conversion en eût 
entraîné, sur le moment, plusieurs autres ; presque 
tous les champions du « Mouvement d'Oxford » fussent 
venus à l'Eglise romaine. Mais ce mouvement aurait 
ainsi trouvé sa fin, en même temps que sa conclusion. 

II ne serait plus resté personne, dans le sein de l'Eglise 
établie, pour y opérer l'étonnante transformation qui, 
depuis lors, sous l'action de Pusey et de ses disciples, 
l'a tant rapprochée du catholicisme ; au contraire, cette 
défection eût à tout jamais discrédité, aux yeux des an- 



INTRODUCTION LUI 

gîicans,les idées qui y auraient conduit. Croit-on que la 
catholicisation graduelle de Tanglicanisme ait ce double 
avantage d^amener immédiatement des conversions 
individuelles et de préparer, pour un avenir indéter- 
miné, sinon le retour en corps de toute l'Eglise, du 
moins celui de groupes plus ou moins nombreux? Si 
on le croit, on sera conduit à conclure que Pusey et 
ceux qui sont demeurés avec lui, ont pu être aussi, à 
leur façon, les instruments du dessein providentiel, et 
que leur résistance, si déplorable sous certains rap- 
ports, a produit cependant des résultats qui n'eussent 
pas été obtenus par leur conversion immédiate. 

Ainsi, sous quelque face qu'on considère le mouve- 
ment anglo-catholique, l'action de Dieu y est manifeste. 
Newman déclarait déjà, en 1850, qu'il était « impossible 
d'imaginer que ce mouvement ne fût pas entré dans le 
plan divin ^ ». Manning, en 1866, y montrait « l'in- 
fluence et l'impulsion d'une grâce surnaturelle ^ ». Tout 
récemment, la même thèse était développée, avec plus 
de précision encore, par un jésuite anglais ^, « Ce mou- 
vement, se demandait-il, est-il l'œuvre de Dieu, a-t-il 
été, non seulement permis par Dieu, mais voulu posi- 
tivement par Dieu? » Et après en avoir longuement 
examiné, en théologien et en historien, les condi- 
tions et les résultats, il répondait oui sans hésiter'*. 

» Lectures on anglican difficulties. 

* England and Christendom. 

« Article du R. P. Tyrrell, dans le Month de juillet 1897. 

*■ Le P. Tyrrell affirme que le catholicisme, loin d'être inté- 
ressé à voir affaiblir et discréditer l'anglo-catholicisme, a avan- 
tage à sa durée et à ses progrès, et il ajoute que, si les catho- 
liques étaient aussi roués et dépourvus de principes qu'on les 



LIV INTRODUCTION 

Le devoir des catholiques est donc de faire bon visage 
aux hommes de ce mouvement. Au lieu de les railler 
ou de les blâmer de ce qui leur manque encore, admi- 
rons l'effort qu'il leur a fallu faire pour reconquérir, 
fragment par fragment, quelques-unes des vérités per- 
dues depuis trois siècles. S'ils tâtonnent, s'ils s'arrêtent 
ou même paraissent reculer, n'en soyons pas surpris. 
Croit-on que ce soit chose aisée de soulever le poids 
des préjugés séculaires au milieu desquels l'esprit a été 
formé sans même soupçonner la vérité contraire, de 
rompre des liens que les sentiments les plus nobles 
semblent contribuer à fortifier? Rappelons-nous com- 
bien d'années un Newman et un Manning ont lutté 
dans l'angoisse, en présence de la vérité toute proche 
4u'ils n'osaient encore embrasser*. A ceux qui aujour- 
d'hui sont arrêtés par les mêmes hésitations, ne témoi- 
gnons ni irritation ni dédain ; donnons-leur largement, 
au contraire, la sympathie et le respect auxquels ils ont 
droit^. Et puis, ayons confiance dans l'issue plus ou 
moins lointaine de la crise. Il y a, croyons-nous, chez 
ces hommes, à la fois beaucoup de droiture dans la 
récherche de la vérité et beaucoup de préventions : la 
droiture restera, et les préventions s'useront. 

suppose, leur jeu serait plutôt de retarder les conversions indi- 
viduelles. 

1 Newman a fait le récit immortel de ces tragiques hésita- 
tions dans son Apologia. 

2 Les catholiques anglais paraissent maintenant mieux com- 
prendre qu'ils ne l'ont fait a d'autres moments que la justice et 
l'habileté conseillent une telle attitude. Le langage de leurs jour- 
naux s'est manifestement modifié dans ce sens. Dans une réunion 
récente de la Catholic Truth society, les principaux orateurs, 
dont l'évêque de Liverpool et deux jésuites, le P. Lucas et le 



INTRODUCTION LV 

A une condîtîon, cependant, c'est que nous, catho- 
liques, nous prenions garde de ne pas fournir d'ali- 
ments à ces préventions. Parmi celles-ci, il en est qui 
portent sur l'essence des vérités catholiques ; nous ne 
pouvons y avoir égard, et ce serait une piètre tactique 
de chercher à les désarmer, en voilant nos dogmes par 
des équivoques. Mais d'autres préventions s'attachent à 
des thèses ou à des pratiques qui, loin d'être essentielles 
à notre foi, souvent la dénaturent. Il dépend de nous 
de ne pas y fournir de prétexte. C'est ce dont on ne 
se préoccupe pas assez dans nos rangs. Quand quelques 
catholiques prennent plaisir à exagérer la portée de 
certains dogmes; quand ils érigent, de leur propre 
chef, en articles de foi, des opinions erronées ou dou- 
teuses; quand ils préconisent des dévotions tout au 
moins puériles, sinon suspectes; quand ils donnent le 
spectacle d'une crédulité ridicule; quand, affublant 
leur routine et leur ignorance du masque de l'ortho- 
doxie, ils prétendent, au nom de cette dernière, limiter 
la légitime liberté de la critique et de la science; 
quand, en tout, ils semblent se donner pour tâche de 
diminuer dans les âmes la virilité et l'indépendance 
qui ne sont nullement incompatibles avec le vrai chrisr 
tianisme, je ne sais s'ils se flattent d'être ainsi des catho- 
liques plus complets, mais il leur suffirait d'entendre 
ce qui se dit, de lire ce qui s'écrit dans le monde angli- 
can, pour se rendre compte du contre-coup fâcheux 

P. Huson, ont déclaré hautement que les catholiques devaient 
témoigner aux ritualistes, dans la crise qu'ils traversent actuelle- 
ment, une « respectueuse sympathie ». (Voir, dans le Tablet du 
29 avril 1899, le compte rendu de cette réunion.) 



LVI INTRODUCTION 

qu'ont, outre-Manche, des imprudences auxquelles ici 
nous serions parfois tentés de ne pas prêter grande 
attention. 

Les catholiques ont donc à s'observer sur ces points. 
Ce sera, avec la prière, leur façon d'aider à la conver- 
sion sinon de l'Angleterre, du moins de la partie de 
l'Eglise anglicane qui est visiblement en route vers le 
catholicisme. Cette conversion, il serait téméraire de 
l'annoncer à date fixe et prochaine. En semblable 
matière, il faut se garder de ces impatiences, natu- 
relles à notre vie d'un jour. Ne nous attendons pas à voir 
défaire, en quelques années, l'œuvre de plusieurs siècles. 
Je ne sais ni quand ni comment le résultat se produira, 
mais il me paraît certain que de grandes choses se 
préparent. La violence même des passions hostiles qui 
font explosion en ce moment ne ferait qu'affermir ma 
conviction. Dieu est à l'œuvre en Angleterre : il y a 
déposé un ferment qui travaille dans les âmes et les 
institutions. 

En attendant la manifestation d'un avenir qu'il serait 
oiseux de chercher à préciser davantage, il est du moins 
à notre portée d'étudier les événements qui, depuis 
trois quarts de siècle, ont préparé cet avenir. Le point 
de départ est nettement marqué : c'est cette agitation 
commencée en 1833, d'abord renfermée aux limites 
d'une Université, bientôt étendue au pays entier, qu'on 
a appelée le « Mouvement d'Oxford », l'un des phéno- 
mènes les plus extraordinaires et les plus considérables 
de l'histoire religieuse de ce temps. De là sont venus, 
outre-Manche, aussi bien le renouveau du catholicisme 



INTRODUCTION L^'Il 

que la transformation de l'anglicanisme. Les fidèles des 
deux confessions n'en peuvent évoquer le souvenir 
sans émotion ; les uns et les autres s'accordent à hono- 
rer les promoteurs de cette évolution et, entre tous, 
la pure et noble figure qui domine toutes les autres, 
celle de ce Newman qu'à sa mort les catholiques ont 
salué comme'^le « père des âmes » et l'inspirateur des 
conversions, tandis que les anglicans, oubliant sa défec- 
tion, le proclamaient « le fondateur de la présente 
Eglise d'Angleterre ». 

C'est donc le Mouvement d'Oxford que je veux 
essayer de raconter, non seulement à l'âge héroïque de 
ses débuts, mais dans ses suites diverses, parfois 
même divergentes. De cette histoire, on n'a guère 
connu, jusqu'ici, en France, que quelques épisodes 
plus marquants qui avaient frappé notre attention, 
bientôt après distraite. On n'y avait vu que des 
accidents isolés et intermittents, et l'on ne s'était pas 
rendu compte de l'œuvre continue de transformation 
qui s'accomplissait. Je voudrais montrer cette suite, 
cet ensemble, au moins dans les lignes principales. Je 
ne me dissimule pas ce qui manque à un étranger pour 
l'accomplissement d'une telle tâche, surtout quand il 
s'agit d'un état d'esprit aussi particulier, aussi diver- 
sement nuancé que celui des Anglais. J'ai tâché d'y 
suppléer par les informations qu'ont bien voulu me 
donner, à Londres, à Oxford, à Cambridge, avec une 
bonne grâce et une sincérité dont je les remercie, des 
hommes de toutes opinions et de toutes croyances, 
acteurs ou observateurs de cette transformation, et 



LVIII INTRODUCTION 

aussi par la lecture attentive des nombreux livres parus 
outre-Manche sur ce sujet. Non qu'on y ait écrit déjà 
l'histoire générale et définitive de cette crise ; mais on 
y a multiplié les monographies, les biographies faites 
suivant la méthode de nos voisins, avec grande 
abondance de documents originaux et de renseigne- 
ments personnels. Il ne me manque pas seulement 
d'être Anglais pour parler de choses anglaises ; il me 
manque aussi d'être théologien pour traiter de ques- 
tions qui touchent par tant de côtés à la théologie. Je 
m'excuse de ce que mon travail aura forcément d'in- 
complet à ce point de vue. Je ne puis prétendre qu'à 
faire œuvre d'historien, mais du moins d'historien 
ayant l'ambition d'exposer les états d'âme autant que 
les événements, de faire revivre ces drames de la 
conscience religieuse, qui ne sont certes pas la partie 
la moins curieuse ni la moins émouvante de l'histoire 
générale. Il m'a paru que, même ainsi réduite par cette 
double incompétence, l'étude que j'entreprends pou- 
vait avoir quelque intérêt pour le public français. 

(Mai 1899.) 



INTRODUCTION LIX 

Voici la liste des principaux ouvrages que j'ai con- 
sultés : 



Apologia pro vilâ, par J.-H. Newman, et les autres ouvrages 
du même, notamment Loss and Gain, Anglican difficulties et le 
recueil de ses Setynons; 

Letters and Correspondence of J.-H. Newman during his life 
inthe English Church, édité par Anne Mozley (2 vol.); 

Cardinal Newman, par Richard-A. Hutton (1 vol.); 

The Anglican career of Cardinal Newman, par Abbott (2 vol.); 

Remains of Richard Hurrell Fraude (4 vol.) ; 

The Life and Times of Cardinal Wiseman, par Wilfrid Ward 
(2 vol.); 

W.-G, Ward and the Oxford Movement, par le même (1 vol.) ; 

W.-G. Ward and the Catholic Revival, par le même (1 v«l.) ; 

Life of Cardinal Manning, par Purcell (2 vol.) ; 

England and Christendom, par le cardinal Manning (1 vol.); 

LifeofE.-B. Pusey, par Liddon et ses continuateurs (4 vol.); 

Spiritual letters of Pusey, éditée par Johnston et Newbolt 

J. Keble, par Lock (1 vol.) ; 

The Oxford Movement, par Church (1 vol.) ; 

Life and Letters ofdean Church, édité par Mary Church (1 vol.); 

Occasional Papers, par Church (2 vol.) ; 

Autobiography of Isaac Williams (1 vol.); 

Letters of Frederick lord Blachford (1 vol.); 

Notes of my Life, par Archd. Denison (1 vol.) ; 

Memoir ofC.-J. Blomfield (2 vol.); 

Life of Bishop Wilberforce, par Reginald 6. Wilberforce 
(3 vol.) ; 

Life and letters of F.-W. Faber, par J.-E. Bowden (1 vol.); 

MemoirsofJ.-R. Hope Scott, par R. Ornsby (2 vol.); 

Memorials of M. Serjeant Bellasis, par Edw. Bellasis (1 vol.) ; 

Historical notes on the Tractarian Movement, par Oakeley 
(1vol.); 

Réminiscences chiefly of Oriel collège and the Oxford Move- 
ment, par T. Mozley (2 vol.) ; 

The Tractarian Movement, par E.-G.-H. Brov^ne (1 vol.) ; 

Life and Correspondence of Th. Arnold, par Stanley (2 vol.) ; 

Life and Correspondence of A.-P. Stanley, par Rowland E. Pro- 
thero (2 vol.) ; 

Memoirs ofMark Pattison (1 vol.) ; 

Life and letters of Benjamin Jowett, par Abbott et Campbell 
{2 vol.) ; 



LX INTRODUCTION 

Life of Frederick Denison Maurice, par Frederick Maurice 
(2 vol.); 

Life and letters of T.-J. Anthony Hort, par A.-F. Hort (2 vol.); 

Life and letters of Fred. W. Robertson^ par Stopford A. Brooke 
(2 vol.); 

Life of Archibald Campbell Taity par Davidson et Benham 
(2 vol.); 

TheNemesis ofFaith.^&r J.A. Froude (1 vol.); 

Modem Guides ofEnglish Thought, parR.-H. Hutton (1 vol.); 

History oftheChurch of England, par Wakeman (1 vol.) ; 

HistoryoftheEnglishChurck CTnion, par Bayfield Roberts(l vol.); 

TheCatholic Religion, ^ar Re\. Vernon Stanley (1 vol.); 

Ilariet Monselly a memoir, par Carter ^1 vol.) ; 

The Anglican Revivais par Canon Overton fl vol.) ; 

Religions Thought in England, in Lhe Nineteenth century, par 
John 'Hunt(l vol.); 

The secret History of the Oxford Movement^ par Walsh (1 vol.); 

Ten Years in Anglican Orders, par Viator (1 vol.) ; 

Catholic England in modem Times, par Rev. J. Morris (1 voL); 

Rome's Recruits, etc., etc. 

En outre, de très nombreux articles dans les revues anglaise!, 
notamment ceux du D' Fairbaim, dans le Contemporary. 



LA RENAISSANCE CATHOLIQUE 

EN ANGLETERRE 

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE 



PREMIERE PARTIE 
NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 



CHAPITRE PREMIER 

AVANT LE MOUVEMENT 

La pensée anglaise et ie problème religieux après Waterloo. 
En quoi l'Eglise anglicane ne répondait pas aux besoins du 
moment. Déclin du parti evangelical. L'école « libérale »; 
Whately et Arnold. — IL Que restait-il du High Church? 
J. Reble et The Christian Year. Richard Hurrell Fronde. — IIL 
La jeunesse de Newman. Il est élu fellow d'Oriel. Ses rapports 
avec Whately et sa phase « libérale ». Il devient l'ami de Pusey. 
Son ordination. — IV. Newman est nommé tutor à Oriel, puis 
vicar de Sainte-Marie. Il commence à devenir un centre. Côtés 
tendres de sa nature. — V. Newman se dégage du « libéra- 
lisme ». Il se lie avec Froude, se laisse gagner à ses idées et, 
par lui, se rapproche de Keble. Mécontentement de ses amis 
<t libéraux ». Mariage de Pusey. Newman et le ménage de 
Pusey. Les opinions de Pusey à cette époque. — VI. Première 
action publique de Newman lors de la candidature de Robert 
Peel à Oxford. Contre-coup de la Révolution de 1830 en Angle- 
terre. L'Eglise établie paraît menacée. Newman et Froude 
sentent qu'elle ne peut être sauvée que par une contre-réforme. 
— VII. Voyage de Froude et de Newman dans le midi de l'Eu- 
rope. Leur impression à Rome. Newman a l'idée d'une œuvre 
& faire en Angleterre. Sa maladie en Sicile. Son retour en 
Angleterre. 



I 



Dans les années qui suivirent Waterloo, la pensée 
anglaise, délivrée du gigantesque et périlleux effort 

i 



Z NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

qui Tavait absorbée pendant sa lutte contre Napoléon, 
trouva le loisir d'accorder plus d'attention aux pro- 
blèmes religieux. Elle parut alors partagée, sur ce 
sujet, entre deux tendances contraires. Les uns, — de- 
meurés sous l'empire des traditions du xviii* siècle 
et de la Révolution française, ou ressentant les pre- 
miers effets de la contagion, à la vérité encore faible 
outre-Manche, de la philosophie et de la critique alle- 
mandes, ou bien encore gagnés aux prétentions déjà 
orgueilleuses d'une science qui se sentait sur la voie 
des grandes découvertes, — se montraient agressifs ou 
dédaigneux à l'égard de toute religion révélée et sur- 
naturelle. D'autres, comme mûris par la grande crise 
que le monde venait de traverser, émus des problèmes 
sociaux que l'avènement de la démocratie et le dévelop- 
pement de l'industrie dressaient devant eux, sentaient 
le besoin d'un retour au christianisme ; des écrivains 
secondaient cette réaction ou en subissaient l'influence, 
accomplissant en Angleterre une œuvre analogue à 
celle de Chateaubriand en France, de Gôrres en Alle- 
magne : tels, à des titres divers, Walter Scott*, Cole- 
ridge, Wordsworth, Southey. 

L'Eglise établie d'Angleterre était-elle en mesure de 
faire face à cette hostilité et de satisfaire à ce besoin ? 
Elle le devait pour justifier son existence. Le pourrait- 
elle ? Personne alors ne le croyait. Sans doute, à la voir 
du dehors, elle avait gardé son importance ; les tories, 

i Newman et Pusey insistaient volontiers sur l'influence exer- 
cée dans cet ordre d'idées par Walter Scott. Voir notamment 
une conversation de Pusey, rapportée par son biographe, le cha- 
noine Liddon. {Life of Pusey^ 1. 1, p. 254.) 



AVANT LE MOUVEMENT 3 

avec lesquels elle avait partie liée, possédaient le pou- 
voir depuis le commencement du siècle ; mais les his- 
toriens anglicans ne font pas difficulté de reconnaître 
que, dans ses cadres demeurés debout, il n'y avait 
plus guère aucune vie religieuse. Les évêques, choisis 
par faveur politique, vivaient somptueusement, presque 
toujours hors de leurs diocèses où ils ne se montraient 
que pour présider à quelques rares cérémonies, sans 
liens avec leur clergé, sans autorité morale sur leurs 
ouailles, attentifs à voter, à la Chambre des lords, pour 
le parti qui les avait nommés, assidus au lever du 
roi, quelques-uns scholars distingués, éditeurs d'une 
tragédie de Sophocle ou d'un plaidoyer de Démosthène, 
aucun n'ayant la moindre idée d'une direction spiri- 
tuelle à donner, d'une action apostolique à exercer. 
Sous ces évêques, les clergymen^ la plupart cadets de 
bonne famille, attirés vers cette carrière par des vues 
humaines, sans soupçon d'une vocation d'en haut, se 
préoccupaient d'obtenir et même de cumuler de fruc- 
tueux bénéfices. Beaucoup ne résidaient pas dans leurs 
paroisses et s'y faisaient suppléer par quelque curate 
famélique, comme l'Amos Barton de Georges Elliot. 
Quelques-uns avaient gardé de l'Université le goût des 
études classiques ; le plus grand nombre vivaient 
comme les squires leurs voisins, chasseurs hardis, 
francs buveurs, quand ils ne succombaient pas au vice 
alors régnant en Angleterre, l'ivrognerie ^ . Le dimanche 

i « Intoxication was the most fréquent charge against thA 
clergy. » [A Mefnoir of C.-J. Blomfield^ bishop of London, t. I, 
p. 105.) — Dans un livre intitulé: An Introduction to the history 
of the Church of Engîand, M. Wakeman écrit, en parlant du 



4 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

seulement, ils se rappelaient qu ils étaient ministres 
du Seigneur et avaient à célébrer le service divin, ac- 
complissaient cette tâche comme ils eussent fait de 
toute autre fonction administrative, et n'avaient pas 
idée qu'on pût leur demander autre chose. Les meil- 
leurs s'appliquaient à mener une vie qui fût, — pour 
user de deux mots courants outre-Manche, — respec- 
table et comfortable. Leur idéal était la prospérité, dans 
ce monde, pour la nation et l'individu ; en cela, vrais 
citoyens de cette Angleterre qui, suivant l'expression 
de Sydney Smith, « se détournait de la pauvreté con-ime 
du mal * ». Ainsi que Ta écrit un des plus nobles esprits 
de l'anglicanisme, « l'Eglise d'Angleterre avait échangé 
la religion pour la civilisation 2.» Elle ne voyait plus 
dans le christianisme que quelque chose de tranquille, 
de décent et de froid, une sorte de formalité tradition- 
nelle, nécessaire à une société bien organisée. Rien de 
surnaturel ; aucun souci de l'invisible ; peu de piété et 
de ferveur ; encore moins de mysticisme ou d'ascétisme. 
En ces matières, l'enthousiasme lui paraissait déplacé» 
un peu ridicule, et surtout suspect comme sentant le 
méthodisme et le romanisme. Les temples étaient 
presque constamment fermés, sauf pendant quelques 
heures, chaque dimanche Le culte était sans éclat, 
sans dignité, souvent sans convenance, et M. Gladstone 
a confessé que, nulle part ailleurs, il n'était à ce point 

commencemen du siècle : « It vould not be difficult to find dis- 
tricts of England and Wales, "where drunkeness was very com- 
mon among the clergy » (p. 459). 

1 Sydney Smith, par Ghevriilon, p. 7. 

* Occasional Papers, par Church, t. II, p. 472. 



AVANT LE MOUVEMENT 5 

« abaissé ». Sur le fondement et Tobjet des croyances, 
rien d'approfondi ni de réfléchi. Pas d'études théolo- 
giques sérieuses. On était admis aux ordres sacrés 
après un examen dérisoire qui ne témoignait que de 
l'indifférence doctrinale des évêques. Les symboles 
officiels n'étaient guère discutés, parce qu'on ne leur 
reconnaissait qu'une autorité de convention. Au fond, 
l'Eglise paraissait être moins la gardienne d'un 
ensemble de croyances qui s'imposaient à la raison et 
liaient la conscience, qu'un « établissement » lié étroi- 
tement à l'Etat et en ayant reçu des privilèges politiques 
et de grandes richesses. L'important était de maintenir 
ce lien et les avantages qui en résultaient. De cela, 
les clergymen étaient bien plus jaloux que de leurs 
croyances ou de leur indépendance; pourvu qu'ils 
fussent rassurés sur ce point, ils étaient disposés à faire 
bon marché du reste. 

Sans doute, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le 
dire, un effort avait été tenté pour ranimer la vie reli- 
gieuse éteinte dans l'anglicanisme : c'était le mouve- 
ment evangelical^ plus ou moins inspiré du méthodisme. 
Là où son influence avait pénétré, il avait, en effet, 
réveillé la piété individuelle, rappelé à chaque âme la 
question de son salut, rendu le culte plus sérieux, et 
surtout avait imprimé un grand élan aux œuvres d'as- 
sistance et d'apostolat. Dans la seconde ou la troisième 
décade du xix* siècle, ce parti, qu'on appelait pro- 
prement le « parti religieux » ou encore le « parti des 
saints », était assez en favpur, et, bien que demeuré 
une minorité dans la masse du clergé anglican, il occu- 



6 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

pait plusieurs hauts postes ecclésiastiques. Et cepen- 
dant, quoique son origine ne remontât guère qu'à 
cinquante ou soixante ans, il commençait à donner 
des signes de déclin : sa vertu bienfaisante semblait 
presque épuisée. La piété, qu'il avait contribué à faire 
revivre, dégénérait en un purisme formaliste et phari- 
saïque. Ses prières, qui avaient paru ferventes dans 
leur nouveauté, n'étaient plus qu'une répétition mono- 
tone, ennuyeuse et souvent creuse. Sa préoccupation 
extrême d'une sorte de cant prêtait au reproche d'hypo- 
crisie. Sa première austérité faisait place, sur plus 
d'un point, à une mondanité satisfaite qui paradait 
volontiers dans les tèa-meetings et s'y épanchait en 
phraséologie bigote. Et surtout apparaissaient, chaque 
jour davantage, l'étroitesse et l'inconsistance de sa base 
doctrinale, la nullité de sa philosophie, son mépris de 
la raison, les lacunes de sa théologie qui se limitait à 
une conception un peu fataliste de la conversion indi- 
viduelle, se fondait exclusivement sur l'interprétation 
arbitraire de quelques textes de l'Ecriture, et ignorait 
ou méconnaissait tout le reste. Aussi était-il sans prise 
sur les esprits intelligents, incapable de fournir un 
terrain solide de résistance contre la critique moderne 
et de donner aux âmes religieuses la direction dont 
elles sentaient le besoin. Après avoir, à ses débuts, 
compté parmi ses partisans quelques esprits généreux, 
il paraissait, en grandissant, frappé de stérilité. Aucun 
leader intellectuel ne s'élevait de ses rangs, et si des 
jeunes gens de valeur étaient tout d'abord attirés de ce 
côté, dans l'espoir d'y trouver, au milieu du refroidisse- 



AVANT LE MOUVEMENT 7 

ment général, un foyer de vie chrétienne, ils s'en détour- 
naient bientôt, désabusés, et cherchaient ailleurs. 

Où aller? où trouver ce renouveau religieux que les 
âmes attendaient? Etait-ce auprès de l'école, dite 
« libérale », qui régnait, vers 1820, à Oriel Collège, le 
plus renommé alors des collèges d'Oxford. L'un de ses 
chefs était Whately, alors fellow^ de ce collège, plus 
tard archevêque de Dublin. Esprit ouvert et original, 
causeur alerte, discuteur implacable, se plaisant à 
passer au crible de sa dialectique les opinions cou- 
rantes, aussi dédaigneux des high-churchmen que des 
evangelicals^ il prétendait réagir contre ce que la reli- 
gion avait alors de superficiel et de routinier, pressait 
chacun de mettre ses croyances en question, d'en 
décider par sa propre raison, et répudiait, en cette 
matière, toute autorité du dehors, fût-ce celle de l'Eglise 
ou de la tradition. Sous sa plume, les Pères n'étaient 
plus que « certains vieux théologiens », et il avouait 
se sentir, à première vue, bien disposé pour un héré- 
tique, parce qu'il voyait en lui un homme qui pensait 
par lui-même. Non qu'il fût tenté, pour son compte, de 
sortir de son Eglise, mais il réservait à chacun le droit 
de reviser les symboles de cette Eglise et d'en écarter, 
comme secondaires, les croyances qui offusquaient sa 
raison. Avec lui, la partie dogmatique de la religion 
était au moins « minimisée » ; si bien qu'on a pu appli- 

1 Le titre de fellow était une sorte de bénéfice conféré, après 
un concours jugé par les fellows en exercice, à l'élite des gradés 
de chaque collège. Le plus souvent, les fellows résidaient dans le 
collège. A cette époque encore, le mariage faisait perdre le titre 
de fellow. 



8 NEV/MAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

quer à sa façon de traiter la doctrine anglicane, la 
phrase de Tacite : Obi soUtudinem factunt, pacem 
appellant. Ses idées trouvaient faveur dans les common- 
rooms des collèges d'Oxford, et ce n'est pas la moindre 
preuve de son influence que d'avoir eu, pendant plu- 
sieurs années, pour disciple, le jeune Newman. 

Thomas Arnold, aussi fellow d'Oriel, appartenait à la 
même école que Whately, mais avec de plus hautes 
préoccupations morales ; il lui était supérieur moins 
parla science et le talent que par le caractère. En 1827, 
il était nommé head-master de l'école de Rugby, qui, 
avec celles d'Eton, de Harrow et de Winchester, pré- 
parait la jeunesse des classes riches aux universités 
d'Oxford et de Cambridge. Dans ces écoles, les mœurs 
étaient alors fort brutales et dépravées ; la religion s'y 
réduisait à un formalisme vide et méprisé. Arnold, qui 
avait trente-deux ans et venait de recevoir les ordres, 
donna le signal d'une grande réforme ; il ne s'attacha 
pas seulement à rétablir la discipline extérieure; il 
prétendit agir sur les âmes, par son exemple, ses 
enseignements, son action personnelle ; il proposa à la 
jeunesse un idéal élevé, fit appel à son honneur, s'appliqua 
à éveiller en elle un sentiment religieux assez profond 
pour être la règle de ses actes et de ses pensées. L'en- 
treprise était haute; malgré les suspicions et les 
contradictions du début, il obtint d'importants résultats. 
Les jeunes gens qui passaient par ses mains gardaient 
sa marque, et, parmi ceux qu'on appelait, à Oxford ou 
à Cambridge, les Rugby-men^ plusieurs y apportaient 
un sens plus moral de la vie et se piquaient d'être 



AVANT LE MOUVEMENT 9 

fidèles à la devise que l'un d'eux, le poète A. -H. Cloug, 
formulait ainsi : Simpler living^ higher thinking. Mal- 
heureusement, dans l'œuvre d'Arnold, si l'action mo- 
rale fut souvent bienfaisante, les doctrines contenaient 
le même germe dissolvant que celles de Whately. 
Passionnément opposé à ce qu'il appelait le sacramen- 
talism et le sacerdotalism^ ne regardant guère comme 
essentiel, en fait de dogmes révélés, que l'Incarnation 
et la Trinité, professant que la piété envers le Christ 
suffisait à l'orthodoxie, il rêvait de réunir dans l'Eglise 
établie toutes les sectes protestantes, sans s'inquiéter 
des diversités, secondaires à sesyeux, deleurs symboles, 
et il attendait de l'Etat, dont la suprématie religieuse 
lui paraissait à ce point de vue chose fort heureuse, 
qu'il accomplît d'autorité cette fusion et imposât cette 
tolérance ou plutôt cette indifférence réciproque. 

Arnold et Whately étaient ainsi les initiateurs d'une 
école où, pour parler plus justement, d'un état d*esprit 
qui devait avoir une action considérable dans l'angli- 
canisme contemporain : c'est ce qu'on appellera le 
Broad Church, dont le dernier mot sera de permettre 
au doyen Stanley ou au professeur Jowett de demeurer 
dignitaires de l'Eglise établie, sans bien savoir s'ils 
croyaient encore à la divinité de Jésus-Christ. Loin de 
réagir contre le vieux latitudinarisme du xviii" siècle, 
ces « libéraux » travaillaient à le rajeunir, et, au lieu 
de fortifier la religion, ils en ouvraient la porte à la 
libre pensée * . 

> Ne peut-on pas citer, comme illustration de cette vérité, l'his- 
toire d'un homme qui fut un des plus brillants amis et, dans une 



40 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 



II 



Ne restait-il donc rien, au commencement du siècle, 
de l'école qui, au contraire du latitudinarisme, avait 
cherché à conserver dans l'Eglise anglicane le plus 
possible du dogme et de l'organisation catholiques ? 
N'y avait-il plus trace de la tradition qui remontait à 
Andrews et à Laud et s'était continuée par les Caroline 
divines et les non j'urors ? Sans doute, alors, plusieurs 
clergymen se piquaient d'appartenir au High Church : 
mais cette dénomination désignait chez eux des idées 
plus politiques que religieuses ; c'était une forme de 
torysme ; fort en sollicitude pour défendre les privilèges 
et les revenus de l'Eglise contre les menaces de réforme 
qui étaient plus ou moins dans l'air, ils ne s'inquiétaient 
guère des doctrines et eussent été fort embarrassés de 
dire quelles étaient les leurs; secs, hautains, peu 
accessibles aux petits et aux pauvres, se défendant de 
toute sensibilité religieuse, disposés à prendre en 
mauvaise part l'enthousiasme des méthodistes et 
l'onction des evangelicals, ils étaient peu populaires, et 
on les qualifiait volontiers de high and dry. Il eût 



certaine mesure, Hnspirateur de Whately, le révérend Blanco 
White ? Originaire d'Espagne, où il avait été prêtre catholique. 
Blanco White était venu en Angleterre; il y avait été bien accueilli 
et s'était fait ministre anglican. Il était fort goûté pour son 
esprit, à Oxford, et exerça une réelle influence sur l'école libé- 
rale d'Oriel. Il fut alors assez lié avec Newman. Mais bientôt on 
le vit, par la logique même de ses principes, abandonner ses 
croyances l'une après l'autre, faire d'abord profession de soci- 
nianisme, puis répudier toute foi chrétienne. 



AVANT LE MOUVEMENT ii 

fallu bien chercher, pour trouver, ici ou là, quelques 
familles où, de génération en génération, s'était trans- 
mise, dans une sorte de mystère, la doctrine des non 
JurorsK Parfois, quelque chose en apparaissait, plus 
ou moins atténué, dans l'enseignement de certains 
théologiens ; mais l'action n'en était pas étendue. 

Ce ne fut pas un livre de théologie qui contribua 
alors le plus efficacement à ramener les anglicans vers 
ces conceptions religieuses si oubliées, ce fut un vo- 
lume de vers. L'auteur en était un curé de village. Né 
en 1792 d'une famille d'ecclésiastiques où l'on gardait 
pieusement les traditions des non jurors^ John Keble 
s'était acquis, tout jeune, un grand renom à Oxford. 
Fellow d'Oriel, avec Whately et Arnold, il semblait 
appelé à la plus brillante carrière universitaire. Mais 
on le voit bientôt s'y dérober, comme s'il redoutait la 
tentation des vanités intellectuelles, et il va s'enfermer 
dans un presbytère de campagne. D'une piété qui 
semble le garder en la présence continuelle de Dieu, 
mortifié, jeûnant tous les vendredis, il est avec cela 
d'une candeur d'enfant, jouit de tout ce qui est bon et 

1 Newman parle dans une de ses lettres {Letters and Corres- 
pondence, t. II, p. 435) d'un révérend Fortescue, qui appartenait 
à une famille non juring, et qui, dès son enfance, avait été élevé 
secrètement dans les idées et les pratiques de cette école ; il avait 
été ainsi habitué à la confession. — Un autre converti, M. Kegan 
Paul, raconte que, dans son jeune âge, il avait connu à Bath des 
personnes qui avaient conservé les principes High Church du 
temps de la reine Anne; elles s'imposaient notamment des mor- 
tifications durant le carême. « Un vieux médecin, très bon pour 
nous autres enfants, ajoute le narrateur, renonçait pendant ce 
temps à priser, et c'était la seule époque de l'année où nous pus- 
sions l'approcher sans éternuer. » {Confessio viatoris^ dans le 
Month d'août 1891.) 



i2 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

beau, aime tendrement les siens, sent vivement leurs 
joies et leurs peines. Pusey a dit de lui : « Il avait une 
élévation morale que je n'ai connue chez nul autre. » 
Il était resté fidèle aux idées de sa première éducation, 
très High Church, mais nullement dry ; toutefois, s'il 
s'attristait de voir ces idées méconnues, il ne songeait 
pas à entreprendre une campagne pour les répandre ; ilse 
renfermait dans les devoirs de son ministère pastoral et, 
en dehors de l'Université qui se souvenait de ses suc- 
cès classiques, il demeurait ignoré du public. Dès 1819, 
il a pris l'habitude d'épancher les sentiments qui dé- 
bordent de son âme, en composant de courtes hymnes ; 
c'est comme un encens qu'il aime à faire monter vers 
le ciel. Peu à peu, son recueil s'étend, et il se trouve 
bientôt avoir écrit des cantiques pour chaque dimanche et 
chaque fête, ainsi que pour les principaux actes de la vie 
chrétienne. Les livrer au public, il n'y songe pas : cela 
lui ferait l'effet de trahir un secret qui doit rester entre 
son âme et Dieu. Des amis, cependant, qui ont eu con- 
naissance de ces petits poèmes, ne se résignent pas à 
les voir demeurer sous le boisseau : ils font à Keble un 
devoir de les imprimer Celui-ci résiste longtemps ; il 
finit par céder aux instances de son vieux père, qui 
demande à voir cette publication avant sa mort. 

Le livre paraît en 1827, sans signature, sous ce 
titre : The Christian Year, Contrairement à l'attente de 
l'auteur, le succès est tout de suite très grand, et le 
recueil se répand dans toutes les mains. Chacun est 
saisi et charmé de cet accent nouveau qui contraste 
avec le formalisme froid et vide de la littérature ecclé- 



AVANT LE MOUVEMENT 13 

siastique d'alors. A la musique de ces vers, des émo- 
tions, depuis longtemps endormies, se réveillent dans 
les âmes. Ce ne sont pas seulement les lettrés qui 
goûtent l'inspiration délicate et fraîche d'un poète né^ 
qui apprécient l'habileté d'un scholar nourri des ver» 
antiques et modernes; les humbles, les ignorants sont 
touchés. Avant d'être une œuvre d'art, ces hymnes 
sont l'expression de sentiments personnels, très vrais^ 
très profonds : on y sent une pureté de cœur exquise, 
une piété méditative et tendre, l'amour et la crainte d-*' 
Dieu, la douleur du péché ; le Christ n*y est plus une 
abstraction, mais un ami vivant; la nature y est sentie 
comme on pouvait l'attendre d'un contemporain et d'un 
admirateur de Wordsworth, mais elle est le voile bril- 
lant derrière lequel le Créateur parle à Tâme, et, à 
chaque page, il y a comme des coups d'ailes pour s'éle- 
ver par toutes les choses visibles vers la beauté in- 
finie ^ 

Pour n'être en rien didactiques et dogmatiques, ce» 
hymnes ne s'en trouvaient pas moins servir plus effi- 



i Newman a dit du Christian Year : « S'il est possible de 
trouver des poèmes pour relever dans rabattement, pour récon- 
forter dans l'angoisse, pour retenir ceux qui s'emportent, pour 
rafraîchir ceux qui sont las, pour en imposer aux mondains, 
pour inspirer la résignation aux impatients, le calme aux effrayés 
et aux agités, ce sont bien ceux-ci. » {Essays^ II, p. 441.) Et 
Pusey: « C'était un enseignement efficace, parce que l'âme de 
l'auteur était remuée aune grande profondeur; le courant débor- 
dait, parce que le cœur d'où il jaillissait était plein ; c'était frais, 
profond, tendre, aimant, parce que lui-même était ainsi. Des 
secrets inconnus étaient dévoilés aux âmes, et celles-ci ne man- 
quaient pas de se les approprier, parce que lui-même était vrai 
et pensait tout haut ; partout la conscience répondait à la voix 
de la conscience. » {Sermon at Keble Collège, 1876.) 



14 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

cacement que bien des prédications et des contre 
verses, les idées High Church. Inspirées des doctrines 
de l'auteur sur la dignité et l'autorité de l'Eglise, sur 
le sérieux des croyances, sur les mystères de la foi, sur 
la sainteté du culte, sur la grâce des sacrements, sur 
la communion des saints, elles suscitaient une piété 
qui supposait ces doctrines ou y conduisait ; elles 
créaient, presque sans qu'on s'en doutât et, par suite, 
sans qu'on s'en méfiât, un état d'âme qui préparait le 
retour à un christianisme moins incomplet et plus 
vivant. La tristesse avec laquelle l'état de la religion 
y était souvent déploré, concourait à faire sentir la 
nécessité d'une telle transformation, et l'on pouvait 
entrevoir, presque à chaque page, l'idéal, trop long- 
temps oublié, auquel le poète désirait si ardemment 
voir revenir son Eglise. 

Dans le succès inattendu de ce livre, John Keble ne 
vit pas une raison de sortir de sa réserve et de se 
faire le leader d'une évolution religieuse. Pas plus 
après qu'avant, il ne se croyait destiné à un premier 
rôle et apte à le tenir. Mais, s'il ne cherchait pas 
à agir sur le public, son autorité grandissait sur ceux 
qui l'approchaient, particulièrement sur les quelques 
jeunes hommes qui aimaient à se dire ses disciples^ 
« Entre nous, a dit l'un d'eux, le nom de Keble 
coupait court à toute argumentation, tant instincti- 
vement nous reconnaissions son autorité. » Autorité 
pleine de tendresse, de bonne grâce, qui était faite sur 
tout du prestige de sa vertu. 

Le plus cher de ces disciples était Richard Hurrell 



AVANT LE MOUVEMENT 15 

Froude. Né en 1803, fils d'un archidiacre \ élevé dans 
les traditions High Church^ il avait été, dès 1821, 
pupille de Kebleà Oxford, et Tavait suivi, en 1823, dans 
sa cure de campagne, pour y compléter, sous sa direc- 
tion, la préparation de ses examens universitaires. 
Jeune, il avait, aux yeux de ses camarades, un prestige 
singulier ; tout y contribuait : des manières nobles, en- 
gageantes, une taille élancée, un regard fier, ardent et 
clair, ce je ne sais quoi d'accompli que donne à la 
beauté d'un jeune homme, l'entière pureté du cœur, 
une nature vaillante, généreuse, impétueuse, prompte 
à s'enthousiasmer pour tout ce qui est beau, à détester et 
à mépriser ce qui lui paraît bas et faux, un esprit hardi, 
incisif, original, un entrain plein de belle humeur pour 
tous les exercices du sport. Ajoutez des qualités plus 
précieuses encore, qui ne devaient être tout à fait 
révélées qu'après sa mort, par la publication de son 
journal intime ^ : une âme en recherche anxieuse de la 
sainteté, constamment occupée à s'examiner devant 
Dieu avec une sévérité impitoyable, à s'humilier de 
ses péchés, à les expier par la pénitence, à les com- 
battre par la mortification, tout un ascétisme inconnu, 
à cette époque, dans l'anglicanisme. A la vérité, dans 
cet ascétisme, Froude manquait de direction, et par 
suite de mesure : de là, trop souvent, au lieu de la paix 

i Hurrell Froude eut deux frères : l'un, William, fut un ingé- 
nieur éminent, l'autre, James Anthony, fut historien ; aucun des 
deux ne partagea ses idées religieuses. 

2 Remains of tlie late R.-H. Froude, publiés en 1838 ei 1839, 
par Newman et Keble. J'aurai à reparler plus tard de cette 
publication. 



i6 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

et de la lumière auxquelles il aspirait et que sa bonne 
volonté semblait mériter, un état de trouble, de lan- 
gueur, de mélancolie qui a pu le faire comparer à Pas- 
cal et même à Hamlet ^ . 

Si indompté qu'il fût par nature, Fronde s'était sou- 
mis, avec une filiale déférence, à la tutelle de Keble 
qu'il aimait et vénérait. Il acceptait ses idées sur 
l'Eglise et la religion d'autant plus facilement qu'elles 
concordaient avec les traditions dans lesquelles il avait 
été élevé. Disciple très dévoué, mais d'une espèce par- 
ticulière, il se trouvait réagir sur son maître plus 
encore qu'il n'en avait subi l'influence ; avec la rigueur 
et la hardiesse de son esprit, il le poussait à pré- 
ciser, à compléter ses principes dans une direction 
plus catholique ; et surtout son impétuosité refusait de 
se renfermer dans la réserve contemplative du poète de 
Christian Year : il prétendait tirer toutes les consé- 
quences des principes posés. 

Elu fellow d'Orielen 1826, il quitta le presbytère de 
Keble pour s'établir à Oxford, et se fit alors, dans la 
jeunesse de l'Université, le propagateur des idées de 
son maître, ou plutôt de ce que ces idées devenaient 
en passant par son cerveau et en s'échauffant au feu 
des controverses qu'il aimait à engager. Loin de 
craindre d'effaroucher ses interlocuteurs, il y prenait 
plaisir, donnait volontiers à ses thèses le tour le plus 
extrême, le plus provocant, le plus agressif, mettait 

» Ces comparaisons sont du doyen Ghurch, The Oxford Move- 
ment, p. 55 et 56. Cf. aussi Life and letters of Dean Churchy 
p. 315. 



AVANT LE MOUVEMENT 17 

une sorte de vaillante coquetterie à s'affubler lui-même 
des étiquettes impopulaires, se faisait scrupule du 
moindre tempérament comme d'une lâcheté \ mais avec 
tant de belle humeur, tant de sincérité et de générosité 
d'accent, un si manifeste amour des âmes, une telle 
recherche du bien, que, malgré tout, ses auditeurs 
étaient généralement plus attirés que rebutés. Long- 
temps après, ceux qui l'avaient alors approché conser- 
vaient le souvenir de l'étonnante fascination qui éma- 
nait de lui. 

Nul n'était donc plus fait pour mettre les esprits en 
branle ; il n'avait pas au même degré ce qu'il fallait 
pour les guider. Il était un puissant excitateur, non un 
chef. Ce chef qu'il ne pouvait être, il contribua du 
moins à le découvrir et à le gagner à ses idées : c'était 
un tutor^ du collège d'Oriel que Froude avait trouvé 
en fonctions et déjà en possession d'une certaine 
renommée au moment où lui-même avait été élu fellow 
du même collège ; il avait deux ans de plus que lui et 
s'appelait John Henry Newman. 



Ili 



Rien dans le passé de Newman ne semblait l'avoir 
préparé à servir les mêmes idées que Froude. Né en 
18OI, fils d'un banquier de Londres', il avait reçu de 
sa mère, qui descendait de huguenots français, une 

1 Froude disait : v Tf I do net express myself as strongly as 
this, I shall be a coward. » 

'^ Le tutor, choisi parmi les fellows, faisait auprès des étu- 
diants roflice d'un répétiteur. 

* La banque de M. Newman croula dans la crise de 1815. 



18 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

éducation religieuse tout imprégnée de calvinisme. Ces 
premières impressions avaient été confirmées, vers 
l'âge de quinze ans, par une sorte de crise intérieure 
où il crut avoir le sentiment de sa conversion et de sa 
prédestination à la gloire éternelle, et ensuite par la 
lecture des théologiens de l'école evangelical. Plein de 
préventions contre le catholicisme, il croyait ferme- 
ment que le Pape était l'Antéchrist prédit par Daniel, 
saint Paul et saint Jean; telle était sa passion d'éco- 
lier protestant qu'il avait effacé, dans son Gradus ad 
Parnassum, les épithètes qui accompagnaient le mot 
Pape, comme vicarius Christiy sacer interpres^ et les 
avait remplacées par des qualifications injurieuses. Et 
cependant, par une contradiction mystérieuse, dès 
l'âge de quinze ans, une pensée, fort discordante avec 
son protestantisme, s'emparait de lui : c'est que Dieu 
voulait qu'il vécût dans le célibat *. 

Écolier précoce, il seize ans a à peine, quand, en 
décembre 1816, il est admis dans Trinity collège^ à 
Oxford. Il s'y montre ardent travailleur, souvent aux 
dépens de sa santé, qui était délicate, et prend peu de 
part aux sports en honneur dans la jeunesse anglaise 2; 

^ Apologia. — Un biographe très protestant et peu bienveil- 
lant de Newman, Abbott, voit dans cette vocation au célibat 
une des causes de sa «perversion ». « Bacon, ajoute-t-il, appelle 
une femme et des enfants a discipline of humanity ; mais, pour 
quelques-uns, ils sont aussi a discipline of theology. Certaine- 
ment, quand l'heure arriva pour Keble de décider s'il irait à 
Rome avec Newman ou s'il se séparerait de lui pour toujours, 
ses lettres révèlent que le mariage ne fut pas pour peu dans la 
décision qui le sépara de son ami. > [The anglican career of car- 
dinal Newman, t. I, p. 20.) 

2 Plus tard cependant, pour rétablir sa santé compromise, 
Newman se livra passagèrement à quelques exercices de corps. 



AVANT LE MOUVEMENT 19 

lecteur dévorant, curieux de toutes les connaissances, 
il étudie l'histoire en même temps qu'il fait des excur- 
sions dans les langues orientales, mène de front la 
poésie et les mathématiques. Il est vêtu simplement, 
parfois même avec quelque négligence. Ses goûts sont 
austères, et certains côtés grossiers de la vie d'étu- 
diant, entre autres les séances de boisson alors fort en 
usage, le dégoûtent ^ Grand amateur de musique, 
Tune de ses plus chères distractions est de jouer du 
violon. Il a peu d'amis, demeure assez isolé, timide, 
réservé, silencieux. Dès cette époque, il a une vie inté- 
rieure intense, s'absorbe volontiers dans la méditation 
des choses invisibles, cherche, avec ardeur et avec 
angoisse, à faire le bien et à connaître le vrai. Il souffre 
des obscurités où il se sent parfois comme enveloppé, 
et passe alors par des crises de dépression et de décou- 
ragement; sa mère s'en inquiétait: « Votre faute, lui 
écrit-elle, est de manquer de confiance en vous-même 
6t d'être mal satisfait de vous ^. » Sur l'emploi à faire 
de sa vie, il n'a eu que peu d'hésitation : vers dix-huit 
ans, quelques velléités d'ambition séculière lui tra- 
versent un moment l'imagination ', mais elles ne durent 
pas, et il se décide pour la carrière ecclésiastique. 

Ainsi le voit-on, à vingt-sept ans, quand il commence à devenir 
un personnage, apprendre à sauter. Il écrit, dans une lettre du 
1" avril 1828 : « I take most vigorous exercise which does me 
much good. I hâve learned to leap (to a certain point), which is 
a larking thing for a don. The exhilaration of going quickly 
through the air is for my spirits very good. » {Letlers and Corres- 
pondence of J.-H. Newman, t. I, p. 182.) 

1 Lelters and Correspondence^ t. I, p. 36, 38. 

« Ibid., t. I, p. 58. 

8 i6irf.,t. 1, p. 42. 



20 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Malgré de brillants débuts universitaires, Newman 
échoue à rexamen final pour les « honneurs ». Loin 
d'en être abattu, il prend aussitôt le parti de concourir 
pour le poste alors le plus envié et le plus disputé 
à Oxford, celui de fellow d'Oriel collège*. Quatre mois 
seulement lui restent pour se préparer aux épreuves 
qui doivent avoir lieu en avril 1822. Il s'y met avec 
une ardeur et aussi une anxiété dont il est le premier 
à s'étonner et à se faire reproche ; il se rappelle à lui- 
même comment, un an auparavant, il désirait plutôt 
voir écarter tout événement qui lui eût donné quelque 
renom, puis il ajoute : « Hélas ! combien je suis 
changé! Je suis perpétuellement à prier pour mon 
entrée à Oriel... Seigneur! dispose de moi, comme 
il vaudra le mieux pour ta gloire ; mais accorde-moi la 
résignation et le contentement. » Il sort victorieux du 
concours : les juges, préoccupés de réagir contre la 
routine formaliste des examens, ont compris que, si 
Newman était moins bon classieal scholar que certains 
de ses concurrents, il leur était au fond bien supérieur. 
Quand on vint lui annoncer son succès, il jouait du 
violon dans sa chambre : il laisse aussitôt son instru- 
ment, descend quatre à quatre l'escalier et court à 
Oriel, où il reçoit les cordiales félicitations des hommes 
déjà célèbres dont il devenait le collègue, tout aba- 
sourdi de les entendre l'appeler familièrement Newman 



I Mark Pattison a écrit dans ses Mémoires, p. 103, en faisant 
allusion à une époque postérieure seulement de quelques années : 
« We ail thought a fellow of Oriel a person of miraculous intel- 
lect, only because he was one. > 



AVANT LE MOUVEMENT 21 

et d'être invité aies appeler de même par leurs noms^ 
Ce succès ne suffît pas à triompher de la timidité de 
Newman : bien au contraire, elle s'augmente du senti- 
ment qu'il a de répondre si mal aux avances qui lui 
sont faites. En le voyant, au milieu des brillantes con- 
versations du common room^ embarrassé, silencieux 
ou bredouillant, ceux qui Tont choisi se demandent 
s'ils ne se sont pas trompés sur son mérite. Ils ont 
alors l'idée de le mettre en rapports avec leur ancien 
collègue, Whately, qui venait de résigner son fèl- 
lowsMp pour se marier : avec ce qu'on connaissait à 
celui-ci de mouvement et de chaleur dans l'esprit, 
peut-être aurait-il raison de ce qui semblait être l'iner- 
tie et la froideur du nouvel élu. L'épreuve réussit. 
Whately était un de ces causeurs qui ont tant à dire 
qu'il leur suffît d'être écouté. Et puis, bien qu'ayant 
quinze ans de plus que le jeune Newman, il sait le 
mettre à Taise par la liberté de ses manières, le pique 
au jeu par l'originalité de ses idées et par le tour sai- 
sissant qu'il leur donne. Ainsi Tamène-t-il peu à peu 
à sortir de sa réserve et à révéler sa valeur. Bientôt 
il le proclame l'esprit le plus net qu'il connaisse, the 
clearest headed man he knew, prend plaisir à se faire 
accompagner par lui dans toutes ses promenades et 
recourt à sa collaboration pour les ouvrages qu'il est 
en train de composer. De son côté, Newman se sent 
beaucoup de reconnaissance pour celui qui l'a aidé à 
sortir d'une fausse position ; il lui sait gré de sa cordia- 

» Lett. and Corr., t. I,p. 38 a 74. 



22 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D' OXFORD 

lité ; il goûte son esprit, alors même qu'il est effarou- 
ché de quelques-unes de ses idées et de l'âpreté avec 
laquelle il les soutient; il le compare, dans ce cas, 
« à un brillant soleil de juin tempéré par un nord-est 
de mars ». Quelques années après, il écrira à Wha- 
tely : « A nul je ne dois autant qu'à vous : c'est vous 
qui m'avez donné cœur à regarder autour de moi après 
mon élection. » Et, plus tard, quand la divergence 
des idées aura amené une rupture complète et plus 
d'un mauvais procédé de la part de Whately, Newman 
tiendra encore à exprimer sa gratitude : « Je lui dois 
beaucoup, écrira-t-il; quand, en 1822, j'étais encore 
gauche et timide, il me prit par la main et fut pour 
moi un maître doux et encourageant. Par lui, mon 
esprit fut ouvert, dans toute la force du mot ^ . » 

Whately a pu vite rassurer ses amis d'Oriel sur 
leur choix; ils en jugent d'ailleurs par eux-mêmes et 
ne tardent pas à priser fort leur recrue. C'est 
le cas, entre autres, du D"" Hawkins, avec lequel 
Newman a alors des relations particulièrement in- 
times. Esprit exact, fort indépendant, habitué aux 
libres et hardies spéculations en honneur à Oriel, mais 
droit, probe, tolérant, il est plus dégagé des préoc- 
cupations mondaines qu'il n'arrive souvent aux hommes 
de grand renom intellectuel. 

A l'âge qu'avait Newman, sans convictions encore 
bien personnelles, il ne pouvait vivre plusieurs années 
dans la société de tels hommes et respirer une atmo- 

1 Letl.and. Corr., t. I, p. 104 à 109, et Apologia. 



AVANT LE MOUVEMENT 23 

sphère comme celle du common room d'Oriel, sans que 
ses idées s'en ressentissent. Ce qu'il apprit tout d'abord 
de ses nouveaux maîtres, ce fut, nous a-t-il dit, « à 
penser par soi-même, à voir par ses yeux et à marcher 
sans lisière » ; il aimait à leur en faire honneur plus 
tard, alors qu'il s'était servi de cette indépendance 
pour se séparer d*eux^ L'influence ne se borna pas là. 
Son evangelicalism ne tint pas longtemps devant la 
critique sévère d'Oriel. Mais par quoi allait-il être rem- 
placé ? On put croire un moment que, docile à Wha- 
tely, Newman adopterait son latitudinarisme, et, dans 
les tâtonnements de sa formation, on discerne à celte 
époque une phase « libérale ». « La vérité, a-t-il écrit 
lui-même en rappelant les souvenirs de ce temps, est 
que j'allais à la dérive vers le libéralisme 2. » Par cer- 
tains côtés, cependant, il résistait. Très consraincuque 
le dogme est le fondement premier et nécessaire de la 
religion, il se sentait en méfiance contre une doctrine 
qui l'affaiblissait 3. L'attachement que déjà il professait 

1 Apologia et Lett. and. Corr., t. I, p. 141. 

2 Apologia. — Disons une fois pour toutes que ce mot « libé- 
ralisme » avait, dans l'esprit de Newman, un sens particulier : il 
signifiait le rationalisme antidogmatique, et, comme il Ta défini, 
« l'erreur par laquelle on soumet au jugement humain ces doc- 
trines révélées qui, par leur nature, le surpassent et en sont 
indépendantes ». Newman a tenu à bien indiquer qu'il ne se 
séparait pas ainsi de certains catholiques dont il s'honorait d'être 
l'ami, notamment de Montalembert et de Lacordaire, qui se pro- 
clamaient « libéraux » en employant le mot dans un tout autre 
sens. (Voir V Appendice ajouté par Newman à la traduction qui 
a paru en France de son Apologia, sous ce titre : Histoire de mes 
opinions religieuses.) 

3 Newman a écrit dans son Apologia: « Même lorsque je me 
trouvais sous l'influence du D' Whately, je ne fus point tenté 
de laisser refroidir mon zèle pour les grands dogmes de la foi ; 



24 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

pour les anciens Pères, l'étude qu'il commençait à en 
faire ^ lui furent aussi une sauvegarde. Ajoutons 
qu'avec leur indépendance d'esprit un peu capricieuse 
les Oriel-men se trouvaient parfois mêler à leurs thèses 
libérales, quelques autres à tendance catholique ; 
c'étaient celles auxquelles Newman s'attachait de pré- 
férence et qu'il retenait le mieux. Ainsi nous a-t-il 
raconté comment il avait appris d'Hawkins qu'on ne 
pouvait pas trouver dans la seule ^ible toute la vérité 
religieuse et qu'il était nécessaire de recourir à la tradi- 
tion ; de William James, autre personnage considérable 
d'Oriel, la doctrine alors fort oubliée de la succession 
apostolique; enfin, de Whately lui-même, la notion, 
absolument contraire à l'érastianisme anglican, d'une 
Église instituée de Dieu, formant un corps visible, 
indépendante de l'État, ayant ses droits et ses pouvoirs 
propres. Parmi les amis « libéraux » du jeune fellow^ 
il en était auxquels n'échappait pas cet attrait plus ou 
moins inconscient qu'il ressentait pour les vérités catho- 
liques. Blanco White, qui le fréquentait à cette époque 
et qui avait avec lui des séances de violon, interrom- 
pues par des conversations théologiques, lui disait sou- 
vent, en l'entendant soutenir telle ou telle thèse : « Ah ! 
Newman, cela vous conduira à l'erreur catholique 2. » 
Vers la même époque, amené à s'occuper de l'installa- 
tion de son jeune frère Francis à Oxford, Newman 

et, en différentes occasions, je résistai à celles de ses idées 
dont la tendance, à tort ou à raison, me semblait dénature à les 
obscurcir. » 

1 Lettres and Coir., I, p. 127. 

2 Abbott, The anglican career of Gard. Newman^ t. I, p. 72 



AVANT LE MOUVEMENT 25 

plaçait dans sa chambre une gravure représentant la 
Vierge; et, aux plaintes de son frère, il répondait en 
s'élevant vivement contre les protestants qui oubliaient 
cette parole sacrée : « Vous êtes bénie entre toutes les 
femmes'. » 

Les enseignements que recevait alors Newman 
n'étaient pas, du reste, exclusivement « libéraux ». De 
1822 à 1824, il se trouva suivre les conférences privées 
qu'un professor regius de théologie, le D' Lloyd, 
faisait à quelques candidats aux ordres. Lloyd, qui 
devait être promu évêque d'Oxford en 1827, était un 
des rares tenants des vieilles doctrines High Church; 
sur divers points, il cherchait à ramener ses élèves à 
des vues plus catholiques ; les relations qu'il avait eues, 
pendant sa jeunesse, avec des prêtres français émigrés, 
l'avaient délivré de plusieurs des préjugés protestants. 
Il serait difficile de préciser dans quelle mesure New- 
man a pu subir l'influence d'un maître qu'il respectait, 
mais qui était loin d'avoir à ses yeux le prestige intel- 
lectuel de Whately. Les autres auditeurs des confé- 
rences étaient généralement de la même école que 
Lloyd; Hurrell Froude était du nombre. Comment 
Newman, d'origine si différente, avait-il été mêlé à 
eux ? Lloyd le traitait, en plaisantant, de perverse evan- 
gelical^ et, quand il l'interrogeait, faisait le geste de 
se boucheries oreilles, comme s'il craignait d'entendre 
quelque réponse hérétique. Cela ne l'empêchait pas, il 
est vrai, de s'intéresser à cet élève un peu suspect, de 

1 Le fait a été rapporté par Francis Newman. 



26 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

rendre justice à son mérite, de parler de lui favorable- 
ment et de l'aider à prendre confiance en soi. Newman 
lui en était reconnaissant. Plus tard, à la mort de 
Lloyd, il évoquait ces souvenirs avec émotion : « Je 
désire, écrivait-il, qu'il se soit toujours aperçu combien 
je sentais sa bonté ^ . » 

Parmi les assistants aux conférences du D*" Lloyd, 
le seul avec lequel Newman paraît avoir eu, dès 
cette époque, des relations intimes, est un personnage 
qui tiendra une place considérable dans l'histoire 
que j'entreprends de raconter, Edward Bouverie Pusey. 
Plus âgé d'un an que Newman, il a été nommé, un an 
après lui, fellow d'Oriel. Il était d'une famille bien 
posée; son père, tory inflexible, détestait également 
et confondait quelque peu les whigs et les athées ; de 
sa mère, croyante et pieuse, il tenait ses convictions et 
ses habitudes religieuses, entre autres, une grande 
dévotion au Prayer Book et une foi, alors assez rare, 
en la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Eco- 
lier consciencieux, plus travailleur que brillant, fort 
modeste et ne se croyant pas appelé au premier rang, 
il avait cependant obtenu, dans ses études, d'honorables 
succès, que couronna son élection à Oriel. Quand il y 
arriva, il n'était inféodé proprement à aucun parti reli- 
gieux, à aucune école théologique, bien que plutôt 
incliné, par souvenir de l'éducation maternelle, vers 
les principes High Church. Ce qui le distinguait, 
c'était une piété sérieuse et douce, la préoccupation 

1 Lett. and. Corr., t.I, p. 209. 



AVANT LE MOUVEMENT 27 

constante des choses divines, un grand zèle pour les 
âmes, beaucoup de pureté et d'austérité, avec je ne 
sais quoi de candide et d'un peu naïf. C'est par là qu'il 
se trouvait rapproché de Newman. A peine celui-ci 
l'entrevoit-il dans la salle d*Oriel qu'il pressent en lui 
un homme de Dieu, étranger au monde ; seulement 
Vevangelical teinté de libéralisme qu'il est alors s'in- 
quiète des idées de Pusey, et il se demande si l'on peut 
espérer le voir venir « dans la vraie Eglise ». Plus il le 
fréquente, plus sa sympathie et son estime augmentent. 
Après les conversations qu'il a avec lui dans plusieurs 
promenades et qui, toutes, ont porté sur des. sujets 
religieux, il s'en veut de s'être arrêté aux divergences 
d'école qui pouvaient exister entre eux, et il écrit sur 
son journal : « Que Pusey soit tien, ô Seigneur, com- 
ment puis-je en douter?... Tout en lui témoigne de 
l'opération du Saint-Esprit. Cependant je crains qu'il 
n'ait des préjugés contre tes enfants. Puissé-je ne 
jamais m'attacher à le convertir à \m parti ow. à une 
forme d'opinion ! Conduis-nous tous deux dans la voie 
de tes commandements. Qui suis-je pour être ainsi béni 
dans ceux qui sont associés de plus près à ma vie 1 » 
Et un peu plus tard, après une nouvelle conversation 
et des confidences dont il ne nous révèle pas le secret, 
il ajoute : « Oh ! de quels mots me servir ! Mon cœur 
est plein. Combien je devrais m'humilier jusque dans 
la poussière ! Quelle idée puis-je me faire de mon 
importance ! Mes actes, mes capacités, mes écrits ! Au 
lieu que lui est l'humilité même, et la bonté, et l'amour, 
et le zèle, et le dévouement. Dieu! bénis-le, en le 



28 NEWMAN ET LK MOUVEMENT d'oXFORD 

comblant de tes dons, et accorde-moi de Timiter^ » 
A peine cette pieuse intimité avait-elle commencé à 
se nouer que le départ de Pusey pour l'Allemagne 
vint l'interrompre. Sur le conseil de Lloyd, il avait 
décidé d'aller étudier sur place la critique biblique 
d'outre-Rhin, dont il pressentait l'invasion prochaine 
en Angleterre. A deux reprises, en 1825 d'abord, 
ensuite en 1826 et 1827, il fit d'assez longs séjours à 
Gôttingen. Newman regretta vivement l'éloignement 
de son ami : a II partit, a-t-il écrit plus tard, au mo- 
ment où j'apprenais à le bien connaître 2. » 

Par suite de ces voyages en Allemagne, Pusey fut 
amené à retarder son ordination à laquelle il aspirait 
depuis l'enfance. Newman n'avait pas les mêmes rai- 
sons d'attendre : il reçut les ordres en 1824, dans des 
sentiments de grande piété et avec une haute idée du 
ministère qu'il allait remplir. Une heure après avoir 
été ordonné diacre, il écrivait : « C'est fini. Au premier 
moment, après que les mains me furent imposées, 
mon cœur frissonna au-dedans de moi. Les mots « pour 
toujours » sont si terribles ! » Et le jour suivant : « Pour 
toujours ! mots sur lesquels on ne pourra jamais reve- 
nir. J'ai la responsabilité des âmes sur moi, jusqu'au 
jour de ma mort. » 11 sentait que c'était renoncer 
absolument à toute ambition séculière, et son rêve était 
de finir comme missionnaire dans quelque pays loin- 
tain^. Il ne voulait même pas chercher la consolation 



ï Lett. and Corr., 1. 1, p. 116, 118. 

2 Apologia. 

3 Lett. and Corr., 1. 1, p. 149 à 150 



AVANT LE MOUVEMENT 29 

intérieure. « La grande fin, disait-il, c'est la sainteté. 
Il doit y avoir ici-bas combat et peine. La consolation 
est un cordial, mais personne ne boit des cordiaux du 
matin au soir^» Plus que jamais, il était poursuivi 
par son idée de célibat ; en revenant de l'enterrement 
de son père, le 6 octobre 1824, il écrivait dans ses 
notes intimes : « Quand je mourrai, serai-je conduit 
au tombeau par mes enfants ? Ma mère disait, l'autre 
jour, qu'elle espérait vivre assez pour me voir marié ; 
mais je pense que je mourrai soit dans les murs 
d'un collège'^, soit comme missionnaire sur une terre 
étrangère. Peu importe, pourvu que je meure -dans le 
Christ^. » 

Aussitôt ordonné, Newman fut nommé curate* de 
Saint-Clément, l'une des paroisses d'Oxford : il se 
donna avec zèle à ses devoirs pastoraux. L'année sui- 
vante, en 4825, Whately, appelé à la tête de l'un des 
collèges d'Oxford, Alban Hall, le choisit pour vice- 
principal. Ainsi sortait-il peu à peu de son obscurité. 
Un nouveau pas, plus considérable, fut sa nomination, 
en 1826, à l'un des quatre postes de tutor dans le col- 
lège d'Oriel, position qui lui donnait la direction 
intellectuelle et, dans une certaine mesure, morale des 
under graduâtes. 

1 Lett. and Corr., t.I, p. 87. 

2 A cette époque, par un reste de la vieille organisation catho- 
lique, les bénéfices des collèges ne pouvaient être gardés que par 
ceux qui restaient dans le célibat. 

3 Lett. and Corr., t. I,p. 91. 

* Rappelons, une fois pour toutes, que, dans l'Église d'Angle- 
terre, c'est le vicar qui est ce que nous appellerions en France le 
curé, tandis que celui qui remplit les fonctions de vicaire se 
nomme curate. 



30 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

IV 

L'année 1826 est une date dans la formation de New- 
man : sa situation et sa manière d'être subissent alors 
un changement que lui-même a ainsi noté, en évo- 
quant plus tard ses souvenirs : « Durant les pre- 
mières années de ma résidence à Oriel, bien que fier 
démon collège, je ne m'y trouvais point chez moi; je 
vivais très isolé, et souvent je faisais seul ma prome- 
nade de chaque jour... Mais en 1826, les choses chan- 
gèrent. Je devins alors un des tutors de mon collège, 
et cela me donna une position. En outre, j'avais écrit 
un ou deux essais qui avaient été bien accueillis. Je 
commençai à être connu... C'était pour moi le souffle 
du printemps succédant à l'hiver, et, si je puis m'expri- 
mer ainsi, je sortais de ma coquille. A dater de ce 
moment, ma langue fut déliée, pour ainsi dire, et je 
parlai spontanément et sans effort... De ce temps data 
mon influence ^ » Et cependant, à voir passer alors, 
dans les rues d'Oxford, ce jeune clergyman très simple 
d'allure, revêtu d'un habit à longue queue souvent 
assez usé, le corps incliné, mince, pâle, avec de larges 
yeux brillants, l'air un peu frêle et maladif, marchant 
généralement assez vite, absorbé dans sa méditation 
ou dans une conversation avec quelque compagnon, un 
étranger n'aurait pas deviné l'importance qu'il était en 
train d'acquérir; il eût pu surtout douter qu'un tel 
homme fût armé pour un rude combat et de force à 

» Apologia, 



AVANT LE MOUVEMENT 3i 

porter de lourdes responsabilités. Lui-même, que pen- 
sait-il de son avenir? Quand il s'interrogeait sur ce 
point avec sa sincérité habituelle, il ne savait pas bien 
que répondre. Sans doute, il lui arrivait, à la vue des 
charges pesantes qu'impose le succès, de souhaiter 
n'avoir jamais qu'une « petite cure de 200 livres, 
sans ce que le monde appelle l'avancement ». Mais il 
ajoutait aussitôt : « Vous savez que, dans ce désir, il y 
a une bonne part de paresse, et je crois que je n'aurai 
pas cette obscurité, parce que je la désire. Et puis, 
voyez, je parle du comfort de la retraite... Combien de 
temps pourrais-je le supporter, s'il m'était donmé ? Je 
ne me connais pas moi-même^. » Et un autre jour : 
« Il est une chose que j'ai depuis longtemps ardemment 
désirée, en toute sincérité, je crois, c'est de ne devenir 
jamais riche; et j'ajouterai (bien qu'ici je sois plus sin- 
cère à de certains moments qu'à d'autres), de ne jamais 
m'élever dans l'Eglise. Les hommes les plus utiles 
n'ont pas été ceux qui sont arrivés aux plus hautes 
positions 2. » Evidemment, dans cette âme qui fut tou- 
jours singulièrement complexe, il y avait conflit entre 
le désir très humain d'user des dons rares dont il se 
savait en possession, et la répugnance qu'inspiraient à 
sa nature délicate et sensitive les risques des hautes 
situations ; il y avait surtout conflit entre une humilité 
chrétienne très vraie et je ne sais quel sentiment mys- 
térieux qu'il était appelé à exercer une action sur la vie 
religieuse de son pays. 

1 Lett. and Corr.^i. I, p. 197. 
8 Ibid.y p. 231. 



32 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Newman prit très au sérieux ses fonctions de tutor. 
La renommée même du collège d'Oriel avait fini par y 
attirer des éléments plus mondains que travailleurs; 
les études et la discipline en souffraient; Newman 
s'appliqua à les restaurer. Sa sollicitude ne s'arrêtait 
pas là; il se sentait charge d'âmes. « Puissé-je, disait-il, 
me souvenir que je suis un ministre du Christ, que j'ai 
mission de prêcher l'Evangile ; puissé-je ne pas oublier 
le prix des âmes, et que j'aurai à répondre de toutes les 
occasions qui m'auront été données de faire du bien à 
celles qui sont sous ma garde ' ! » Il n'était pas en 
fonction depuis un mois qu'il écrivait sur son journal: 
« Il y a beaucoup de choses défectueuses dans le régime 
actuel ; j'estime que les tutors voient trop peu de choses 
des hommes qui leur sont confiés, et qu'il n'y a pas 
assez d'instruction religieuse directe. C'est mon désir 
de me considérer comme le ministre du Christ. Si je 
ne trouve pas occasion de faire du bien spirituel à ceux 
sur lesquels j'ai autorité, ce sera une grave question 
pour moi de savoir si je dois rester tutor ^. » 

En 1828, un terrain plus large encore s'ouvrit au zèle 
apostolique de Newman. Tout en conservant ses fonc- 
tions de tutor à Oriel, il fut appelé à l'important vica^ 
rage de Sainte-Marie, l'église de l'Université. Il y prit 
possession de cette chaire qui devait être sienne pendant 
quinze années, et commença à y faire entendre la parole 
d'un accent si nouveau et si pénétrant qui a réveillé la 
conscience endormie de l'Angleterre. 



AVANT LE MOUVEMENT 33 

Sans s'étendre encore au deliors, la réputation de 
Newman grandissait à Oxford. Il y devenait un centre. 
Dans une pièce de vers de cette époque, où, suivant 
Tusage de toute sa vie, le poète qui était en lui se 
plaisait a épancher ses sentiments intimes, il indiquait, 
au nombre des bienfaits dont il remerciait le Seigneur, 
« la bénédiction des amis venus à sa porte, sans avoir 
été demandés ni espérés^ ». Du nombre étaient deux 
de ses pupilles d'alors qui lui resteront étroitement atta- 
chés, Frederick Rogers qui s'appellera plus tard lord 
Blachford, et Henri Wilberforce, le plus jeune fils du cé- 
lèbre philanthrope, nature ardente, primesautière-, qui, 
suivant l'expression de son frère Samuel, avait voué à 
Newman « une sorte de vénération idolatrique » ; tel 
encore, à un moindre degré, le jeune Gladstone, qui était 
entré, en 1826, comme étudiant à Christ-Church. Avec 
ces jeunes gens, Newman était charmant d'aimable 
familiarité, d'affectueuse sollicitude, s'intéressant à 
leurs études, les dirigeant dans leur vie morale. «Votre 
bonté à mon égard, lui écrivait Henry Wilberforce 
en 1827, a été, je puis le dire sans exagération, celle 
d'un frère aîné 2. » C'est que, chez Newman, sous des 
apparences au premier moment un peu réservées, le 
cœur était singulièrement chaud et tendre. Sa mère, 
aux jours d'épreuve, avait habitude de s'appuyer avec 
confiance sur a son cher John Henry ». « Il est comme 
toujours, écrivait-elle en 1827, mon ange gardien'. » 

' Apologia. 

î Lett. and Corr., t. I,p. 166. 

3 Ibid., p. 170. M" Newman ne devait pas suivre son fils dans 
le Mouvement. Après l'avoir perdue, en 1836, Newman laissait 

3 



34 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

En janvier 1828, une mort soudaine enlève l'une des 
sœurs de Newman, la charmante Marie. La figure de la 
morte demeure présente à son cœur endolori. Quelques 
mois après, en mai, racontant, dans une lettre à 
une autre de ses sœurs, une promenade aux environs 
d'Oxford, et comment il y a goûté, « la beauté de la 
campagne, la fraîcheur des feuilles, les senteurs, les 
points de vue variés », il ajoute: « Cependant je ne sens 
jamais si fortement la nature transitoire de ce monde 
que quand je suis le plus charmé par ces paysages. » 
Et après avoir cité deux vers de Keble : « Je voudrais 
qu'il fût possible aux mots d'exprimer ces sentiments 
indéfinis, vagues et en même temps subtils, qui trans- 
percent entièrement l'âme et la rendent malade. Chère 
Marie semble incorporée dans chaque arbre, se cache 
derrière chaque colline. Quel voile, quel rideau est 
vraiment ce monde ! Un beau voile, sans doute, mais un 
voilée » Un peu plus tard, en août, comme il rangeait les 
lettres reçues depuis deux ans, il reconnaît dans une 
d'elles la main de sa sœur : « J'en ai été si bouleversé, 
écrit-il, que j'ai dû les renfermer et m'occuper d'autre 
chose. Je ne devrais pas parler de cela maintenant, mais 
comment se retenir 2? » Enfin, dans une lettre du 11 no- 
vembre : « Ma promenade du matin est généralement 
solitaire, mais je préfère presque être seul. Quand l'esprit 
est en bonne disposition, tout est délice dans le spectacle 
tranquille de la nature. J'ai appris à aimer les arbres 

voir, dans une lettre à sa sœur, combien il avait souffert de cette 
s<^paration morale. 

i Lett. and Corr., t. I, p. 184. 

■' Ibid., t. I, p. 195. 



AVANT LE MOUVEMENT 35 

mourants et les prés noircis ; les marais ont leur grâce 
et les brouillards leur douceur. De toutes choses semble 
sortir une voix solennelle qui chante. Je sais de qui 
c'est la voix, sa chère voix ! Sa figure est, presque toutes 
les nuits, devant moi, quand j'ai éteint ma lumière et 
que je me suis couché. N'est-ce pas unebénédiction^?» 
C'est ainsi qu'à suivre Newman dans ses heures d'épan- 
chement, quand sa timidité un peu fière et susceptible 
ne le fait pas se refermer devant les curiosités banales 
ou malveillantes, on aperçoit en lui une âme aimante 
et poétiquement mélancolique, ignorée de beaucoup de 
ceux qui n'ont eu affaire qu'à l'habile controversiste, au 
subtil théologien ou à l'austère prédicateur. 



Si grand qu'ait été le changement opéré, après 1826, 
dans la situation et la manière d'être de Newman, il 
s'en produit, à cette époque, un plus remarquable 
encore dans ses conceptions religieuses. C'est alors 
qu'à la suite de ses premiers tâtonnements entre Vevan- 
gelicalism et le latitudinarisme ses idées prennent une 
direction nouvelle, dans laquelle désormais il ne cessera 
plus d'avancer. Lui-même a fixé vers 1827 et 1828 le 
moment où il a commencé, suivant son expression, à 
« se dégager des ombres du libéralisme », à se rendre 
compte des conséquences auxquelles le conduisaient 
lesdoctrines, au premier abord séduisantes, de Whately, 

i Letl. and Corr., 1. 1, p. 197. 



36 

où notamment il s'est aperçu, non sans effroi, qu'il était 
sur la voie de « mettre la supériorité intellectuelle au- 
dessus de la supériorité morale ^ ». La mort de sa sœur 
et les réflexions auxquelles il put se livrer pendant une 
maladie, aidèrent à cette réaction intime*^. 11 eût été 
à la vérité embarrassé de dire à quel terme devait 
aboutir le chemin où il s'engageait. Déjà, àcetteépoque, 
une sorte d'instinct secret, qui devait persister jusqu'à 
sa conversion au catholicisme, lui donnait l'impression 
que a son esprit n'avait pas trouvé son repos définitif 
et qu'il était en voyage » ; dans une note de ce temps, 
qu'il a retrouvée plus tard, il parlait de lui-même, 
comme « étant présentement au collège d'Oriel, avan- 
çant lentement et conduit en aveugle par la main de 
Dieu, ne sachant où Celui-ci le mène^ ». 

Parmi les faits qui contribuèrent le plus à ce chan- 
gement dans les idées de Newman, il convient dénoter 
les relations que les circonstances établirent alors entre 
lui et cet Hurrell Fronde dont j'ai déjà tâché d'esquisser 
la physionomie. Nommé fellow d'Oriel en 1826, Fronde 
avait été placé, pour son année de probation^ sous la 
tutelle de Newman. Ce qu'ils savaient l'un de l'autre 
était plutôt pour éveiller une méfiance réciproque. 
Newman traitait Fronde de red-hot high ehurchman; 
pour Fronde, Newman était un evangelical plus ou moins 
teinté de « libéralisme », double raison d'être suspect. 
Et cependant, à cette méfiance, se mêla, dès le début, 

* Apologta. 
2 Ihid. 

* Apologia. 



AVANT LE MOUVEMENT 37 

des deux côtés, un vif attrait personnel. Il ne tenait pas 
seulement à l'idée très haute que Newman se fit tout 
de suite des dons intellectuels du nouveau fellow qu'il 
déclarait être un des esprits a les plus pénétrants, les 
plus nets et les plus profonds » qu'il eût connus \ ou à 
l'estime reconnaissante que Froude, de son coté, res- 
sentait pour le talent, la bonté et l'élévation de senti- 
ments de son tutor. Dans ce milieu mondain, les 
deux jeunes hommes devinèrent, l'un chez l'autre, le 
même sens profond de la religion, le même besoin 
d'un christianisme plus sérieux, plus efficace, le même 
dégoût du formalisme superficiel et routinier, la même 
soif du vrai, le même généreux et tendre amour des 
âmes, le même esprit de renoncement et de mortifi- 
cation, le même idéal de sainteté. Avecle temps d'ail- 
leurs se multipliaient les occasions de se rapprocher, 
et, par suite, de se mieux connaître. En 1828, Froude 
fut nommé, à son tour, tutor ^ avec un autre pupille de 
Keble, Robert Wilberforce, frère aîné d'Henry. Les 
deux nouveaux tutors entrant tout à fait dans les idées 
de Newman sur les devoirs de leur fonction, s'appli- 
quèrent à le seconder. Vers la même époque, ce dernier 
eut l'idée de fonder un dîner périodique [dinner club), 
où se grouperaient quelques membres des différents col- 
lèges, heureux de se voir et d'échanger leurs idées : 
Froude et Robert Wilberforce furent parmi les premiers 
adhérents 2. 

« Newman, écrivait Froude en septembre 1828, 

1 Lettre du 31 mars 1826. {Lett. and Corr.^ t. L p. 131.) 
« Ibid., t. I, p. 184. 



38 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

est un compagnon que j'aime davantage à mesure 
que je le connais ; seulement je donnerais beaucoup 
pour qu'il ne fût pas hérétique * . » Aussi n'épar- 
gnait-il rien pour le ramener aux doctrines qu'il 
jugeait orthodoxes. Dans de longues conversations, 
il développait la nécessité d'une Eglise indépen- 
dante de l'Etat, ayant une forte hiérarchie et un 
pouvoir sacerdotal, traitait avec dédain la prétention 
de fonder la religion sur la seule Bible et en appelait 
à la tradition, affirmait sa foi dans la présence réelle, 
proclamait l'excellence de la virginité dont la mère de 
Dieu lui paraissait le type suprême, préconisait la péni- 
tence, le jeûne, la dévotion aux saints, aimait à évoquer 
le souvenir des miracles de la primitive Eglise et sur- 
tout de celle du moyen âge pour laquelle il ressentait 
un attrait particulier, proclamait le devoir pour l'Eglise 
anglicane d'être en communion avec l'Eglise univer- 
selle, et lui reprochait de s'être écartée, sur plusieurs 
points, de l'antiquité, n'hésitait pas à témoigner son 
admiration pour l'Eglise de Rome et son aversion pour 
les réformateurs. Exposées sous une forme vive et ori- 
ginale, avec une ardente sincérité, ces idées frappaient 
et intéressaient Newman. Elles répondaient, sur plus 
d'un point, aux doutes qui le travaillaient. Quelques- 
unes mêmes étaient déjà, depuis longtemps, un peu les 
siennes. D'autres , à la vérité, l'effarouchaient davantage, 
notamment celles sur l'Eglise de Rome, dans laquelle 
il avait peine à cesser de voir l'Antéchrist. Toutefois, 
de jour en jour, son esprit se laissait davantage gagner 
1 Froude'» Remaint, 



AVANT LE MOUVEMENT 39 

aux (^ues de son nouvel ami ; il y trouvait des lumières 
«t des consolations qu'il avait vainement cherchées 
ailleurs. Sur son conseil, il se mit à étudier les théo- 
logiens anglicans du xvii^ siècle, Andrews, Laud 
et les Caroline divines. Et, ce qui devait exercer 
plus d'action encore sur son esprit, il sentait renaître 
sa dévotion première pour les anciens Pères et entre- 
prenait de les lire, pendant ses vacances, dans l'ordre 
chronologique, en débutant par saint Ignace et saint 
Justin. Tel fut le chemin ainsi fait qu'en 1829, trois ans 
après le commencement des relations deFroude et de 
Newman, leur intimité et leur accord étaient devenus 
complets, sauf que, dans la voie où ils marchaient tous 
deux,Froude était toujours en avant*. La prédication de 
Newman se ressentait, de ce changement et sa sœur 
trouvait que ses sermons devenaient un peu trop High 
Chureh pour son goût^. Plus tard, au lendemain de la 
mort prématurée de Fronde, Newman, dans un langage 
où l'amitié et la modestie lui faisaient même trop dimi- 
nuer son propre rôle, s'est plu à témoigner de sa gra- 
titude envers celui qui avait pris si vite une telle 
place dans son cœur et exercé une telle action sur son 
intelligence ; il le proclamait l'homme le plus mer- 
veilleusement a doué » qu'il eût connu et déclarait 
« ne pouvoir énumérer tout ce dont il lui était rede- 

1 Vers la fin de 1829, Newman, ayant besoin de quelqu'un pour 
l'aider dans sa paroisse, sollicitait le concours de Robert Wil- 
berlorce, puis de Froude, et, sur leur refus, s'en rapportait à eux 
pour leur désigner quelqu'un. {Lett. and Corr., t. I, p. 213.) Il 
devait finir par prendre pour surate un autre pupille de Keble, 
Isaac Williams. 

« Lett. and Corr., 1. 1, p. 215. 



40 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

vable, comme principes de philosophie, de religion 
et de morale^ ». 

L'un des avantages, et non des moins précieux, que 
valut à Newman l'amitié de Fronde, fut d'être par lui rap- 
proché de Keble. De tout temps, il avait eu de ce dernier 
la plus haute idée. Quand, tout jeune undergraduate^ 
quelqu'un lui avait dit, dans la rue, en lui montrant un 
passant : « Voici Keble ! » il l'avait contemplé avec des 
sentiments qu'il qualifiait lui-même de « vénération ». 
«C'est le premier homme d'Oxford », écrivait-il à son 
père. Racontant à un de ses amis comment, en 1822, 
après avoir été élu fellow^ il s'était rendu à Oriel pour 
recevoir les félicitations de ceux dont il devenait le 
collègue, il notait ce détail : « Je fis bonne contenance 
jusqu'au moment où Keble me prit la main ; alors je 
me sentis si confus, si indigne de l'honneur qui m'était 
fait que j'aurais voulu, en vérité, me cacher sousterre.» 
Assis à dîner, le jour même, près de Keble, il admirait 
à quel point il était dépourvu de toute affectation, de toute 

1 Lett. andCorr.,i. II, p. 174. Peu auparavant, Newman écri- 
vait à Froude : « Depuis que j'ai conscience que je tiens tout ce 
que j'ai de meilleur de Keble et de vous, je me sens quelque chose 
comme la gêne d'un coupable, quand on me loue de mes décou- 
vertes... Vous et Keble êtes les philosophes, et moi le rhétori- 
cien.» Il est arrivé, plusieurs fois, à Newman de diminuer ainsi 
son rôle pour grandir celui des amis dont il reconnaissait avoir 
reçu ses idées : « Je suis, disait-il, comme un panneau de verre 
qui transmet la chaleur, en étant froid lui-même. Ce que j'ai, 
c'est une vive perception des conséquences de certains principes 
une fois admis, une capacité intellectuelle considérable pour les 
en déduire, une puissance de rhéteur ou d'acteur (a rhetorical 
or histrionic power) pour les présenter... » {Ibid., p. 416.) L'ave- 
nir devait montrer que Newman avait beaucoup plus d'idées 
propres, d'originalité de pensée qu'il ne s'en attribuait au moment 
où il était encore sous l'impression toute vive des influences qu'il 
venait de subir. 



AVANT LE MOUVEMENT 41 

prétention. « On eût dit, écrivit-il, plutôt un undergra- 
duate que le premier homme d'Oxord ^ . » Malgré l'im- 
pression de cette rencontre, Newman était demeuré, 
depuis lors, sans relations avec l'homme qu'il admi- 
rait tant. Tout en continuant à lui vouer de loin un 
grand respect, il le considérait comme le représentant 
d'idées absolument étrangères aux siennes. Keble, de 
son côté, dans ses rares apparitions à Oxford, n'avait 
pas ridée de rechercher un homme qu'il ne connaissait 
que par son renom à!evangelical et par son intimité 
avec Whately. 

Aussitôt en rapports avec Newman, Fronde s'atta- 
cha à détruire ces préventions réciproques. Keble 
Fécouta avec sa bienveillance accoutumée. Newman 
goûtait trop l'inspiration du Christian Year^ pour ne 
pas être attiré vers son auteur. Toutefois, à la fin 
de 1827 et au commencement de 1828, le rapprochement 
n'était pas encore complètement fait. A cette date, la 
place de prévôt d'Oriel étant devenue vacante, deux 
candidats se trouvèrent en présence, Keble et Hawkins. 
Le premier était soutenu par Froude. Newman prit 
ouvertement parti pour le second, avec lequel il avait 
été très lié pendant sa phase «libérale». A Froude, 
quilui faisait valoir qu'avec Keble le collège deviendrait 
comme un monde nouveau, plus pur, plus élevé, plus 
dégagé des ambitions séculières, Newman répondait en 
riant que, « si une place d'ange était vacante, il pourrait 
songer à Keble, mais qu'il s'agissait de nommer un 

ï Lett. and Corr., t. I, p. 72. 

* On se rappelle que le Christian Year fut publié en 1827. 



42 

prévôt ». Ilécrivait, en même temps, à Keble, une lettre 
où il exposait ses raisons de lui préférer Hawkins ; il 
s'y déclarait d'accord avec ce dernier sur les opinions 
religieuses, la façon de penser et les vues pratiques, 
« tandis que je n'ai eu, ajoutait-il, que peu d'occasions 
de jouir de votre société, et je soupçonne plutôt, bien 
que je puisse me tromper, que, si je vous connaissais 
mieux, je trouverais que vous n'approuvez pas des 
opinions, des desseins et des mesures auxquels mon 
propre tour d'esprit m'a conduit à donner mon assenti- 
ment ». Keble répondit, en quelques mots exempts de 
toute amertume, qu'il retirait sa candidature, etHawkins 
fut nommé. Il semblait qu'un tel incident dût retarder 
le rapprochement tant désiré parFroude. Que se passa- 
t-il dans les mois qui suivirent? Toujours est-il que, 
vers le milieu de 1828, Nevv^man était avec Keble sur 
un pied de correspondance familièrement affectueuse, 
et que, sur ses instances, il allait lui faire une visite 
dans sacureMJne fois à même de se connaître, ces deux 
âmes se donnèrent complètement Tune à l'autre, et 
entre elles se noua l'amitié si tendre, si religieusement 
intime que Newman a toujours déclarée avoir été une des 
bénédictions de sa vie. C'était bien l'œuvre de Froude. 
fc Connaissez-vous, disait-il un jour, l'histoire du meur- 
trier qui avait fait une seule bonne action dans sa vie ? 
Eh bien, si l'on me demande quelle bonne action j'ai 
jamais pu faire, je dirai que j'ai amené Keble et Newman 
à se comprendre l'un l'autre*. » 

» Lett. and Corr., t. I, p. 188 à 191. 
• Froude* s Remains, 



AVANT LE MOUVEMENT 43 

Ces amitiés nouvelles avaient naturellement pour 
effet de distendre les liens qui s^étaient formés naguère 
entre Newman et les « libéraux » d'Oriel. Whately, 
notamment, avait l'œil trop perçant pour ne pas discer- 
ner l'évolution qui s'accomplissait chez son ancien dis- 
ciple, et il était de nature trop impérieuse pour la 
prendre en patience. Ce n'était pas d'ailleurs sans 
ombrage ni jalousie qu'il voyait une jeune clientèle 
commencer à se grouper autour de Newman, et il accu- 
sait ce dernier de n'avoir changé d'opinion que pour 
devenir à son tour chef d'un parti. Avec Hav^kins lui- 
même, que Newman avait contribué à faire élire prévôt, 
les relations, d'abord très cordiales, ne tardèrent pas 
à s'altérer : Hawkins n'approuvait pas le caractère 
d'apostolat pastoral que Newman, bientôt imité par 
Fronde et Robert Wilberforce, entendait donner à 
ses fonctions de tutor. Peut-être aussi jalousait-il une 
influence qui tendait à rejeter dans l'ombre celle du 
prévôt. Le conflit, de jour en jour plus aigu, devait 
aboutir, en 1832, à la démission forcée des trois tutors ; 
de cette époque datera la décadence d'Oriel, supplanté 
par Balliol dans la primauté intellectuelle d'Oxford ^ . 

Parmi les anciennes amitiés de Newman, il en était 
une du moins à laquelle les nouvelles ne portaient pas 
atteinte : c'était celle qui l'unissait à l'homme dont, déjà 
à cette époque, il ne parlait dans ses lettres qu'en l'appe- 
lant « le cher Pusey ». Celui-ci était revenu d'Alle- 
magne, en 1827, souffrant, déprimé, par suite d'excès 
de travail. Newman se montra plein de sollicitude pour 

1 Memoirs by Mark Pattison, p. 88. 



44 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

la santé de son ami^ Au milieu de 1828, à peu de jours 
de distance, Pusey reçut les ordres et se maria ; il 
n'avait jamais entendu la voix mystérieuse qui, au 
milieu d'un clergé où le mariage était la règle, avait 
murmuré à l'oreille de Newman un appel si inattendu à 
la virginité. Son mariage était même la conclusion d'un 
petit roman, très simple et très pur, mais qu'un lecteur 
français sera surpris de trouver au seuil de la vie d'un 
austère théologien ^. A dix-huit ans, ayant rencontré 
Maria-Catherine Barker, il lui avait donné son amour. 
Pour des raisons inconnues, son père, qui était fort auto- 
ritaire, opposa son ve^o et interdit les relations. Le fils se 
soumit, le cœur brisé, mais fidèle. Il attendit, cherchant 
dans ses travaux d'exégèse et ses exercices de piété une 
diversion à ses peines amoureuses. Enfin, après neuf 
années, en 1827, le père se laissa fléchir et permit les fian- 
çailles. Durant ces fiançailles, qui se prolongèrent jusqu'à 
l'ordination de Pusey, l'année suivante, les deux jeunes 
gens échangèrent des lettres d'amour d'un caractère peu 
ordinaire: le fiancé faisait confidence à sa fiancée de 
ses études théologiques, lui donnait des consultations 
sur des sujets religieux, et lui indiquait l'aide qu'il atten- 
dait d'elle pour ses travaux sur la Bible ; la fiancée, 
par devoir et par affection, acceptait la perspective de 
cette tâche austère. Elle y sera fidèle, et, plus tard, on 
la verra à la Bodleian, la célèbre bibliothèque d'Oxford, 

1 Lett. and Corr., t. I, 170, 172, 184, 186. 

2 Pour ces détails et ceux que j'aurai à donner par la suite 
sur la vie de Pusey, je renvoie, une fois pour toutes, au grand 
ouvrage commencé par le chanoine Liddonet continué par d'autres 
disciples de Pusey : Life ofE.-B. Pusey ^ en quatre volumes. 



I 



AVANT LE MOUVEMENT 45 

revisant pour son mari le texte de quelque ancien Père. 
Pour revêtir cette forme inaccoutumée, l'amour de 
Pusey n'en était pas moins tendre et profond. Ni les 
années, ni la vieillesse, ni la séparation du tombeau ne 
devaient l'affaiblir. Un jour, au terme de sa longue vie, 
quand il était veuf déjà depuis plus d'un demi-siècle, 
sa fille lui rapporta quelques fleurs de verveine, cueillies 
dans une visite à l'ancienne résidence de Miss Barker : 
à cette vue, le vieillard se prit à pleurer et dit à sa fille : 
« Quand je proposai à votre mère de devenir ma femme, 
elle me donna une branche de verveine, et, depuis, je 
ne peux voir cette fleur sans réveiller ce souvenir. » 

Le mariage de Pusey resserra encore davantage son 
amitié avec Newman. Celui-ci devint l'ami du ménage. 
A travers les témoignages discrets parvenus jusqu'à 
nous, on entrevoit la touchante figure de M" Pusey, 
femme de devoir, épouse dévouée, mais âme plus com- 
pliquée, plus chercheuse, plus inquiète que celle de 
son mari, et par cela même ayant beaucoup d'affi- 
nité avec Newman. Les sermons de ce dernier la 
réconfortaient, tandis que les écrits un peu confus de 
Pusey la laissaient troublée ; elle avouait cette impres- 
sion à son mari qui lui expliquait alors, avec sa can- 
dide humilité, comment Newman valait mieux que lui. 
Elle fut donc bientôt, avec l'ami de son époux, sur le 
pied d'une grande intimité ; elle le vénérait comme un 
saint et se regardait comme sa fille spirituelle. Celui-ci, 
de son côté, s'intéressait à seconder et à diriger la vertu 
grandissante de cette âme. Que serait-il arrivé si 
M" Pusey ne fût morte avant la conversion de New- 



46 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

man au catholicisme ? Lors de la naissance de leur 
première fdle, Pusey et sa femme tinrent à ce qu'elle 
devînt chrétienne par le ministère de leur ami. Bientôt 
quatre petits enfants animèrent ce foyer. Newman 
y avait sa place qu'il venait souvent occuper Lui, 
d'ordinaire timide et presque sauvage dans le monde, 
était plein d'abandon et d'entrain avec les enfants, à la 
différence de Pusey qui, bien que père très dévoué et 
très tendre, n'avait jamais pu, de son propre aveu, se 
mêler aux jeux de ses fils et de ses filles. Un étudiant 
de Cambridge, venu en visite à Oxford et invité à dîner 
chez Pusey avec Newman, a raconté sa surprise, 
lorsque, après une conversation théologique, il vit les 
enfants de Pusey entrer dans le salon, grimper sur les 
genoux de Newman, qui s'amusait à leur mettre ses 
lunettes sur le nez et leur racontait ensuite un beau 
conte de fées, écouté avec ravissement ^ Quand la 
mort vint frapper, toute jeune encore, l'aînée de ces 
enfants, Newman fut le confident et le soutien des 
parents désolés. «Notre chère petite, lui écrivait Pusey, 
celle qui par vous est devenue membre de l'Eglise de 
Dieu, a été délivrée de toutes les souffrances de ce 
monde avant de les avoir connues. Son départ a été 
soudain ; néanmoins nous devons remercier Dieu de ce 
qu'il a fait. Elle avait tout l'air de promettre d'être 
douce et gentille ici-bas, mais elle est allée orner la 
maison de son père. » 

^ Cette aimable familiarité avec les enfants était coutumière à 
Newman. Une lettre de M" Rickards, chez laquelle il était en 
visite pendant les vacances de 1827, rapporte une scène semblable. 
{Lett. and Corr., t. 1, p. 167.) 



AVANT LE MOUVEMENT 47 

Pour être intimement lié avec Newman, Pusey n'était 
pas disposé à s'engager aussi avant que lui dans la 
voie où Froude les précédait. En dépit de ses origines 
High Church, il était alors considéré comme plus ou 
moins teinté de « libéralisme ». A son retour d'outre- 
Rhin, il avait fait paraître une étude sur la critique 
biblique allemande, et, à la suite de cette publication, 
il avait été nommé regius professer d'hébreu à l'univer- 
sité d'Oxford. Son livre parut à plusieurs témoigner 
de quelque complaisance pour le rationalisme germa- 
nique, et une polémique s'engagea, à ce sujet, entre lui 
et H.-J. Rose, de Cambridge, l'un des porte-parole les 
plus autorisés du ffigh Church. Newman s'attristait de 
voir ainsi juger son ami et tâchait de le défendre ; mais 
il reconnaissait que le livre était obscur, mal composé, 
et qu'il prétait aux malentendus*. L'impression fut 
telle que, lors de sa candidature à la chaire d'hébreu, 
Pusey dut se défendre contre le reproche de latitudi- 
narisme : « Je crois, écrivait-il à son ancien maître, 
Lloyd, devenu évèque d'Oxford, que pratiquement mes 
opinions sont celles du High Church; et, tout en res- 
pestant les individus, je me sens de plus en plus éloi 
gné de ce qui est appelé Low Church. Je ne sais aucun 
sujet de rontroverse entre High^ et Low^ où je ne sois 
pas d'accord avec le premier. » Il élait, en tous cas, un 
High un peu froid, votant souvent avec les « libéraux » 
dans les votes où se classaient les partis universitaires ; 
ainsi avait-il fait, en 1827, avec Newman, lors de Télec- 
tion de Hawkins. Il était surtout, en politique, un 

» Lett. and Corr., t. I, p. 186, 189, 197, 198. 



48 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

whig, et, de ce chef, allait se trouver, en 1829, au 
sujet d'une élection qui passionna l'université d'Oxford, 
dans un camp opposé à celui où combattait Newman. 
Malgré tout, Froude n'avait pas mauvaise idée de lui. 
« J'espère, écrivait-il à Newman en septembre 1829 
que Pusey finira, après tout, par tourner au High 
Church*, » 



VI 



Ce fut en 1829, dans une élection parlementaire, que 
se manifesta, pour la première fois, avec quelque 
éclat, l'évolution qui faisait de Newman, l'allié de Keble 
et de Froude. A cette époque, le monde politique 
était fort agité. Contre le torysme, depuis si longtemps 
au pouvoir, une réaction naissait et grandissait. Un 
vent de réforme s'était levé, qui semblait battre toutes 
les vieilles institutions anglaises, y compris l'Eglise 
d'Etat avec ses privilèges et ses biens. Les high-church- 
men s'alarmaient fort d'un mouvement qui leur parais- 
sait prendre un caractère d'impiété révolutionnaire. 
Cette impression les portait à combattre toutes les 
réformes, sans distinguer celles qui pouvaient être légi- 
times et bienfaisantes; ainsi repoussaient-ils, comme 
d'ailleurs presque tout le clergé anglican, l'émancipation 
des catholiques, que le grand agitateur irlandais, O'Con- 
nell, poursuivait depuis longtemps et qu'avec l'appui 
des wighs il finit par faire voter en 1829. Peu après ce 
vote, la question se trouva portée devant l'Université 

1 Lett. and Corr., 1. 1, 214 



AVANT LE MOUVEMENT 49 

d'Oxford. Robert Peel, alors ministre dirigeant, repré- 
sentait cette Université au Parlement ; il avait été éïu 
comme adversaire de l'émancipation et l'avait long- 
temps combattue ; mais un jour vint où la raison d'Etat 
le fit changer d'avis, et ce fut sur sa proposition que la 
mesure fut votée ; il jugea alors loyal de remettre son 
mandat à ses électeurs et de solliciter à nouveau leurs 
suffrages. La lutte fut ardente. Tous les « libéraux » 
de l'Université, anciens amis de Newman, Whately, 
Hawkins, soutenaient Peel. Pusey se rangea de leur 
bord. Keble et Fronde étaient dans le camp opposé, et 
Newman fît ouvertement campagne avec eux. Il évitait, 
à la vérité, de se prononcer contre l'émancipation elle- 
même ; de tous temps, il avait affecté de dire qu'il 
n'était pas en mesure de se faire une opinion sur cette 
question ; il avait même, en 1827 ou 1828, voté, dans 
l'assemblée du clergé, contre une pétition tendant à 
dénier les droits des catholiques ; mais il jugeait que 
Peel avait manqué à l'Université et qu'il « n'était plus 
digne de représenter un corps religieux et non poli- 
tique dont il avait plus ou moins trahi les intérêts ». 
D'ailleurs, s'il persistait à ne pas se prononcer sur 
l'émancipation, la faveur qu'elle avait rencontrée lui 
paraissait « un signe des temps, une preuve de l'inva- 
sion du philosophisme et de l'indifférentisme » ; il esti- 
mait qu'elle avait été soutenue surtout par « hostilité 
contre l'Eglise établie » et qu'elle devait conduire au 
renversement de cette Eglise ^ Peel fut battu : la 
grande majorité des membres résidents lui fut hostile ; 
» Lett. and Con\, 1. 1, p. 162, 199 à 206. 



50 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Newman se félicitait notamment que les fellows rési- 
dents d'Oriel eussent été unanimement antipeelites. 

Whately en voulut beaucoup à Newman de son atti- 
tude en cette circonstance. Il lui témoigna son ressen- 
timent d'une façon singulière : il l'invita à dîner avec 
quelques-uns de ces high-churchmen, d'esprit étroit et 
un peu grossier, qu'on appelait the two bottleorthodoœ, 
parce que, prétendait-on, ils se piquaient, pour pro- 
tester contre les puritains, de boire deux bouteilles de 
porto par jour, le plaça à table entre deux des plus sots, 
puis, le repas fini, lui demanda s'il était fier de ses 
nouveaux amis ^ C'était le début d'une rupture qui, de 
la part de Whately, fut bientôt complète 2. 

De cette bataille électorale, Newman sortait singu- 
lièrement échauffé. « Nous avons remporté une glo- 
rieuse victoire, écrit-il; c'est le premier événement 
public auquel j'aie été mêlé, et je remercie Dieu de tout 
mon cœur de la cause que j'ai soutenue et de son suc- 
cès. Nous avons prouvé l'indépendance de l'Eglise. » Ce 
dernier point lui paraît capital, étant donnée l'habitude 
que cette Eglise avait d'être toujours soumise au gouver- 
nement. Et quelques jours après, comme il revenait 
encore sur ce sujet : « Quel écrivassier je fais ! Mais mon 
esprit est, par l'effet de cet important événement, si 
plein d'idées, mes vues en ont été si élargies et éten- 
dues, qu'en toute justice je devrais écrire un volume. » 

* Le trait est rapporté par Newman dans son Apologia. 

* Newman ne s'en était pas tout d'abord rendu compte. Quand 
Whately fut nommé, en 1831, archevêque de Dublin, Newman 
crut qu'il allait lui proposer de venir avec lui, et il s'inquiétait de 
savoir comment décliner son offre. [Lett. and Corr.^ t. 1, 250.) 



AVANT LE MOUVEMENT 51 

Il pressent, contre l'Eglise, un grand assaut qui peut 
aboutir à sa séparation d'avec l'Etat ; il énumère les nom- 
breux et puissants adversaires auxquels elle a affaire; il 
constate que, pour le moment du moins, le talent est 
contre elle ; mais il constate aussi que cette « pauvre Eglise 
sans défense » vient, à Oxford, de résister au coup 
qu'on lui portait, et ce lui est une révélation sur la 
force que peut avoir le clergé uni. Ne peut-on donc pas 
s'appuyer sur lui pour combattre les autres dangers? 
Dès lors il commence à entrevoir Tidée d'une cam- 
pagne à faire, d'une agitation à créer'. Froude, natu- 
rellement, le pousse dans cette voie. 

Sur ces entrefaites, éclate, en France, la Révolution 
de 1830. L'Europe entière en est ébranlée. En Angle- 
terre, une impulsion violente est donnée au mouvement 
démocratique. Le vent de réforme, qui s'était levé 
depuis quelques années, souffle désormais en tempête. 
L'avènement d*un ministère whig n'assure pas seule- 
ment le succès à brève échéance de la réforme électo- 
rale: il semble présager ce qu'on appelle alors la 
réforme de l'Eglise. On annonce hautement la volonté 
de reviser ses revenus, ses dotations, ses privilèges, sa 
hiérarchie, même sa liturgie, ses symboles et ses 
dogmes. Et cette besogne doit être faite par un Parle- 
ment que la suppression des tests vient d'ouvrir aux 
dissidents. Pour se défendre, que peut l'Eglise établie? 
Elle était habituée à s'en remettre de tout à l'Etat, et 
c'est de l'Etat que venait la menace. Dans l'opinion, 
elle ne saurait trouver aucun point d'appui. Ses abus 

» Lett. and Corr., t. I, p. 202 à 207. 



52 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

trop manifestes, la mondanité de^son clergé, l'incer- 
titude de ses croyances, son manque à peu près com- 
plet de vie religieuse, l'impuissance où elle s'est mon- 
trée de répondre aux besoins nouveaux d'une société 
qui devient démocratique et industrielle, l'ont depuis 
longtemps discréditée. La campagne qu'elle vient de 
faire avec les adversaires les plus attardés de toutes 
les réformes politiques a encore accru son impopu- 
larité. Les écrivains, interprètes ou inspirateurs de 
l'esprit public, sont à peu près unanimes à l'attaquer. 
Le premier ministre, en pleine Chambre des lords, 
enjoint, avec une sévérité dédaigneuse et menaçante, 
à ses évêques de « mettre leur maison en ordre » ; ces 
mêmes prélats sont insultés dans les rues. Il faut se 
reporter aux témoignages contemporains pour se 
rendre compte à quel point l'Eglise a alors le senti- 
ment d'une ruine posssible et prochaine. Partout un 
même cri d'alarme et de découragement. Arnold 
déclare « qu'aucun pouvoir humain ne peut la sauver 
dans son état actuel* », et il ne lui offre d'autre remède 
que de faire litière de ses Credo et d'ouvrir ses rangs 
aux dissidents. Beaucoup renoncent à lutter : l'Eglise 
leur paraît sur « son lit de mort » et n'a plus, suivant 
l'expression d'un contemporain, qu'à « s'envelopper 
dans sa robe, pour mourir avec le plus de dignité 
qu'elle pourra 2». 

1 Life of Arnold, -po-v Stanley, t. 1, p. 326. 

2 Un écrivain High Church, mêlé aux controverses de cette 
époque, W. Palmer, a écrit en rappelant ses souvenirs : « Nous 
nous sentions nous-mêmes assaillis par les ennemis du dehors et 
par les adversaires du dedans. Nos prélats étaient insultés et 



AVANT LE MOUVEMENT 53 

Il était cependant, deci delà, quelques membres du 
clergé qui ne se résignaient pas volontiers à l'idée de 
succomber sans combattre et qui, contre ces attaques, 
rêvaient de relever le drapeau du High Church. Newman, 
confirmé, par ces événements, dans le sentiment qu'il 
avait déjà des dangers de l'Église, était de ceux qui ne 
s'abandonnaient pas. La défaillance du clergé l'indi- 
gnait. A ses yeux, il ne s'agissait pas simplement de 
combattre les demandes de réforme et de défendre un 
statu quo dont il était le premier à reconnaître la cadu- 
cité. Précisément à cette époque, sur la demande de 
M. Rose de Cambridge qui recrutait des écrivains 
pour une bibliothèque théologique, il avait entrepris 
l'histoire du Concile de Nicée et des Ariens du quatrième 

menacés par les ministres d'Etat. Nous étions submergés de 
pamphlets sur la réforme de TEglise... D'après des rapports, qui 
semblaient bien fondés, certains des prélats étaient favorables 
aux altérations dans la liturgie. Des brochures très répandues 
recommandaient l'abolition des Credo au moins dans le culte 
public, insistaient surtout pour l'expulsion du symbole d'Atha- 
nase, pour la suppression de toute mention de la sainte Trinité, 
de la doctrine de la régénération baptismale, de la pratique de 
l'absolution. Nous ne savions où trouver un appui : un épiscopat 
menacé et qui semblait intimidé; un gouvernement mettant son 
pouvoir au service des agitateurs qui visaient ouvertement à la 
destruction de l'Eglise...; et le pis de tout, aucun principe dans 
l'esprit public auquel nous pussions faire appel; une complète 
ignorance de tous les fondements rationnels d'attachement à 
l'Eglise , un oubli de son caractère spirituel et de ce fait qu'elle 
était une institution de la main de Dieu, non de celle de l'homme ; 
le plus grossier érastianisme prévalant partout, notamment dans 
les diverses classes de politiciens. Dans tout ceci, il y avait de 
quoi effrayer le cœur le plus courageux, et ceux qui peuvent 
évoquer les souvenirs de ces jours se rappelleront la profonde 
dépression dans laquelle l'Eglise était tombés et les sombres 
pressentiments qui remplissaient tous les esprits. » [Narrative 
of evenls connecled with the publication of the Tracts for tke 
limes.) 



54 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

siècle ' . Il s'était plongé avec ardeur dans l'étude de 
cette antiquité qui Tavait toujours attiré et où il com- 
mençait à vouloir placer le fondement de TEglise 
d'Angleterre. Plein d'admiration pour la grande Eglise 
d'Alexandrie, pour ses théologiens et ses philosophes, 
il sentait, a-t-il dit, « leur enseignement pénétrer dans 
son âme, ainsi qu'une douce musique, comme s'il eût 
répondu à des idées qu'il caressait depuis longtemps». 
Mais, en considérant ce passé glorieux, il ne pouvait 
s'empêcher âe Topposer au spectacle que lui offrait son 
Eglise. Lui-même a résumé ainsi les réflexions que ce 
contraste lui suggérait : « A cet « établissement » si 
divisé, si menacé, si ignorant de sa force réelle, je 
comparais cette puissance vivace et énergique dont 
j'étudiais l'histoire dans les siècles primitifs. Son zèle 
triomphant pour le mystère fondamental que j'avais 
tant chéri dès ma jeunesse me fit reconnaître en elle 
ma mère spirituelle : Incessu patuit dea. L'esprit de 
renoncement de ses ancêtres, la patience de ses mar- 
tyrs, la fermeté indomptable de ses évêques, l'élan joyeux 
de son progrès m'exaltaient et me confondaient à la 
fois. Je me disais : Regarde ce spectacle, puis cet 
autre... » Ne vous attendez pas, cependant, à ce que, 
des révélations que lui apporte ainsi l'histoire, Newman 
tire dès maintenant la conclusion à laquelle il n'arrivera 
que quinze ans plus tard. « Je me sentais, ajoute-t-il, 
pour mon Eglise de l'attachement, mais aucune ten- 
dresse ; je tremblais pour son avenir ; j'éprouvais de la 

1 Ce livre, commencé en 1830, terminé en 1832, devait être 
publié à la fin de 1833, sous ce titre : les Ariens du iv" siècle. 



AVANT LE MOUVEMENT 55 

colère et du mépris pour ses perplexités impuis- 
santes;... je voyais que les principes de la Réforme 
étaient impuissants h la secourir. Quant à l'aban- 
donner, l'idée ne s'en présentait pas à mon imagina- 
tion. Mais j'étais toujours poursuivi par cette pensée 
qu'il existait quelque chose de plus grand que l'Eglise 
établie, et que ce quelque chose était l'Eglise catho- 
lique et apostolique, instituée dès l'origine ; la nôtre 
n'en était que l'organe et le représentant local ; ou elle 
n'était rien, ou elle était cela ; il lui fallait un remède 
énergique, ou elle était perdue ; une seconde Réforme 
était nécessaire • . » Ainsi surgissait ce qui devait être 
désormais, pendant plusieurs années, l'idée maîtresse 
de Newman : l'Eglise d'Angleterre, menacée de périr, 
ne peut être sauvée qu'à la condition de se transformer, 
de répudier ce qui, depuis longtemps, l'a faussée et 
pervertie, de retrouver ses titres surnaturels, de se 
hausser à l'intelligence de son origine et de sa mission 
divines. 

Mêmes idées chez Froude, avec plus d'emportement. 
La perspective d'une bataille à livrer l'enflamme. Il 
presse ses compagnons de parler fort et énergiquement. 
Moins encore que Newman, il entend se renfermer 
dans la défense d'un statu quo qu'il méprise. « Froude, 
écrit James Mozley, en 1832, devient chaque jour plus 
véhément dans ses sentiments, et il tranche autour 
de lui de tous les côtés. C'est extrêmement beau de 
l'entendre causer. L'aristocratie de campagne est 

1 Apologia. 



56 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

maintenant Tobjet principal de ses vitupérations,... et 
il pense que TEglise devra éventuellement s'appuyer 
sur les classes très pauvres, comme cela lui est déjà 
arrivé aux époques où elle a eu le plus d'influence. « Le 
même témoin ajoute un peu plus tard : « Froude porte 
réellement une haine si excessive au présent état 
de choses que tout changement lui serait un soula- 
gement. » Et encore : « Froude est très enthousiaste 
dans ses plans. Quelle joie, dit-il, de vivre à une telle 
époque, et qui pourrait maintenant revenir au temps 
des vieilles bourdes tories, old tory humbug ^ ! » Aussi 
qu'on ne s'étonne pas de voir l'ancien «cavalier», 
devenu démocrate, se laisser séduire par les idées que 
Lamennais et Lacordaire développaient alors dans 
V Avenir. « Il y a en France, écrit-il, un High Church 
party dont les membres sont républicains^ et demandent 
le suffrage universel, dans cette pensée que plus le 
suffrage descend bas, plus l'influence de l'Eglise se fait 
sentir... Ne vous étonnez pas si, un de ces jours, vous 
nous voyez devenir radicaux pour la même raison ^, » 



VII 



Les esprits s'échauffaient. Toutefois les idées qui fer- 
mentaient dans les cerveaux de Froude et de Newman, 
n'en venaient pas encore à l'exécution : ce n'étaient 



> The Oxford Movement, par Church, p. 49, 50. 

2 Sur ce point particulier, Froude était mal informé. 

3 Froude s Remains. 



AVANT LE MOUVEMENT 57 

guère jusqu'alors que des réflexions, des rêves, des 
désirs, des conversations de common rooms. Tout au 
plus, dans ses sermons de Sainte-Marie, Newman 
jetait-il parfois au public un cri d'alarme, annonçait-il 
que l'heure de la grande crise allait sonner pour 
l'Eglise et la société, et tâchait-il de relever les cou- 
rages. En réalité, la bataille entrevue n'est pas enga- 
gée. Elle ne paraît même pas assez imminente pour 
que les futurs combattants se fassent scrupule de s'éloi- 
gner. Froude avait ressenti, en 1831, les premières 
atteintes de la maladie de poitrine qui devait l'em- 
porter. Comme les médecins lui conseillaient de passer 
l'hiver de 1832-1833 dans le midi de l'Europe, il invite 
Newman à l'accompagner. Celui-ci se trouvait, du fait 
d'Hawkins, déchargé de ses fonctions de tutor; il 
vient de terminer son livre sur les Ariens; sa santé 
ébranlée demande du repos ; il accepte la propo- 
sition de son ami, et tous deux s'embarquent en 
décembre 1832. 

Ils parcourent d'abord la Méditerranée, jusque sur 
les côtes de Grèce. Ils jouissent de la nature, de 
l'art, des évocations historiques, littéraires ou reli- 
gieuses que chaque lieu suscite dans leurs esprits 
nourris de toutes les antiquités classiques ou chré- 
tiennes. Mais, même en présence des sites les plus 
imprégnés des souvenirs païens, leur pensée tourne 
volontiers en une méditation ascétique ou pieuse, en 
une prière qui ne part des beautés terrestres que pour 
s'élever à Dieu : telle elle apparaît dans les poésies 
où les deux voyageurs, — Newman surtout qui est le 



58 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

plus poète des deux, — épanchent presque journelle- 
ment leurs impressions * . 

Arrivés à Rome dans les premiers jours de mars, ils 
y restent cinq semaines. Ils se tiennent généralement 
à l'écart du monde catholique et ne cherchent aucu- 
nement à pénétrer sa vie intime. Leur seule démarche 
un peu significative est une visite au recteur du collège 
catholique anglais : c'était un personnage jouissant déjà 
d'un certain renom et qui devait exercer une action 
considérable sur les destinées religieuses de l'Angle- 
terre : il s'appelait Wiseman. Newman et Fronde 
l'interrogent sur les conditions auxquelles un rappro- 
chement pourrait s'opérer entre les deux Eglises; ils 
sortent de l'entretien, charmés de l'accueil du recteur, 
mais convaincus que la doctrine romaine sur l'autorité 
des conciles en général, et du concile de Trente en par- 
ticulier, rend tout accord impossible. Quant à Wise- 
man, il est frappé de la nature d'esprit vraiment 
catholique et de l'entière sincérité des deux jeunes 
clergymen; les espérances qu'il en conçoit ont une 
influence décisive sur la direction qu'il va donner à sa 
vie^. Newman ne s'en doute pas, et, peu après cette 
visite, il écrit à sa sœur : « Oh ! si Rome n'était pas 
Rome! Mais je crois voir, aussi clair que le jour, que 

1 Ces pièces diverses ont été publiées, avec un petit nombre 
d'autres antérieures ou postérieures, et quelques œuvres de 
Keble, d'Isaac Williams, de Robert Wilberforce,de Bowden, sous 
le titre de Lyra Aposiolica. Cette publication commença, dès le 
printemps de 1833, dans le British Magazine, revue dirigée par 
M. Rose, de Cambridge, et destinée à grouper les défenseurs de 
l'Eglise. L'ensemble fut réuni en volume en 1836. 

3 The Life and Times of Cardinal Wisemari, par Wilfrid Ward, 
t I,p. in à 119. 



AVANT LE MOUVEMENT 59 

l'union avec elle est impossible. Elle est la cruelle Eglise, 
demandant de nous des impossibilités, nous excommu- 
niant pour désobéissance ; maintenant elle guette notre 
ruine qui approche, et elle en exulte. » On dirait d'ailleurs 
que, pendant ce voyage, Newman est incapable de parler 
de sang-froid de Rome : il est profondément ému des 
souvenirs sacrés qu'il heurte à chaque pas sur ce sol 
couvert de la poussière des apôtres, il aie cœur déchiré 
en le quittant, et, en même temps, ses vieilles préven- 
tions lui montrent, dans cette ville, la « grande ennemie 
de Dieu », la « Bête » maudite de T Apocalypse. A 
chaque moment, il semble se débattre entre ces impres- 
sions contradictoires. Il en souffre. « Vraiment, c'est 
un lieu cruel», s'écrie-t-il. Et il revient toujours à cette 
étrange exclamation : « Ah! Rome, si tu n'étais pas 
Rome ! » Dans les églises catholiques, il ressent le 
charme de cette poésie sainte qu'il reprochait aux réfor- 
mateurs d'avoir détruite dans son pays ; il rend justice 
à la dignité du clergé romain, qu'il distingue en cela du 
clergé napolitain; il reconnaît qu'il y a dans cette 
société « un profond substralum de christianisme », 
puis, l'instant d'après, il dénonce avec mépris ce qui lui 
paraît un « système de superstitions », une « religion 
demeurée polythéiste, dégradante, idolâtrique », et il 
conclue ainsi : « Quant au système catholique romain^ 
je l'ai toujours tant détesté que je ne puis le détester 
devantage ; mais, quant au système catholique, je lui 
suis plus attaché que jamais * . » En somme, cette vue 

1 Lett. and Corr., t. I, p. 336, 338, 342, 359, 360, 369, 370, 375, 
378, 379, 380, 383, 385, 388 à 391. 



60 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

tout extérieure d'un pays catholique n'a aucunement 
rapproché Newman du catholicisme. Ce même effet est 
plus marqué encore chez Froude qui, jusque-là, a tant 
de fois étonné ses coreligionnaires par ses sympathies 
et ses admirations pour l'Eglise de Rome. Il est choqué, 
scandalisé, irrité par tout ce qu'il voit en Italie. « Je me 
souviens, écrit-il de Naples, le 17 février 1833, à un 
de ses amis, que vous m'aviez prédit que je reviendrais 
meilleur Anglais que je n'étais parti, plus satisfait, non 
seulement de ce que notre Eglise est théoriquement 
dans le vrai, mais aussi de ce que, pratiquement, en 
dépit de ses abus, ses œuvres sont les meilleures ; eh ! 
bien, pour confesser la vérité, votre prophétie est déjà 
presque réalisée * . » 

D'ailleurs, ce n'est pas le catholicisme qui occupe le 
plus les deux voyageurs : même au loin, leur propre Eglise 
est l'objet principal de leurs pensées. Les nouvelles qui 
leur arrivent d'Angleterre, à de rares intervalles, leur 
persuadent que la situation y est de jour en jour plus 
menaçante. Pendant leur séjour à Rome, ils apprennent 
que le gouvernement vient de présenter un bill qui 
supprime la moitié des évêchés anglicans en Irlande. 
Sans doute rien de moins justifiable que l'existence de 
ces évoques sans ouailles, dont les catholiques irlan- 
dais devaient payer les opulentes dotations ; mais les 
défenseurs de FEglise établie, négligeant ce côté 
de la question, s'effrayent et s'irritent de voir l'Etat 
disposer à lui seul, sans même consulter les auto- 
rités ecclésiastiques, de l'organisation de cette Eglise. 

1 Froudé's Remains, t. I, p. 293. 



AVANT LE MOUVEMENT &1 

Où s'arrêtera-t-on dans celte voie ? Ne va-t-on pas 
faire de même en Angleterre? Newman, de loin, 
partage cette indignation contre ce qu'il appelle 
« l'atroce et sacrilège bill irlandais ». — « Bien, mon 
aveugle premier ministre, s'écrie-t-il, confisquez et 
volez, jusqu'à ce que, comme Samson, vous renversiez 
l'édifice politique sur votre propre tête ! » Il est alors, 
sur ces sujets, dans un singulier état d'excitation, 
a Pour faire ma confession complète, écrit-il, je dois 
dire que je n'ai, hélas I rien acquis de cette largeur 
d'esprit qu'au dire d'un de mes amis je devais gagner 
en voyage. Je ne puis me vanter d'être plus doué de 
froideur philosophique qu'auparavant, et, en lisant les 
journaux, je hais les whigs (comme dit R..., d'une façon 
chrétienne) plus amèrement que jamais. » A la nouvelle 
que Keble est disposé à sortir de sa réserve pour pro- 
tester, il se réjouit et en conçoit de grandes espérances 
pour l'avenir de l'Eglise. « S'il est une fois debout, 
écrit-il, il se montrera un second saint Ambroise. Et 
les autres aussi se remuent ^w Dans la campagne qu'il 
entrevoit, Newman n'entend pas rester inactif. Déjà, 
lorsqu'il a dû quitter ses fonctions de tutor et renoncer 
à l'existence studieuse et paisible qu'il menait depuis 
six ans, il a eu quelque idée que c'était pour lui le signe 
d'un appel à une vie nouvelle, et qu'une sphère d'action 
plus large allait lui être ouverte. Maintenant cette pen- 
sée lui revient plus précise, plus persistante. Il sent 
qu'une œuvre est à faire et qu'on attend l'ouvrier. Dans 
ses heures de solitude, il se répète à lui-même : 
1 Lett. and Corr., t. I, p. 353, 372, 377. 



62 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Exoriare aliquis/Ne serait-il pas l'ouvrier attendu? Il 
laisse voir quelque chose de ces idées dans les lettres 
à ses amis. Lors de la visite qu'il fait, en compagnie 
de Froude, à Wiseman, comme celui-ci l'invite gra- 
cieusement à revenir à Rome, il lui répond avec beau- 
coup de gravité : « Nous avons une œuvre à faire en 
Angleterre ^ » 

En quittant Rome, au commencement d'avril 1833, 
Newman et Froude se séparent. Tandis que ce dernier 
retourne en Angleterre par l'Allemagne, Newman 
part pour la Sicile. Au cœur de l'île qu'il traversait 
pour aller de Syracuse à Palerme, loin de tout secours, 
n'ayant avec lui que son domestique italien, il tombe 
gravement malade de la fièvre et demeure plusieurs 
semaines entre la vie et la mort. Dans la suite, il a tou- 
jours regardé cette maladie, placée en quelque sorte à 
un tournant de sa vie, comme une crise mystérieuse et 
décisive où il s'était trouvé plus directement sous la 
main de Dieu ; aussi a-t-il mis un soin pieux à évoquer 
et à recueillir tous les souvenirs qui avaient pu sur- 
vivre au trouble de la fièvre 2. Il se revoyait sur son lit, 
en proie au délire, ayant l'impression que « Dieu com- 
battait contre lui » pour « vaincre en lui l'attache- 
ment à sa propre volonté (selfwill) » ; il lui semblait 
qu'il avait alors repassé toutes les circonstances de sa 
vie où il avait pu en effet céder à cette tentation; 
puis il se rappelait l'impression admirablement conso- 
lante, fortifiante, ressentie à la pensée que « Dieu, dans 

> Apologia. 

« lett. and Cor7\, t. I, p. 413 à 430, et Apologia. 



AVANT LE MOUVEMENT 63 

son amour, l'avait élu et l'avait fait sien «. Il se revoyait 
encore, donnant, en vue de sa mort, les dernières 
instructions à son domestique, mais ajoutant ces paroles 
dont il n'avait jamais après coup pu s'expliquer le sens : 
« Je ne mourrai pas ; non je ne mourrai pas, car je n'ai 
pas péché contre la lumière,... je n'ai pas péché contre 
la lumière », ou bien : « Je ne pense pas que je meure, 
car Dieu a encore de l'ouvrage à me faire faire. » Il se 
revoyait enfin, lorsque, bien faible encore, il s'était 
remis en route pour Palerme, s*asseyant sur son lit au 
moment de quitter l'auberge, fondant en larmes, et à 
son domestique qui Tinterrcgeait, ne pouvant répondre 
que ces mots auxquels le pauvre garçon ne comprenait 
rien : « J'ai une œuvre à accomplir en Angleterre. » 

Arrivé péniblement à Palerme, Newman y reste trois 
semaines, faute d'un navire où il puisse s'embarquer. 
« J'avais soif du pays natal », a-t-il dit. La seule diver- 
sion à son ennui est de visiter les églises. Bien qu'il 
n'assiste pas aux offices et ignore même la présence 
du Saint Sacrement, il trouve à ces visites une grande 
douceur, qu'il compare, dans des vers écrits sur le 
moment, à l'huile et au vin versés par le Bon Sama- 
ritain sur les plaies du voyageur blessé. Enfin, le 
10 juin 1833, il peut quitter Palerme, traverse la Méditer- 
ranée, puis la France, le regard tendu vers l'Angleterre, 
impatient des retards qu'imposent les vents contraires 
ou la fatigue, se hâtant vers le sol où la voix mysté- 
rieuse lui a fait entendre qu'il a « une œuvre à accom- 
plir». Son état d'âme pendant cette course, il nous Ta 
révélé lui-même dans un poème devenu célèbre outre- 



64 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Manche, Leadkindly lightl qu'il composa par une nuit 
sombre, en se promenant sur le pont du bateau immo- 
bilisé par le calme dans les bouches de Bonifacio : 



Conduis-moi, bienfaisante lumière. Au milieu des ombres 
qui m'environnent, oh ! conduis-moi. La nuit est noire, et 
je suis loin de mon foyer. Conduis-moi! Garde mes pas. Je 
ne demande pas à voir la scène lointaine, un seul pas est 
assez pour moi. 



II 



Je n'ai pas été toujours ainsi; je n'ai pas toujours prié 
pour que tu me conduises I J'aimais à voir et à choisir ma 
voie. Mais, maintenant, conduis-moi. J'aimais le jour bril- 
lant, et, en dépit de mes craintes, l'orgueil dirigeait ma 
volonté. Ne te souviens pas des années passées. 



III 



Ta puissance m'a si longtemps gardé en sûreté : elle me 
conduira encore, par les rocs et les précipices, les mon- 
tagnes et les torrents, jusqu'à ce que la nuit finisse, et, 
avec le matin, souriront ces visages d'anges que j'ai long- 
temps aimés et que j'ai perdus depuis peu. 

Newman débarqua en Angleterre, le 9 juillet 1833. 
Quelques jours après, commençait ce qu'on a appelé le 
« Mouvement d'Oxford ». 



CHAPITRE II 

LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 

(1833-1836) 



I. Le sermon de Keble sur « l'Apostasie nationale » donne le 
signal du Mouvement. Tendances différentes de Newman et 
Froude d'une part, et de Palmer, Perceval et Rose d'autre 
part. Publication du premier Tract for ihe Times. Les Tracts 
suivants. Etat d'esprit de Newman. Diffusion des Trac/«.-PaI- 
mer voudrait les arrêter. Newman, poussé par Froude, s'y 
refuse. — IL Adresse à l'archevêque de Ganterbury. Succès 
des Tracts. Leurs doctrines. Newman et l'Eglise de Rome. — 
III. Accession de Pusey au Mouvement. Modification de la 
forme des Tracts. La « Bibliothèque des Pères ». Newman se 
félicite de la position prise par Pusey. Il n'en reste pas moins 
le chef du Mouvement. — IV. Maladie et mort de Froude. Que 
fût-il devenu s'il avait vécu? — V. Newman à Sainte-Marie. 
Ses efforts pour y développer le culte et la piété. Ses sermons. 
Caractère de son éloquence. Sujets traités. Action extraordinaire 
de ces sermons. 



I 



A son arrivée à Oxford, en juillet 1833, Newman 
trouve ses amis fort émus du bill qui supprimait une 
partie des évêchés de l'Eglise anglicane en Irlande. A 
reurs yeux, c'est Touverture d'une ère de persécution : 
ils sont persuadés que cette première atteinte, portée 
par l'Etat aux droits de l'Eglise, va être suivie de plu- 
sieurs autres. Keble, d'ordinaire peu disposé à se 
mettre en avant et à batailler, n'est pas le moins excité : 

6 



66 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

le poète tendre et doux du Christian Year lance des vers 
d'une âpreté toute nouvelle contre « la bande de ruf- 
fians, venus pour réformer là où ils ne venaient pas 
pour prier ^ ». Appelé, le 14 juillet, à prêcher le ser- 
mon des assises devant l'université d'Oxford, il saisit 
cette occasion de jeter un cri d'alarme. Il applique à 
ses compatriotes l'avertissement donné par le prophète 
Samuel aux Israélites qui ne voulaient plus Dieu pour 
roi. Après avoir rappelé que « l'Angleterre, en tant 
que nation chrétienne, était une partie de l'Eglise du 
Christ, et qu'elle était liée, dans toute sa législation et 
sa politique, parles lois fondamentales de cette Eglise », 
il déclare que renier ce principe, comme il est fait par 
le bill en question, c'est répudier la souveraineté de 
Dieu, et, pour un tel acte, le mot d' « apostasie » ne lui 
paraît pas trop fort. « Il y avait autrefois ici, ajoute- 
t-il, une Eglise glorieuse ; mais elle a été livrée aux 
mains des libertins, pour l'amour réel ou affecté d'une 
petite paix temporaire et du bon ordre. » Il proclame 
que, dans une telle crise, tout fidèle churchman doit se 
dévouer entièrement à la cause de « l'Eglise aposto- 
lique ». Que les soldats de ce bon combat soient 
d'abord en petit nombre, que, longtemps encore, ils 
voient triompher « le désordre et l'irréligion », c'est 
possible ; mais il leur rappelle, en terminant, les pro- 
messes faites aux chrétiens, et il leur donne l'assurance 
que, tôt ou tard, leur cause sera pleinement victorieuse. 
Aussitôt imprimé sous ce titre : V Apostasie nationale^ 

1 Cette pièce fut publiée avec les vers de Newman et d'autres, 
dans la Lyra apostolica. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 67 

avec une préface pressant les churchmen de considérer 
quel devoir leur imposent « l'intrusion » et « l'usurpa- 
tion » de l'Etat, ce discours a un grand retentissement. 
Newman a écrit plus tard « qu'il avait toujours re- 
gardé et fêté le jour où il avait été prononcé, comme 
le point de départ du Mouvement^ ». 

Que faire pour donner une suite pratique à cet appel ? 
Quelques clergymen cherchent aussitôt à se concerter. 
Ce sont, d'abord, Keble, tout échauffé de son discours, 
Froude, plus impétueux que jamais, aspirant à la lutte, 
abhorrant le calme 2, et Newman, auquel la joie de la 
santé reconquise, de la patrie et des amis retrouvés,- de 
la grande œuvre à entreprendre, donne une sorte d'exal- 
tation physique et morale qu'on ne lui connaissait pas '. 
Ce sont, aussi, trois personnages plus âgés et parais- 
sant avoir une situation plus considérable par leurs 
fonctions, par leurs travaux, par leurs relations dans 
le haut monde ecclésiastique : Hugh Rose, de Cam- 
bridge, vicar de Hadleigh, esprit élevé, noble carac' 
tare, écrivain de talent, très dévoué à la cause de la 
haute Eglise, et qui, pour grouper ses défenseurs, a 
fondé, l'année précédente, le British Magazine^ ; 



ï Apologia. 

2 « I deprecate a calm », écrivait Froude à Newman. {Letters 
and Correspondence ofJ.-H. Newman, t. 1, p. 457.) 

3 Parlant lui-même de cette exaltation, Newman dit que ses 
amis en étaient si surpris qu'ils hésitaient à le reconnaître. {Apo- 
logia.) 

^ En dé oit de quelques divergences d'idées, Newman a toujours 
eu beaucoup de sympathie et d'estime pour Rose, et, en 1838, 
au moment où ce dernier se mourait prématurément à l'étranger, 
il lui dédiait un de ses volumes de sermons : il s'adressait à lui 
comme à l'homme « qui, lorsque les cœurs étaient défaillants, 



68 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

William Palmer, venu de l'université de Dublin à 
celle d'Oxford, expert dans les controverses théolo- 
giques, quoique sans grande profondeur ni originalité ; 
Arthur Perceval, vicar de East Horsley, type fort 
respectable du clergyman de noble famille tory. Entre 
ces deux groupes, venus de milieux différents, mais 
unis par le sentiment très profond du même péril, des 
correspondances s'échangent; à la fin de juillet et 
pendant le mois d'août, plusieurs conférences ont lieu, 
soit chez Rose, soit à Oxford dans le common room 
d'Oriel. 

Tous sont d'accord « qu'il y a quelque chose à faire 
et qu'il faut le faire très vite ». Seulement, quand il 
s'agit de décider quel est ce« quelque chose », la diver- 
gence des vues apparaît. Chez Rose, chez Perceval, et 
surtout chez Palmer, la préoccupation conservatrice 
domine : faire échouer les projets de réforme attenta- 
toires aux droits de l'Église leur suffît; c'est dans ce 
dessein purement défensif qu'ils cherchent à susciter 
un mouvement d'opinion ; de plus, en gens graves et 
arrivés qui craignent d'être compromis, ils ont le souci 
que ce mouvement demeure respectable; l'action col- 
lective leur paraît la plus efficace et la plus facile à dis- 
cipliner ; ils rêvent donc d'organiser une grande asso- 
ciation, et, pour se garantir des excès individuels, ils 
voudraient que toutes les publications et autres 
démarches fussent contrôlées par des comités direc- 
teurs, composés d'hommes considérables et sages. 

les avait appelés à réveiller en eux le don de Dieu et à se ranger 
autour de leur véritable mère ». {Lett. and Corr.^ t. II, p. 277.) 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 69 

Une telle prudence n'est pas du goût de Newman et de 
Froude. Approuvés, sinon guidés, par Keble, ils n'en- 
tendent pas se borner à défendre contre les novateurs 
une Eglise dont l'état ne les satisfait pas ; à la réforme 
« libérale » ils opposent l'idée, encore imparfaitement 
définie dans leur esprit, mais très profonde, d'une 
contre-réforme à tendance catholique; ils rêvent de 
refaire dans les institutions, dans les croyances et dans 
les âmes, une bonne partie de ce qui a été défait durant 
les siècles précédents. Ce qui, pour Palmer et ses 
amis, n'est qu'une campagne cléricale contre les entre- 
prises d'un parti, doit être, dans la pensée de Newtnan 
et de Froude, un mouvement religieux dépassant de 
beaucoup les accidents contingents de la politique du 
jour. Loin que ceux-ci se disent « conservateurs », ce 
mot, dans leur bouche, est presque une injure, et ils se 
piquent d'être, à leur façon, des « radicaux^ ». Pour 
mettre leurs idées en branle, ils sentent le besoin de 
parler haut et fort ; ils veulent être des « agitateurs » 
et n'ont pas, comme leurs graves alliés, la peur de se 
compromettre. « Froude et moi, a écrit plus tard 
Newman, n'étions personne; nous n'avions point de 
réputation à perdre, point d'antécédents pour nous 
enchaîner. » L'enthousiasme leur paraît beaucoup plus 
nécessaire que la prudence. Ils veulent aller de Favant, 
go ahead^ au risque de courir quelques aventures et de 

* Newman écrit à son jeune ami Rogers, le 31 août 1833 : « Je 
le confesse, bien que je sois encore tory, théoriquement et his- 
toriquement, je commence à être, en pratique, un radical. » Voir 
dans le même sens une lettre du 8 septembre. {Lett. and Corr. 
t. I, p. 450, 454.) 



70 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

paraître un peu moins respectable. Avec ces sentiments, 
est-il surprenant qu'il ne leur plaise guère de voir 
l'initiative individuelle encadrée dans une grande asso- 
ciation, contrôlée par des comités, et qu'aux manifestes 
collectifs, soigneusement revisés, et par cela même 
affadis, émoussés, ils préfèrent des écrits personnels, 
libres et hardis d'allure, où chacun parle sous sa res- 
ponsabilité ? 

Entre des vues si différentes, l'accord était difficile. 
L'impétueux Froude veut faire un éclat et rompre tout 
de suite avec Rose et ses amis. Newman cherche à le 
calmer et y emploie l'autorité de Keble^ Mais, s'il 
n'entend point répudier légèrement le concours 
d'hommes considérables et sincères, il n'en agit pas 
moins de son côté et suivant ses idées. Dès Je 9 sep- 
tembre 1833, avec la vive approbation de Keble et de 
Froude, et sans avoir consulté ses autres alliés, il lance 
le premier des Tracts for the Times. C'est un écrit de 
trois pages, sans signature. Il débute ainsi : « A mes 
frères dans le sacré ministère^ les prêtres et les diacres 
de t Eglise du Christ en Angleterre^ ordonnés pour cela 
par le Saint-Esprit et l'imposition des mains, — Com- 
pagnons de travail, je ne suis que l'un de vous, — un 
prêtre ; si je vous cache mon nom, c'est de peur de 
m'arroger trop d'importance, en parlant en mon propre 
nom. Mais je dois parler ; car les temps sont très mau- 
vais, et personne ne parle contre eux. N'en est-il pas 
ainsi ? Ne sommes-nous pas à nous regarder l'un 
l'autre, sans rien faire ? Ne confessons-nous pas, tous, 

1 Lett. and Corr., 1. 1, p. 439, 442. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 71 

le péril dans lequel l'Eglise se trouve, et cependant 
chacun ne demeure-t-il pas tranquille dans son coin, 
comme si des montagnes et des mers séparaient le frère 
de son frère ? Souffrez donc que j'essaye de vous tirer 
de ces plaisantes retraites dont vous avez eu le bonheur 
de jouir jusqu'à présent, pour considérer d'une façon 
pratique l'état de notre sainte Mère et l'avenir qui lui 
paraît réservé; de telle sorte que chacun puisse se 
défaire de cette mauvaise habitude qui nous a gagnés 
tous, de reconnaître que l'état de choses est mauvais, 
tout en ne faisant rien pour y remédier. » L'auteur 
continue sur ce ton, secouant ceux qu'il veut réveiller 
de leur léthargie. Mais suffit-il de leur faire bien sentir 
le péril? Comment rendre courage à une Eglise, désem- 
parée, abattue à la pensée que la menace vient de cet 
Etat sur lequel elle avait l'habitude de s'appuyer ? Ici 
apparaît l'idée maîtresse non seulement de ce tract, 
mais de toute cette première période du Mouvement ; 
c'est la doctrine de la Succession apostolique. Le tract 
rappelle en termes vifs, nets, pressants, à ce clergé qui 
l'avait oublié, que son pouvoir ne dépend pas de l'Etat, 
qu'il doit y voir un don de Dieu, transmis sans inter- 
ruption des apôtres aux évêques et des évêques aux 
prêtres qu'ils ont ordonnés. Et ainsi il s'efforce de lui 
hausser le cœur, de lui rendre la conscience, depuis 
trop longtemps perdue, de son autorité, de sa dignité 
et de sa grandeur, de lui faire entrevoir une conception 
plus surnaturelle de l'Eglise et de la religion. 

D'autres tracts suivent, coup sur coup, en septembre 
et dans les mois suivants. Le second s'attaque au bill 



72 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

irlandais et lui reproche d'avoir été pris sans l'avis de 
l'Église ; le troisième dénonce des altérations dans la 
liturgie et les services funèbres ; le quatrième revient 
sur la succession apostolique; le cinquième expose 
la constitution de l'Eglise du Christ et celle de la 
branche de cette Eglise, établie en Angleterre; les 
suivants traitent de sujets analogues, insistant de 
préférence sur l'organisation divine de l'Eglise, ses 
sacrements, sa liturgie, et s'appliquant à rendre en 
tout la religion plus haute, plus profonde, plus réelle. 
Ils ont même aspect, même caractère que le premier, 
se réduisent à quelques feuillets * , vont droit et vive- 
ment au but, ne craignent pas de surprendre, même 
de heurter, souvent cris d'alarme, appels de secours, 
« comme d'un homme qui jette l'annonce d'un incendie 
ou d'une inondation ^ ». Pas de signature : on a seu- 
lement soin de faire savoir que ces écrits émanent 
d'Oxford; Newman attache beaucoup d'importance à 
cette origine ; il est convaincu que « les universités 
sont les centres naturels des mouvements intellec- 
tuels ^ », qu'Oxford en particulier a toujours exercé et 
peut encore exercer une grande influence sur l'Eglise 
d'Angleterre ; il désirerait, mais n'ose pas, intituler ses 
publications : Oxford tracts; il compte, non sans rai- 
son, que le public leur appliquera de lui-même cette 

1 « Un tract est assez long, écrit Newman à Perceval, s'il remplit 
quatre pages in-8°. » Quelques-uns cependant ont sept, huit et 
même onze pages. 

2 C'est ainsi qu'en 1836 l'avertissement placé par les éditeurs 
en tête du 3" volume de la collection des Tracts caractérisait les 
premiers de ces tracts. 

s Apologia. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 73 

étiquette ^ Pour la rédaction de ces feuilles, quelques 
amis lui viennent en aide ; ainsi le quatrième tract est 
de Keble, et le cinquième d'un légiste, ancien camarade 
d'université de Newman, ami très fidèle et très cher de 
la première heure, John William Bowden^. Froude, 
empêché par la maladie, ne peut donner le concours 
attendu de lui : il est réduit à stimuler Tardeur des 
autres. Le plus grand nombre des Tracts (neuf sur les 
dix-sept premiers) et aussi les plus brillants, les plus 
saisissants, 'sont de Newman. Sans aucune recherche 
d'effet littéraire, avec le seul souci d'imprimer forte- 
ment dans les esprits les idées dont il est possédé et 
dont il croit la diffusion nécessaire au bien de l'Eglise, 
il révèle, dans ces feuilles courtes et rapides, des qua- 
lités d'écrivain, jusqu'alors ignorées du public et peut- 
être de lui-même : il s'y montre surtout avec ce don 
incomparable qui lui faisait pénétrer plus avant que 
personne au point sensible des âmes. Son activité, du 
reste, est alors prodigieuse : en même temps que les 
tracts^ il écrit des articles dans le British Magazine et 
dans d'autres recueils, médite la fondation d'une revue 
trimestrielle, publie ses vers de la Lyra apostoUca, fait 
imprimer son livre sur les Ariens, poursuit ses études 
sur les Pères de l'Eglise et sur les théologiens angli- 
cans du XVII® siècle. 

L'ardeur qu« Newman apportait à toutes ces œuvres 
n'allait pas sans une certaine excitation fiévreuse. Lui- 

1 Lett. and Corr., t. I, p. 440,483; t. II, p. 8. 

^ Au moment de la mort de M. Bowden, en 1844, Newman a 
parlé dans les termes les plus émus de ce qu'avait été pour lui 
cette intimité de vingt-sept ans. {Lett. and Corr.^ t. ÏI, 435-8.) 



74 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

même a raconté plus tard quelle était, à ces débuts du 
Mouvement, son exubérance d'énergie batailleuse; la 
plume à la main ou dans la conversation, sa discus- 
sion devenait parfois agressive ; il ne lui déplaisait pas 
d'affronter les gens, de les effaroucher ou de s'en jouer 
avec une ironie un peu dédaigneuse ; c'est ce qu'il a 
appelé, en s'en confessant, sa « période de /îerceness » . 
Toutefois on se ferait une idée bien incomplète et bien 
fausse, si on ne voyait en lui qu'un agitateur absorbé 
par la lutte extérieure. Ce qui domine, au contraire, chez 
Newman, même à ces heures d'excitation, c'est l'homme 
intérieur, non seulement celui dont l'intelligence tou- 
jours en travail est altérée des vérités divines, mais 
celui dont l'âme aspire à un idéal de sainteté et cherche 
à s'élever le plus près possible de Dieu. Au milieu du 
combat, sa vie spirituelle demeure intense. 11 a fait d'un 
cabinet de débarras situé près de sa chambre, à Oriel, 
un oratoire où il passe souvent la nuit à réciter 
des prières, les prononçant si haut que ceux qui 
rentraient au collège l'entendaient ^ Ses démarches, 
ses écrits, ses polémiques, il les rapporte à Dieu. « J'ai 
la conscience, écrit-il à une de ses sœurs, que, malgré 
mes fautes, je désire vivre et mourir pour sa gloire, me 
livrer entièrement à lui, comme son instrument, quelque 
ouvrage qu'il me demande, quelque sacrifice personnel 
qu'il m'impose^. » Ce qu'en dépit de son humilité et de 
sa réserve un peu farouche le public entrevoyait de sa 
piété si fervente et si profonde, de son absence com- 

1 Mozley, Réminiscences^ t. I, p. 396. 
« Lett. and Corr., t. II p,. 170. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 75 

plète de toute ambition mondaine, de la discipline qu'il 
exerçait sur lui-même, de son austérité, n'était pas la 
moindre raison de son autorité morale. 

Écrire les tracts ne suffisait pas; il fallait faire en 
sorte qu'ils arrivassent au public. La difficulté, au 
début, fut assez grande. Aucun nom d'auteur n'attirait 
l'attention. Les libraires étaient peu empressés à se 
charger du placement d'une marchandise trop minime 
pour les payer de leur peine ; la poste d'alors, encore 
coûteuse, n'offrait pas les facilités d'aujourd'hui. Des 
amis zélés entreprirent de distribuer eux-mêmes ces 
feuilles et passèrent des journées à courir, à cheval, 
d'un presbytère à l'autre, munis d'instructions de pro- 
pagande rédigées par Newman^ Lui-même donnait 
l'exemple et allait, par la campagne, visiter des clergy- 
men qu'il ne connaissait pas, pour leur porter ses publi- 
cations 2. L'effet fut tout de suite considérable. Sous 
l'impression de cette parole nouvelle, le monde ecclé- 
siastique, qui paraissait si éteint, si déprimé, eut comme 
un tressaillement inattendu. Jusqu'alors, sous l'éti- 
quette de tracts^ on n'avait guère connu que les fadeurs 
édifiantes des sociétés bibliques : voilà, certes, qui y 
ressemblait peu. On lisait avec curiosité ; on était sur- 
pris, saisi, remué. Parmi les clergymen^ plusieurs se 
sentaient flattés, consolés, fortifiés, d'apprendre qu'ils 
avaient des titres surnaturels qui les distinguaient du 
ministre dissident et contre lesquels l'Etat ne pouvait 
rien. Leur horizon, naguère abaissé et rétréci, s'élevait 

i Lett. and Corr., t. II, p. 4. 
2 Apologia. 



76 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

et s'élargissait. On eût dit même, à voir Tempresse- 
ment reconnaissant de leur adhésion, que cette vue plus 
haute, plus profonde de la religion, répondait à un 
besoin depuis longtemps vaguement ressenti, à une 
attente de leurs âmes^ Beaucoup d'autres, il est vrai, 
effarouchés dans leurs préjugés protestants, inquiétés 
dans leur routine, déclaraient les idées suspectes, la 
forme choquante. Les évêques, entre autres, goûtaient 
peu ces gens incommodes qui venaient troubler leur 
quiétude : comment n'eussent-ils pas trouvé étrange et 
malsonnant un écrit où, comme dans le premier tract, 
après avoir exalté leur office, on déclarait « ne pouvoir 
leur souhaiter une fin plus bénie que la spoliation de 
leurs biens et le martyre » ? Ils n'étaient pas, d'ail- 
leurs, les moins étonnés ni surtout les moins embar- 
rassés de s'entendre dire qu'ils étaient les successeurs 
des apôtres, eux qui ne s'étaient considérés jusqu'alors 
que comme des digni/îed gentlemen^ choisis par la cou- 
ronne pour administrer le département ecclésiastique. 
La plupart ne s'étaient jamais demandé ce qu'ils pen- 
saient de cette doctrine, et l'un d'eux, en lisant le tract 
qui en parlait pour la première fois, ne pouvait parve- 
nir à se rendre compte s'il l'admettait ou non 2. 

Palmer et Perceval, en dehors desquels Newman 
avait commencé les tracts^ étaient fort troublés du 
tour qu'ils prenaient, du bruit qu'ils faisaient, des 



* Manning a affirmé que « la majorité du clergé anglican était 
prédisposé à recevoir les principes et l'esprit du Mouvement 
d'Oxford. » {England and Christendom, Introduction, p. 38.) 

2 Apologia. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 77 

émotions qu'ils suscitaient'. Ce n'était plus du tout la 
campagne prudente qu'ils avaient rêvée. Non qu'ils 
n'adhérassent à beaucoup des doctrines soutenues, 
notamment à celle de la succession apostolique, mais 
ils trouvaient le ton mauvais; ils s'inquiétaient de 
l'effet produit sur les hauts dignitaires ecclésiastiques, 
dont ils recevaient journellement les plaintes, et ils 
craignaient de se trouver compromis. Dès le milieu de 
septembre 1833, à peine les premiers tracts parus, 
Palmer émit la prétention qu'aucune publication de ce 
genre n'eût lieu désormais sans l'autorisation d'un 
comité directeur 2. Newman sentait bien que ce se'rait 
ôter toute efficacité à ces écrits. « Si, disait-il, vous les 
corrigez suivant les désirs d'un comité, vous n'aurez plus 
que des compositions adoucies, émoussées, qui n'auront 
de prise sur personne 3. » On avait été violent, il le 
reconnaissait; c'était nécessaire pour saisir et agiter 
l'opinion; de cette agitation, il ne fallait pas s'effarou- 
cher, a On ne gagne rien, disait-il, en se tenant tran- 
quille. Je suis sûr que les apôtres ne se tenaient pas 
tranquilles*. » 

1 Rose, au contraire, paraissait content des premiers tracts. 
{Lett. and Coi-r., t. I, p. 434, 463 ; t. II, p. 7.) Il était, à la vérité, 
facile à influencer dans un sens opposé. {Ibid., t. II, p. 34, 36.) 

2 Lett. and Corr., t. I, p, 457. 

3 Ibid., t. I, p. 463. 

* Ibid., t. I, p. 449. — Newman, quelques mois plus tard, 
revenait sur la même idée, dans une lettre à Perceval: «Pour 
ce qui est des tracts, lui écrivait-il, chacun a son goût. Vous 
faites des objections à ceci, d'autres en font à cela. Si nous 
changions pour plaire à chacun, l'effet serait gâté. Les tracts 
n'ont jamais eu la prétention d'être des symboles ex cathedra, 
mais l'expression d'opinions individuelles. Des individus à con- 
victions énergiques peuvent d'ailleurs se tromper fortuitement 



78 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Cependant, avec le temps, loin de s'apaiser, l'émoi et 
le mécontentement de Palmer augmentaient. 11 parla 
de faire une circulaire qui désavouât les tracts et pesa 
sur Newman pour obtenir qu'il en suspendît la publi- 
cation ; il annonça même à ses amis du High Church 
cette suspension comme faite. Sous cette pression, la 
nature nerveuse et sensitive de Newman passait par des 
impressions contraires. Tantôt il était tout feu pour 
résister; il énumérait avec confiance les amis sur la 
collaboration desquels il croyait pouvoir compter, les 
sympathies qui faisaient sur tant de points éclosion, et 
il déclarait s'inquiéter peu des mécontents : « Nous 
les battrons * ! » écrivait-il. D'autres fois, il paraissait 
ébranlé ; il se faisait scrupule d'être trop attaché à son 
sentiment personnel et de heurter des hommes qu'il 
honorait ; il se demandait s'il ne risquait pas de se trouver 
seul, sans les concours nécessaires : un moment même, 
il fut sur le point de céder^. Dans cette anxiété, qui lui 
était douloureuse, il écrivit à son cher Froude, que la 
maladie avait obligé à s'éloigner, et implora de lui un 
conseil qui fît la lumière^. La réponse ne se fit pas 
attendre ; elle fut nette. «Quanta abandonner les tracts^ 



dans la forme ou dans les termes, ils n'en auront pas moins une 
action particulièrement efficace. Aucune grande œuvre n'a été 
faite par un système, tandis que les systèmes sortent des efforts 
individuels. Luther était un individu. Les fautes d'un individu 
elles-mêmes éveillent l'attention. 11 perd, mais sa cause (si elle 
est bonne et s'il a, lui, l'esprit puissant) gagne. Telle est la marche 
des choses : nous faisons avancer la vérité en nous sacrifiant 
nous-mêmes. »{Ibid.,t. II, p. f)7.) 

1 Lett. and Corr., t. I, p. 482. 

2 Jbid., t. I, p. 478, 479; t. II, p. 32, et Apologia. 

3 Ibid., t. I, p. 479. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 79 

écrivit Froude, le 17 novembre 1833, l'idée seule en est 
odieuse. Nous devons jeter par-dessus bord les Z*s^ » 
Keble, aussi, encouragea Newman: « J'aime de plus en 
plus vos feuilles », lui manda- 1- il le 19 novembre 2. 

Ainsi réconforté, Newman ne fut plus tenté de céder. 
Il maintint résolument les tracts et n'hésita pas à en 
justifier le ton. Un de ses amis, le révérend Rickards, 
ayant jugé à propos de lui adresser une protestation 
contre « Tesprit irrité et irritant » dans lequel ces 
feuilles étaient écrites, il lui répondit, le 22 no- 
vembre 1833 : « Vos lettres sont toujours bien reçues, 
et je n'imagine pas que celle qui censure le soit moins 
bien. Fidèles sont les coups d'un ami, et je suis 
d'avance certain que je les ai mérités sous plus d'un 
rapport. Pour ce qui est de nos œuvres actuelles, nous 
sommes lancés et, avec l'aide de Dieu, nous irons en 
avant, à travers les bons ou les mauvais rapports qu'on 
fera de nous, à travers les fautes vraies ou supposées. 
Nous sommes comme des hommes escaladant un 
rocher; ils y déchirent leurs vêtements et leur chair, 
glissent ici et là, avancent cependant (puisse-t-il en 
être ainsi !) et ne s'inquiètent pas des critiques des 
spectateurs, pourvu que leur cause gagne tandis qu'ils 
perdent... Notre position est celle-ci : sans lien avec 
aucune association, sans responsabilité envers per- 
sonne, sauf envers Dieu et son Eglise, n'engageant la 
responsabilité de personne, portant le blâme, faisant 



1 Lett,and Corr., 1. 1, p. 484. Froude avait coutume d'appeler 
Z's les old fashioned High-Churchmen. 
« Ibid., t. I, p. 485. 



80 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Touvrage. J'ai conscience de parler sincèrement, en 
déclarant consentir de bon cœur qu'on dise de moi que 
je vais trop loin, pourvu que je fasse faire un peu de 
chemin à la cause de la vérité. Certainement, c'est 
l'énergie qui donne du tranchant à tout dessein, et 
l'énergie est toujours imprévoyante et exagérée. Je ne 
le dis pas pour excuser de tels défauts, ou parce que 
j'ai conscience de les avoir moi-même ; je le dis comme 
consolation et explication à ceux qui m'aiment et sont 
tristes de certaines choses que je fais. Qu'il en soit 
ainsi. Il est bien de tomber, si vous tuez votre adver- 
saire, et je ne peux souhaiter à personne un sort plus 
heureux que d'être soi-même malheureux et cepen- 
dant de hâter le triomphe de sa cause ; ainsi, dans leur 
temps, Laud et Ken laissèrent un nom que les âges 
suivants censurent ou prennent en compassion, mais 
leurs œuvres leur survivent... » Plus loin, il justifiait 
le ton des tracts^ en disant qu'il était « nécessaire 
d'éveiller le clergé ». « Je consens volontiers, dit-il, 
qu'on dise de moi que j'écris d'une façon irritée et irri- 
tante, si par là je réveille les gens. Or je maintiens que. 
par ce moyen seul, on peut les remuer. » Puis, après 
avoir répondu aux autres critiques, il ajouta ces lignes 
où se trahissent les impressions de cette âme si com- 
plexe, et ce qu'à l'heure même de ses plus fermes réso- 
lutions, elle gardait de sensibilité douloureuse : « Nous 
prendrons volontiers vos avis ; nous vous remercierons 
de vos coups, mais nous suivrons notre ligne d'après 
les lumières que nous donnent le Seigneur tout-puissant 
et sa sainte Eglise. Nous avons la confiance d'être 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 81 

indépendants de tous les hommes, de n'être exposés à 
être arrêtés par personne, et quant à la faiblesse d'être 
peiné des critiques, j'espère m'en être débarrassé. Tl fut 
un temps où de savoir la plus grande partie d'Oxford 
contre moi m'eût chagriné; qu'il n'en soit plus ainsi, 
je le crois ; mais je souffre encore quand je suis criti- 
qué par mes amis. Ne supposez pas que je sois trop 
loué ; je n'entends parler que de mes fautes. Cela est 
bon pour moi, mais quelquefois je suis disposé à dé- 
sespérer, et c'est avec difficulté que je demeure à mon 
ouvrage. Je suis aussi disposé à aller à l'autre extrême; 
je me figure hargneusement que les hommes sont mes 
ennemis, et je vais au-devant de leur opposition, comme 
si elle devait naturellement se produire. Mais assez de 
ceci^» 



21 



Le projet de grande association, cher à Palmer et 
à ses amis, n'avait pu aboutir : on n'était parvenu qu'à 
fonder, sur divers points, des sociétés locales 2. On se 
rabattit sur l'idée, mise en avant par Newman 3, d'une 
adresse dans laquelle les membres du clergé affirme- 
raient à l'archevêque de Canterbury leur attachement à 
l'Eglise et à ses droits. Bien que la rédaction de cette 
adresse eût été successivement atténuée pour plaire 
aux uns et aux autres, et qu'elle ne fût plus guère, à la 



i Lett. and Corr., 1. 1, p. 48o-S|c 
2 fbid., t. I, p. 450,454. 
^ Ibid., t I. p. 467-9. 



82 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

fin, comme disait l'archidiacre Froude, le père de 
Richard Hurrell, qu'un « produit lait et eau » [milk- 
and-water production)^ il n'était pas sans intérêt 
d'avoir mis en mouvement les sept mille clergymen 
dont on avait réuni les signatures : on donnait ainsi 
aux défenseurs de l'Eglise, jusqu'alors dispersés et 
isolés, conscience de leur nombre et de leur cohésion; 
on avertissait les évêques qu'ils avaient à compter avec 
les sentiments de leur clergé. L'adresse fut présentée 
au primat, en février 1834, et suivie, peu après, d'une 
adresse de laïques, rédigée dans le même esprit et 
signée par deux cent trente mille chefs de famille 

Pour importantes qu'elles fussent, ces adresses 
n'étaient qu'un épisode sans suite. L'action permanente 
se manifeste toujours par les tracts. En 1834, per- 
sonne ne songe plus à les arrêter. Plus n'est besoin 
de les répandre de la main à la main ; leur notoriété 
aide à leur diffusion, sans cependant supprimer les 
tracas financiers qui pèsent lourdement sur Newman. 
Quelques-uns sont tellement demandés qu'il faut en 
publier une seconde édition. Ce n'est pas qu'ils 
pénètrent également partout. Dans le peuple, dans la 
petite bourgeoisie, ils sont ignorés ou suspects. C'est 
dans le monde cultivé, dans le clergé, chez les laïques 
ayant passé par les universités, qu'ils sont lus avec 
curiosité, discutés avec passion. Les contradictions 
sont nombreuses et deviennent plus vives avec le 
succès; les evangelicals dénoncent avec horreur les 
tendances papistes des iractarians; les two bottle ortho- 

» Lelt. and Corr.y t. I, p. 492. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 83 

doœ raillent leur ascétisme ; les « libéraux » dénoncent 
leur rigueur dogmatique ; ceux qui se piquent de 
sagesse les accusent de témérité, d'exagération et de 
violence ; la masse des esprits frivoles leur en veulent 
de les obliger à réfléchir sur certains sujets gênants et 
d'ajouter ainsi à leur responsabilité. Mais, si les cri- 
tiques augmentent, il en est de même des sympathies ; 
elles éclatent sur tous les points à la fois, souvent là 
où on n'a nulle raison de les attendre. « Elles font leur 
chemin d'une façon si subtile, dit Newman, qu'on ne 
trouve aucune trace apparente de leur passage ' . » .En 
tous cas, favorables ou hostiles, les esprits sont remués. 
C'est ce que voulait Newman. « Notre besogne, écrit- 
il, est de donner aux gens, de temps en temps, un coup 
pour les pousser en avant ^, » Une autre fois, il com- 
pare « le stimulant des tracts à l'application de sels 
volatils à une personne pâmée ; c'est piquant, mais for- 
tifiant^ ». Il ne compte pas, du reste, sur des résultats 
immédiat-s. « Nos temps ne sont pas encore venus, » 
écrit-il, et il ajoute : « Je n'attends rien de favorable 
avant quinze ou vingt ans''. » 

Pour affirmer et justifier le franc et hardi parler qui 
continue à être le caractère des tracts^ Newman a décidé 
d'y ajouter cet épigraphe : « Si la trompette rend un 
son incertain, qui se préparera à la bataille*? » Il n'est 



1 Article inséré dans le British Critic d'avril 1839 sur TËtat des 
partis religieux. 

2 Lett. and Corr., t. II, p. 48. 
» Ibid., t II, p. 92. 

* Ibid.,i II, p. 48, 124. 
» fbid,, t. II, p. 8. 



84 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

pas plus disposé que par le passé à donner raison à 
ceux qui lui reprochent d'avoir été trop loin. « Je ne 
puis me repentir, dit-il, d'aucun passage des tracts. 
S'ils étaient à refaire, — je ne dis pas que j'aurais le 
courage, car les attaques rendent timide, — mais 
j'aurais le désir de les faire exactement de même ^ . » 
C'est toujours lui qui en écrit le plus grand nombre, 
mais il se fait davantage aider. A Keble et aux quelques 
collaborateurs de la première heure, d'autres se joignent. 
Il n'est pas jusqu'à Perceval, et même à Palmer, qui, 
malgré leurs griefs, ne consentent à donner leur con- 
cours. Quant à Fronde, l'aggravation de sa maladie 
l'a obligé à partir pour les Barbades ; il n'est pas pour 
cela étranger à ce qui se fait. Newman est en corres- 
pondance avec lui, l'informe, le consulte, se déclare 
malheureux de publier quoi que ce soit sans son impri- 
matur^ et, en dépit de l'éloignement, s'appuie tendre- 
ment sur lui aux heures d'ennui ou de difficultés. « Où 
que vous soyez, lui écrit-il, vous ne pouvez être séparé 
de nous 2. » Fronde, de son côté, tout en se dévorant 
du regret d'être retenu loin du champ de bataille, 
encourage, excite les combattants, les met en garde 
contre toute velléité de concession, leur souffle sa pas- 
sion. Il s'applique notamment à tenir en haleine son 
cher maître Keble et, comme il dit plaisamment, à 
« exciter sa rage ». — « Il est mon feu, ajoute-t-il, 
«nais je suis mn^oker^, » 



i Lett. and Corr., t. II, p. 41. 
2 Ibid., t. Il, p. 87. 
« Rid., t. I, p. 475. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 85 

Les sujets de chaque tract sont ceux que, suivant 
l'inspiration du moment, les rédacteurs jugent utiles à 
la renaissance religieuse qu'ils poursuivent. Ainsi con- 
tinue-t-il à y être beaucoup question de l'Eglise, de 
son autorité, de son gouvernement, des objections 
couramment faites à ses droits ; on y parle aussi de la 
prière publique, de la liturgie, du relâchement de la 
discipline, de la mortification, du jeûne, de la commu- 
nion fréquente, etc. Les vérités sont vivement afîirmées, 
mises en lumière, plutôt que discutées et prouvées. 
Entre ces fascicules qui se suivent à intervalles 
irréguliers, aucun ordre logique ; rien d'un enseigne- 
ment didactique; nulle prétention de présenter un 
système complet. Ce système, d'ailleurs, les rédacteurs 
eussent-ils pu le formuler? Ils étaient partis en cam- 
pagne avec le sentiment du danger que courait l'Eglise 
et de la direction dans laquelle devait être cherché le 
salut; mais, comme Ta confessé plus tard Newman, 
« ils eussent été fort embarrassés de dire quel était leur 
but positif ; ils énonçaient certains principes pour eux- 
mêmes, parce que ceux-ci étaient vrais, parce qu'ils se 
sentaient comme forcés de les proclamer... ; mais, s'il 
leur avait fallu déterminer l'application pratique de 
leurs prédications, rien ne leur eût été plus difficile... 
Il semblait, en vérité, qu'on proclamât les principes au 
hasard, tant le but était incertain, tant aussi on les 
adoptait Dieu sait comment »'. Cette incertitude ne 

1 Lectures on Anglican difficulties. Ces lectures furent donnée» 
à Londres, par Newman, peu après sa conversion au catholi- 
cisme. 



86 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

tenait pas seulement à ce que, suivant un autre aveu de 
Newman, « on aurait eu peine à trouver deux des 
rédacteurs qui fussent d'accord sur la limite à laquelle 
leurs principes généraux pouvaient être portés * » ; elle 
tenait à ce que, chez chacun d'eux, les idées, loin d'être 
fixées, étaient en formation. Cela était vrai de Newman 
plus que de tout autre. Il se piquait de revenir à la 
doctrine des théologiens anglicans du xvii*= siècle et 
des anciens Pères; or il n'en avait, au début, qu'une 
connaissance superficielle et de seconde main ; il les 
étudiait, tout en combattant, et y cherchait, au jour le 
jour, sa direction, comme un voyageur qui, se lançant 
en pays inconnu, consulterait à chaque pas sa carte. 
N'avait-il pas toujours eu «l'instinct que son esprit 
était en route ^w vers un but qu'il n'apercevait pas clai- 
rement? Dans les stances fameuses qu'il écrivait en 
revenant de Sicile et où il demandait à la «bienfaisante 
lumière » de guider sa marche, il ne souhaitait pas de 
«voir la scène lointaine». — «Un seul pas, disait-il, 
c'est assez pour moi. » 

Ido not wish to see 

The distant scene^ one step enough for me^. 

Toutefois, on peut discerner chez Newman, dès cette 
première période des tracts, quelques doctrines prin- 
cipales sur lesquelles il est bien fixé et qu'il met tout 
de suite en relief. D'abord, comme direction gêné- 

ï Apologia. 
« Ibid. 

3 J'ai déjà eu occasion de citer en entier ces stances : cf. plus 
haut, p. 64. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 87 

raie, il prétend revenir à un anglicanisme idéal 
qui aurait été celui des théologiens du xvii* siècle 
et du Prayer-book interprété dans un sens catho- 
lique, et qui se rattacherait au christianisme pri- 
mitif des Pères: il veut défaire ce qui a été fait depuis 
cent cinquante ans pour protestantiser l'Eglise d'An- 
gleterre, et par contre veut y revivifier certaines 
doctrines qu'on y a laissées mourir; du protestantisme, 
il répudie le mot et la chose ^ En second lieu, pour 
réagir contre les tendances latitudinaires de l'école 
«libérale», il professe que le dogme est le fondement 
nécessaire de la religion; il réprouve la tendance 
qu'ont des esprits, même religieux, à ne pas attacher 
d'importance aux dissidences doctrinales ; il se plaint 
que le clergé n'ait plus aucune éducation théologique, 
et, tout en tâchant de refaire la sienne, il travaille à re- 
faire celle des autres. Il soutient encore le principe d'une 
Eglise visible, instituée par Dieu, se perpétuant et se 
gouvernant par des évêques qui tiennent leur pouvoir 
de la succession apostolique, ayant autorité pour ensei- 
gner et administrer les sacrements. Enfin, en oppo- 
sition avec l'érastianisme de fait ou de droit alors 
dommant dans l'angilcanisme, il proclame que cette 
Eglise, par son origine divine, est indépendante de 
l'Etat, avec lequel elle a pu être unie, mais auquel elle 
ne doit plus être subordonnée comme elle l'a été depuis 
la Réforme; indépendance jugée par lui si essentielle 
qu'au besoin, pour la garantir, il ne pas reculerait pas 
devant la séparation, le disestablishment. 
» Lett. and Corr., t. Il, p. 59. 



«8 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Quant à déduire et à préciser, sur tels points parti- 
culiers, les conséquences de ces principes généraux, 
Newman ne le faisait que suivant le progrès de ses 
propres convictions et aussi suivant ce que les esprits 
de son temps lui paraissaient pouvoir porter de vérités 
nouvelles. De là, par exemple, ses tâtonnements en ce 
qui touche l'Eucharistie. II avait été amené par Fronde, 
avant le commencement des tracts^ à la croyance dans 
la présence réelle ; mais, à la différence de son ami, il 
était demeuré opposé à la transsubstantiation. Ayant 
parlé, dans un des premiers tracts, du pouvoir 
qu'avaient les ministres « de faire du pain et du vin le 
corps et le sang du Christ», il fut blâmé par son ami, 
le révérend Rickards, et avouait, en réponse, avoir 
peut-être commis une « imprudence » en heurtant « les 
idées terriblement basses (low) » qui avaient cours 
autour de lui sur le Saint Sacrement. Un peu plus tard, 
il reproduisait en tract un écrit de l'évêque Cosin 
contre la transsubstantiation ; ce fut au tour de Fronde 
de se plaindre : « Y avait-il donc à craindre, demandait 
ce dernier, que les membres de TEglise d'Angleterre 
ne surfissent le miracle de l'Eucharistie ? » Pour se jus- 
tifier, Newman expliquait que, sous couleur d'attaque 
contre la transsubstantiation, il avait voulu habituer 
les esprits à s'exercer sur le sujet, absolument nou- 
veau pour eux, de la présence réelle ; il entendait ainsi 
les préparer à un tract où Keble devait exposer une 
high eucharistie doctrine * . Une autre fois, non dans un 
tract, mais dans un article du British Magazine, il 

» Lett. and Corr., t. I, p. 490 ; t, II, p. 31, 82. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 89 

prenait la défense du monachisme que Froude 
et lui avaient fort à cœur ; les représentations qui 
lui furent faites lui firent craindre d'avoir été trop 
hardi. « Je vais rentrer mes cornes », écrivait-iH. Ce 
ne fut pas le seul cas où il crut devoir « rentrer ses 
cornes » : il était d'autres doctrines, institutions, pra- 
tiques qu'il enviait au catholicisme et qu'il aurait voulu 
lui reprendre, mais au sujet desquelles il ne jugeait 
pas encore possible de passer outre aux préventions 
de ses coreligionnaires. 

Le mouvement religieux que Newman cherchait à 
provoquer était-il donc, dans sa pensée, une façon de 
s'acheminer vers Rome ? Beaucoup l'en accusaient. Il 
ne s'en étonnait pas. « Je m'attends, écrivait-il dès le 
22 novembre 1833, à être appelé papiste 2. » Mais il ne 
croyait pas mériter ce reproche. Si, sous l'influence de 
Froude, ses préjugés contre Rome s'étaient atténués, ils 
n'avaient pas entièrement disparu. Par plus d'un côté, 
l'Eglise catholique, mieux connue de lui, plaisait à son 
imagination, touchait son cœur; mais sa raison lui 
demeurait aussi contraire quejamais; il se sentait tenté 
de l'admirer, de l'aimer, et contraint de la condamner. 
« Quant à devenir personnellement romaniste écrivait-il, 
cela semble de plus en plus impossible. » Dans les 
premiers tracts^ les attaques contre l'Eglise romaine 
abondent : elle y est déclarée « incurable, malicieuse, 
cruelle, pestilentielle, hérétique, monstrueuse, blas- 
phématoire » ; elle a apostasie au Concile de Trente, 

1 Lett. and Corr., t. II, p. 112. 
« Ibid., t. I, p. 490. 



90 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

et il est à craindre qu'al'^rs toute la communion 
romaine ne se soit liée par un pacte perpétuel à cause 
de l'Antéchrist' ». Froude, dans ses lettres, blâmait 
ces violences 2. Newman ne méconnaissait pas qu'un 
tel langage était au moins vulgaire et déclamatoire, 
mais il se disait qu'après tout il pensait du romanisme 
ce qu'il en écrivait, que ces protestations étaient néces- 
saires à la situation de son Eglise, conforme à la tra- 
dition de tous ses théologiens, y compris ceux du 
xvii" siècle, et qu'enfin c'était une façon de se couvrir 
personnellement contre le reproche de papisme. Il ne 
pensait pas se mettre en opposition avec ces senti- 
ments, en cherchant à réintroduire dans l'anglica- 
nisme tant de doctrines et de pratiques catholiques : 
bien au contraire, il voyait là une façon de raffermir 
les fidélités ébranlées de ses coreligionnaires. Fait 
remarquable, à une époque où, en Angleterre, les 
catholiques, abattus par tant de siècles de persécution, 
semblaient avoir perdu toute espérance, Newman avait 
l'intuition et la préoccupation des progrès possibles du 
catholicisme dans son pays. Il s'en expliquait ouver- 
tement dans l'Avertissement du premier volume des 
Tracts^ publié à la fin de 1834. Il y montrait comment 
les âmes, déçues par le vide de l'anglicanisme, étaient 
conduites à chercher un « refuge » dans le méthodisme 
et le papisme, devenus ainsi « les mères nourricières 
d'enfants délaissés ». Et il ajoutait : « L'abandon du 
service quotidien, la profanation des fêtes, l'Eucharistie 

1 Cf. passim, Tracts, n" 3, 7, 8, 15, 20, 38, 40, 41, 48. 
* Voir, par exemple, Lett. and Corr., t. II, p. 141. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 01 

rarement administrée, l'insubordination permise dans 
tous les rangs de l'Eglise, les ordres et les offices 
imparfaitements développés, le manque d'associations 
pour des objets religieux particuliers, et d'autres 
lacunes semblables conduisent l'esprit fiévreux, dési- 
reux d'une issue pour ses sentiments et d'une règle de 
vie plus stricte, d'un côté aux petites communautés 
religieuses, aux prières et aux meetings du parti 
biblique, d'autre part aux services solennels et capti- 
vants par lesquels le papisme gagne ses prosélytes. » 
C'était pour « arrêter cette extension du papisme, à 
laquelle les divisions croissantes du monde religieux 
préparaient trop clairement la voie », qu'il tentait de 
restituer à l'anglicanisme les vérités et les pratiques 
qui attiraient les âmes à l'Eglise romaine. Seulement, 
dans cette réaction, où s'arrêter, pour demeurer tou- 
jours séparé de Rome? Ce point d'arrêt, il s'appliquait 
à l'établir dans les tracts n**' 38 et 40, écrits vers la fin 
de 1834 : sous forme d'un dialogue entre un elergyman 
et un catholique, il y exposait ses vues d'une façon 
plus systématique qu'il ne l'avait fait jusqu'alors et 
s'essayait à fixer ce qu'il appelait, d'un nom déjà 
employé avant lui, la via média, c'est-à-dire la direc- 
tion intermédiaire à suivre par l'Eglise d'Angleterre 
entre Rome et le protestantisme. Que de fois, dans les 
années qui allaient venir, Newman devait reprendre 
sur d'autres bases cette via média I Pour le moment 
il croyait l'avoir solidement établie, et il était tout à la 
confiance qu'elle lui inspirait'. 
» Lett. and Corr., t. II, p. 66. 



92 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 



III 



A la fin de 1834, quarante-six tracts avaient été 
publiés. Ce fut la matière d'un premier volume. Ils con- 
tinuèrent en 1835, et, pendant le premier semestre, on 
en compta encore une vingtaine. Toutefois, vers le 
milieu de cette année, apparurent quelques signes de 
fatigue. Newman, sur qui retombait presque toute la 
charge, commençait à la trouver un peu lourde ; il dési- 
rait se réserver le temps de travaux de plus longue 
haleine. Parmi les collaborateurs dont il lui fallait 
accepter le concours, tous n'avaient pas également 
réussi; il avouait que quelques-uns des fascicules 
publiés n'avaient guère été que des « bouche-trou ^ ». 
N'était-il pas à craindre que l'effet général n'en fût 
affaibli? Et puis, le tract ^ sous la forme qu'on lui avait 
donnée jusqu'alors, sorte de cri d'appel ou d'alarme, 
n'était-il pas surtout utile pour ouvrir la campagne? 
A le trop prolonger, ne risquait-il pas de s'user? Ces 
réflexions travaillaient l'esprit de Newman. Il en était 
venu à envisager sérieusement l'idée d'interrompre ces 
publications. « Les tracts sont morts, ou in extremis », 
écrivait-il à Froude, le 9 août 1835 2. C'est à ce moment 
critique que l'accession d'un collaborateur considérable 
vint leur redonner une impulsion nouvelle. 

Pùsey, malgré l'amitié qui l'unissait à Newman, 
n'avait pas fait partie, à l'origine, de ceux qu'on appe- 

1 LetL and Corr., t. II, 137, 138. 

2 Ibid., t. II, p. 124. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 93 

lait les tractarians. Etait-ce sa gravité de professer 
regius qui hésitait à se compromettre dans une guerre 
de partisans ? N'était-ce pas aussi qu'il trouvait qu'on 
allait un peu loin^? Son attitude n'était cependant pas 
d'un adversaire ; il s'intéressait à l'œuvre où son 
ami était si engagé, s'occupait de la diffusion des 
tracts^ s'indignait quand on dénaturait les intentions 
de leurs auteurs. Newman notait avec joie les témoi- 
gnages de cette sympathie, tout en souhaitant vive- 
ment qu elle devînt plus active. Comme il énumérait, 
en novembre 1833, les « amis » du Mouvement, il 
croyait pouvoir y compter Pusey, mais il ajoutait 
« qu'il ne fallait pas le mentionner comme étant de 
leur parti 2». Un peu plus tard, à la fin de 1833, il obte- 
nait que Pusey, tout en protestant « ne vouloir pas être 
un des leurs ^ », donnât, pour être inséré dans les tracts^ 
un travail sur le jeûne, où il s'attaquait à ceux qui ne 
voulaient pas s'astreindre aux jeûnes ou abstinences 
indiqués dans le Prayer-Boock^ spécialement à l'absti- 
nence du vendredi. Pour bien marquer qu'il n'acceptait 
que la responsabilité de son propre écrit et qu'il ne se 
confondait pas avec les autres rédacteurs, Pusey avait 
exigé que son tract^ à la différence des autres, fût 
signé de ses initiales. Peu après, en mars 1834, 
Newman lui dédiait le premier volume de ses sermons 



1 J'ai déjà eu occasion de noter que, dans les années qui avaient 
précédé i'éclosion du Mouvement, les opinions de Pusey étaient 
demeurées en-deçà de celles de Newman, et surtout de celles de 
Froude. 

2 Lelt. and Corr.^t. I, p. 482. 

3 Autobiography of Jsaac Williams, p. 71. 



94 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

« en reconnaissance affectueuse de la bénédiction de 
sa longue amitié et de son exemple » ; il avait rédigé 
d'abord une dédicace plus élogieuse encore; Pusey 
avait insisté pour qu elle fût atténuée. « J'ai beaucoup 
appris de vous, écrivait-il à Newman, et je compte 
apprendre de vous, s'il plaît à Dieu, pendant toute ma 
vie; car, par vous, j'ai appris ce que nous enseigne 
notre commun Maître ; mais je ne sais pas ce que vous 
avez appris de moi ^ » 

Après avoir donné ce premier tract^ Pusey, absorbé 
par ses études ou empêché par la maladie, était 
demeuré dix-huit mois sans en publier d'autres. Ce 
n'était pas que ses sympathies diminuassent ; bien au 
contraire, sous l'influence de son amitié pour Newman 
et des idées qui fermentaient dans le monde ecclésias- 
tique, il se rapprochait chaque jour davantage des 
auteurs du Mouvement. Enfin, au milieu de 1835, au 
moment où les premier combattants, fatigués, son- 
geaient à désarmer, il se décida à entrer à son tour 
dans la bataille : il apporta à Newman, pour être 
publiée en tracts^ un étude sur le baptême à laquelle il 
travaillait depuis plus d'une année. Son but était de 
rétablir la notion de ce sacrement, singulièrement obs- 
curcie autour de lui. Beaucoup de membres de l'Eglise 
anglicane, en effet, avaient fini par voir dans le baptême 
seulement un signe et non la réalité de l'action régé- 
nératrice de Dieu ; de là l'indifférence et la négligence 
avec laquelle ils l'administraient : ils s'inquiétaient peu 
que l'eau n'atteignît que les vêtements de l'enfant ; 

1 Life of Pusey, par Liddon, 1. 1, p. 284, 285. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 95 

parfois le clergyman se contentait d'asperger de loin 
tout un groupe. 

Par l'importance de sa situation, l'estime générale 
dont il jouissait, la dignité de sa vie, la notoriété de ses 
vertus, Pusey était, pour le Mouvement, une précieuse 
recrue. Du coup, il assurait la continuation des tracts^ 
mais, en même temps, il en modifiait sensiblement le 
caractère. Son étude sur le baptême n'était pas renfer- 
mée en quelques pages, comme les tracts précédents ; la 
nature de son esprit ne se fût pas prêtée à ce mode de 
combat alerte et rapide ; c'était un traité complet, un peu 
pesant, mais solide, grave, qui forma trois tracts d'envi- 
ron cent pages chacun ^ . L'effet en a été comparé à « la 
venue d'une batterie de grosse artillerie sur un champ de 
bataille où il n'y avait eu jusqu'alors que des escar- 
mouches de mousqueterie ^ ». Les tracts, désormais, se 
modelèrent sur ce type nouveau. Aux feuilles légères 
dans lesquelles on s'était préoccupé moins de démontrer 
des thèses et d'argumenter contre des adversaires, que 
d'éveiller et de saisir vivement les esprits, on substituait 
des dissertations théologiques, étendues et savantes ; 
le ton devenait plus grave, moins agressif; l'esprit 
posé, calme, serein de Pusey succédait à l'excitation un 
peu nerveuse de Newman. Celui-ci, d'ailleurs, était le 
premier à approuver ce changement; il estimait que 
les tracts du début avaient fait leur œuvre et fini leur 
temps. « Autant, écrivait-il le 10 octobre 1835, j'étais 



1 Tracts, n" 67, 68 et 69, parus le 24 août, le 29 septembre et 1$ 
18 octobre 1835. 

2 Church, The Oxford Movement, p. 136. 



96 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORÛ 

décidé au début pour les tracts courts, autant je le suis 
maintenant pour des U^acts plus longs ^ . » 

Pusey se donna de tout cœur à cette tâche nouvelle. 
Pour provoquer et aider les études qui devaient 
désormais faire le fond des tracts^ il institua une « société 
théologique » qui tenait ses séances chez lui : la première 
eut lieu le 12 novembre 1835; dans ces réuniumft, on 
devait lire et discuter des travaux qui formeraient^^iiiSiiite 
des tracts ou des articles du British Magazine. Il décida, 
en outre, d'entreprendre, sous sa direction et sous celle 
de Keble et de Newman, la publication d'une « Biblio- 
thèque des Pères de la sainte Eglise catholique avant 
la division de l'Orient et de l'Occident, traduite en 
anglais ». Depuis cent cinquante ans, l'Eglise d'Angle- 
terre avait à peu près complètement perdu de vue les 
Pères ; elle les tenait même en suspicion. Les écrivains 
du Mouvement étaient au contraire tenus de les étudier, 
puisque l'un de leurs principes était d'en appeler à 
l'Eglise primitive. Dèsl'origine, ils en avaient réimprimé 
quelques extraits^sous le titre de : Records ofthe Church, 
La même idée, développée, présida à la Bibliothèque 
des Pères. Pusey, donnant l'exemple, se mit aussitôt à 
l'œuvre et entreprit une traduction des Confessions de 
saint Augustin. D'autres devaient suivre ; on désirait 
en faire paraître quatre par an 2. a Ces publications, 

1 Lett. and Corr., t. II, p. 138. 

2 Ces publications ont continué assez activement pendant les 
années qui suivirent. Trente-huit volumes parurent de 1838 
à 1854, dus à la collaboration de Pusey, Newman, Keble, Marriott, 
Church, Morris, etc. Après 1854, on fit paraître encore, à des in- 
tervalles plus éloignés, une dizaine de volumes. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 97 

expliquait Pusey, feront sentir aux adhérents réfléchis 
du Mouvement, que les Pères sont derrière eux, et, avec 
les Pères, cette Eglise ancienne, non divisée, dont les 
Pères sont les représentants. » Mais n'y avait-il pas à 
craindre qu'elles ne leur fissent sentir en même temps 
la faiblesse, l'inconséquence de toute Eglise séparée de 
Rome ? Pusey ne croyait pas à ce danger ; il se 
persuadait que, si les Pères témoignaient, sur plusieurs 
points, contre l'état actuel de l'anglicanisme, ils ne 
témoignaient pas moins contre le papisme. Newman, 
lui aussi, tout en ayant l'intuition plus ou moins nette 
que cet appel à l'antiquité conduirait beaucoup plus- loin 
qu'on ne l'entrevoyait sur le moment, s'imaginait 
pouvoir, sans risque pour son Eglise, mettre en pleine 
lumière les écrits des Pères. « De toute façon, disait-il, 
il ne saurait y avoir danger à courber en sens contraire 
le bâton tordu, afin de le redresser ; il est impossible 
de le briser. S'il se trouvait dans les Pères quelque 
chose qui pût surprendre, ce ne serait que pour un 
temps ; l'explication serait facile à trouver ; en tous cas, 
cela ne pourrait conduire à Rome ^ . » 

Par cette activité, Pusey prenait rang comme l'un 
des leaders du Mouvement. Pour le public, il en devenait 
même, à raison de sa situation officielle, le représen- 
tant le plus imposant. Jusqu'alors, ceux qui cher- 
chaient à rapetisser ce Mouvement, en affectant d'y voir 
l'entreprise personnelle d'un chef de parti, l'appelaient 
newmanism ou, par malice, newmania. Désormais on 
dira de préférence puseyism. Newman voyait, sans 

1 Apologia. 



98 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

aucune jalousie, l'importance prise par un ami pour 
lequel il avait la plus absolue vénération. « Je res- 
sentais pour le D"" Pusey, a-t-il écrit plus tard en 
évoquant les souvenirs de cette époque, une admira- 
tion enthousiaste ; j'avais coutume de l'appeler 6 péy^î 
(le grand). Son savoir étendu, sa puissance de travail, 
son esprit classique, son dévouement plein de simpli- 
cité à la cause de la religion, me subjuguaient ^ » 
Newman ne souffrait pas qu'on attaquât son ami. A 
des personnes que le tract sur le baptême avait effa- 
rouchées, il écrivait : « Si vous connaissiez mon ami, 
le D"" Pusey, vous conviendriez, j'en suis sûr, qu'il 
n'y a jamais eu, en ce monde, d'homme auquel on fût 
plus tenté de donner un nom qui appartient seulement 
aux serviteurs de Dieu après leur mort, le nom de 
saint... Cela étant, je combattrai pour lui, si on attaque 
son traité, d'où que viennent ces attaques 2. »> Il prenait 
l'habitude, très douce pour lui, de ne rien décider sans 
Pusey ^ qui, de son côté, tenait toujours à ne marcher 
que d'accord avec lui et Keble*. Loin de prendre 
ombrage de ce que le public personnifiait le Mouve- 
ment dans Pusey, Newman s'en félicitait. « En se joi- 
gnant à nous, a-t-il dit, le D"" Pusey nous donnait 
aussitôt un nom et une position. Sans lui, nous n'au- 
rions eu aucune chance, surtout à cette date, de faire 
une résistance sérieuse à l'oppression du libéralisme. 
Mais le D' Pusey était professeur et chanoine de 

1 Apologia. 

2 Lett. and Corr., t. II, p. 192. 

3 Ibid., t. II, p. 138. 

* Life of Pusey, t. I, p. 423. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 99 

Christ-Church ; il avait une vaste influence, grâce au 
caractère profondément sérieux de ses convictions 
religieuses, à la munificence de sa charité, à son pro- 
fessorat, à ses relations de famille, à ses rapports 
faciles avec les autorités de TUniversité... Nous avions 
désormais un homme qui pouvait devenir la tête, le 
centre des gens zélés de toutes les parties du pays qui 
adoptaient les opinions nouvelles ; un homme qui 
donnait au Mouvement un front à opposer au monde 
et contraignait les autres partis de l'Université à le 
reconnaître... Pour employer une expression vulgaire, 
il était, à lui seul, une armée ^ . » Ajoutons toutefois un 
correctif : c'est qu'en dépit de l'importance officielle de 
Pusey Newman demeurait toujours, ainsi qu'on le 
verra par la suite, le centre et le véritable propulseur 
du Mouvement 2. Non seulement il était supérieur à 
son ami, par l'étendue, la spontanéité et la souplesse de 
son génie, mais il savait s'approcher beaucoup plus 
des âmes et exercer sur elles une action bien autre- 
ment pénétrante. Pusey, par son austérité grave, 
imposait Te respect, la vénération, mais d'un peu loin; 
il ne se mêlait pas, comme Newman, aux conversa- 
tions des common roomsj il vivait retiré, absorbé dans 
ses travaux ; malgré une très réelle bonté, il n'encou- 
rageait pas d'affectueuse familiarité chez les jeunes 

1 Apologia. 

2 Sir F. Doyle a écrit dans ses Réminiscences : « Certainement, 
en dépit du nom de Puseyisme donné à l'essai de renaissance 
catiioiique tenté à Oxford, Pusey n'était pas le Colomb de ce 
voyage de découverte, entrepris en vue de trouver un port plus 
sûr pour l'Eglise d'Angleterre » (p. 145). 



100 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

gens. Un de leurs amis communs constatait que la 
présence de Pusey en imposait à Newman lui-même 
et contenait sa vive et libre humeur. « J'étais, moi 
aussi, ajoutait ce témoin réduit au silence par un 
personnage si effrayant {silenced by so awful a per^ 
son)*. » 



IV 



La grande joie éprouvée par Newman à voir Pusey se 
joindre au Mouvement eut, presque aussitôt après» 
pour contre-partie, une grande douleur, la mort de l'ami 
avec lequel il avait une intimité d'âme et d'intelligence 
plus complète encore, Richard Hurrell Fronde. Froude 
était revenu des Barbades, au printemps de 1835, tou- 
jours bien malade, mais heureux de revoir ses amis 
« Fratres desideratissîmi, écrivait-il à Newman en dé- 
barquant à Bristol le 17 mai, me voici; benedictum sU 
7iomen Dei^ ! » Le 18, il est à Oxford. Un témoin fortuit 
de son arrivée nous le dépeint, au bureau du coach^ 
« entouré de tous ceux qui lui souhaitaient la bien- 
venue, terriblement maigre, le visage bruni et ravagé, 
mais avec un brillant dans l'expression et une grâce 
dans les lignes qui justifiaient tout ce qu'avaient dit 
de lui ses amis^ ». Si malade qu'il soit, il est toujours 
aussi ardent ; dès le lendemain, dans la Convocation "*, 

î Autobiography of Isaac Williams, p. 70. 

2 Lett. and Corr., t. II, p. 106. 

3 Ibid., t. II, p. 106. 

* La Convocation, assemblée de tous les maîtres et docteurs 
de rUniversité, résidents eu non, se réunissait pour trancher des 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 101 

il se passionne aux incidents de la séance, et, entouré 
de ses partisans, il crie : Non placet, à une proposition 
d'origine « libérale ». Obligé, par sa santé, de se 
retirer à la campagne, il est en correspondance avec 
ses amis, s'intéresse à leurs luttes. Vers la fin de l'été, 
Newman va passer quelques jours avec lui : il le trouve 
avec la même vivacité d'esprit, ayant encore, malgré la 
maladie, l'énergie de travailler. « C'est merveilleux, 
presque mystérieux, écrit-il, qu'il puisse rester si 
longtemps à flot... On dirait vraiment qu'il est con- 
servé en vie par les mains levées de Moïse ; c'est un 
encouragement à continuer * . » Avec l'hiver, le • mal 
implacable gagne du terrain. La dernière lettre de 
Fronde est du 27 janvier 1836. Le 18 février, son père 
écrit à Newman : « Ses pensées se tournent toujours 
vers Oxford, vers vous et vers Keble ^, » Les nouvelles 
ne permettent bientôt plus aucun espoir : la tristesse 
est générale. « Qui peut retenir ses larmes, écrit l'une 
des sœurs de Newman, à la pensée de ce brillant et beau 
Fronde ! » Le 28, tout est fini. Chacun a le sentiment 
du vide produit par la disparition de cet homme qui, 
pourtant, a pu si peu faire par lui-même. C'est un sou- 
venir plein de douceur que laisse derrière lui ce rude 
et véhément champion. « Nul, écrit T. Mozley, ne m'a 
dit des choses plus sévères et plus piquantes, et cepen- 
dant l'impression constante qui me reste de lui est une 



questions réglementaires ou pour faire certaines élections, comme 
celle du Chancelier. 

» Lett. and Corr.,L II, p. 138. 

2 Ibid., t. II, p. 171. 



102 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

impression de bonté et de suavité * . » Quant à New- 
man, sa douleur est profonde. Il se lamente de n'avoir 
pu redire, une dernière fois, à son ami tout ce qu'il lui 
devait. Volontiers, il se diminuerait pour le grandir. Il 
se plaît à rappeler combien celui qu'il pleure était admi- 
rablement doué. « Je ne pouvais faire une plus grande 
perte, répète- t-il sous toutes les formes. C'est pour 
moi un véritable veuvage. » Néanmoins, il n'est pas 
abattu ; il est soutenu par l'ouvrage à faire et par l'aide 
de Dieu qu'il n'a jamais senti plus proche que dans ces 
heures de chagrin et de solitude. « Après tout, ajoute- 
t-il, cette vie est très courte, et mieux vaut l'employer 
à poursuivre ce qu'on croit être la volonté de Dieu 
que de chercher des consolations. J'apprends, plus 
que je ne l'ai fait jusqu'ici, à vivre en la présence des 
morts ^. » Comme dans toutes ses grandes émotions, 
les sentiments qui remplissent son âme s'épanchent en 
poésie : il avait écrit, en 1833, un petit poème d'un 
charme exquis et pénétrant, sur la « séparation des 
amis » ; sous le coup de cette « séparation », plus dou- 
loureuse que toute autre, il ajoute à son poème 
quelques vers touchants, où il rappelle ce qu'a été pour 
lui le « très cher » ami qui « dissipait ses doutes, éle- 
vait son cœur au ravissement, lui soufflait à l'oreille 
tout ce qui était bien et tournait sa prière en louange ». 
Quand on pense où devait aboutir Newman en sui- 
vant la voie dans laquelle l'avait poussé Fronde, une 
question se pose naturellement : que serait-il advenu 

1 Lett. and Corr., t. Il, p. 172. 

2 Ibid.y t. II, p. 170-4, 196-7. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 103 

de Froude lui-même s'il avait vécu ? En dépit de l'im- 
pression défavorable que lui avait faite, en 1833, le 
catholicisme italien, les dernières années de sa vie 
avaient développé son attrait pour tout ce qui était 
catholique, sa répulsion pour tout ce qui était protes- 
tant : il ne parlait qu'avec colère des idées fausses 
répandues par cet « odieux protestantisme >; ; il écrivait 
à Newman qu'il « haïssait la Réforme et les Refor- 
mers », et à Keble : « Vous serez choqué, si je vous 
avoue que je deviens, chaque jour, un fils de moins en 
moins loyal de la Réforme. » Il blâmait, chez ses amis, 
les attaques contre l'Église romaine, et, par plu» d'un 
trait, perçait dans ses paroles quelque doute sur la 
solidité de la situation que les docteurs de la via 
média croyaient pouvoir faire à l'Eglise anglicane. En 
même temps, il s'astreignait à suivre de plus en plus 
généreusement les conseils de la perfection évangé- 
lique, à pratiquer le renoncement, le jeûne, la péni- 
tence, l'oraison ; il disait régulièrement le Bréviaire 
romain ; attentif à s'examiner sévèrement soi-même, il 
notait, jour par jour, les résultats de la discipline à 
laquelle il soumettait son âme. Cette voie suivie avec 
vaillance lui était souvent douloureuse : par moments, 
faute d'une direction, il sortait de la lutte qu'il soute- 
nait contre lui-même, troublé, meurtri, presque décou- 
ragé ^ On a raconté qu'un jour, en 1835, — était-ce 
sous la pression de quelqu'une de ces anxiétés secrètes? 
— il se fît annoncer sans préambule chez Wiseman, 
qu'il avait connu à Rome, et qui, à cette époque, 
1 Froude s Remains, passim. 



404 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

commençait son apostolat en Angleterre. Que sepassa- 
t-il entre eux? Wiseman ne Ta jamais révélé. Peu 
après, Froude n'était plus. Il serait téméraire et oiseux 
de chercher à pénétrer plus avant un secret que la 
mort a scellé. Notons seulement, pour terminer, que 
l'influence catholique exercée par Froude s'est pro- 
longée après sa mort. Suivant ses dernières volontés, 
chacun de ses amis avait été invité à choisir, comme 
souvenir, un de ses livres : Newman avait d'abord jeté 
son dévolu sur un ouvrage de théologie anglicane ; 
informé que cet ouvrage était déjà pris, il parcourait 
du regard, avec quelque embarras, les rayons de la 
bibliothèque, quand un ami lui dit, en lui montrant un 
livre : « Prenez ceci. » C'était le Bréviaire romain dont 
Hurrell se servait. « Je le pris, a raconté plus tard 
Newman devenu catholique, je l'étudiai, et, depuis ce 
jour, je l'ai sur ma table et m'en sers constamment ^ » 
Ce fait devait avoir une action considérable sur son 
évolution intérieure et sur sa formation catholique. 
Aussi, indiquant ultérieurement que le mois de 
mars 1836 marquait une date importante de sa vie, il 
notait, parmi les événements qui, en ce mois, avaient 
ainsi contribué à « ouvrir devant lui une scè ne nou- 
velle », la connaissance qu'il avait eue du Bréviaire et 
l'habitude qu'il avait prise de le réciter^. 



ï ApoloQÎa. 

2 Lett. and Corr.i. 11, p. 177. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 105 



Jusqu'à présent, il n'a guère été parlé que des tracts. 
Par eux, en effet, s'est tout d'abord manifesté un Mou- 
vement que l'histoire a pu appeler le tractarian move^ 
ment. Ce serait cependant une erreur de croire qu'il 
n'y eût pas d'autre moyen d'action. Newman et ses 
amis ne visaient pas seulement à faire prévaloir des 
thèses doctrinales , ils voulaient aussi agir sur la con- 
duite des hommes. S'ils se préoccupaient de donner 
aux esprits une idée plus exacte et plus haute de la 
religion, ils ne tenaient pas moins à ce que cette reli- 
gion fût vivante dans les âmes, à ce qu'elle se traduisît 
par des actes, par des vertus, par un progrès vers la 
sainteté. Ils étaient apôtres autant et plus que docteurs. 
Sur ce terrain, Newman est encore celui qui a le plus 
fait. 

Il était demeuré vicar de Sainte-Marie et, loin que 
les tracts lui fissent négliger ses devoirs pastoraux, il 
voyait dans l'accomplissement de ces devoirs le moyen 
le plus efficace de donner au Mouvement son complé- 
ment pratique. Son premier soin fut de relever le culte 
paroissial de l'espèce de léthargie où il était tombé. 
Non qu'il jugeât possible de brusquer les change- 
ments : ses lettres nous le montrent, à chaque inno- 
vation, inquiet de la façon dont elle sera prise. Il com- 
mença par ajouter au service du dimanche, d'autres 
services qui avaient lieu le mercredi soir et à cer- 
taines fêtes de saints. En 1834, il fit un pas de plus et 



406 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

rétablit le service quotidien [daily service)^ prescrit 
par le Praycr-book^ mais absolument tombé en désué- 
tude ; De prévoyant qu'une assistance très restreinte, 
il faisait cette fonction dans le sanctuaire qui était 
séparé du reste de l'église par une barrière en pierre 
et formait ainsi comme une petite chapelle ^ . Il impor- 
tait davantage encore de rendre plus fréquente l'admi- 
nistration de l'Eucharistie. Combien n'y avait-il pas à 
faire sous ce rapport ? On en jugera par ce seul fait 
que Newman lui-même, si pieux qu'il fût, avait attendu 
trois mois, après son ordination, avant de célébrer et 
de distribuer la communion. Changer un tel état de 
choses avait été, dans les dernières années de sa vie, 
l'ardent désir de Fronde. Dans les lettres qu'il écrivait 
des Barbades, il pressait ses amis de réagir contre 
l'idée toute protestante qui avait fait donner à la pré- 
dication le pas sur la célébration eucharistique. « C'est 
le contraire qui doit être, disait-il ; la prédication peut 
être faite par des laïques. Est-il étonnant que les 
fidèles oublient ce qui distingue les prêtres ordonnés, 
si ceux-ci ne font rien autre que ce qu'ils auraient pu 
faire sans ordination ? » Aussi recommandait-il de 
mettre la chaire à l'extémité ouest de l'église, de façon 
a ne pas masquer l'autel qui « doit être plus sacré que 
le saint des saints dans le temple juif ». 11 insistait 
pour qu'on fournît aux fidèles l'occasion de communier 
aussi souvent que possible ; il eût désiré que ce fût 
tous les jours; à tout le moins, demandait-il que ce 
fût chaque semaine. A ceux qui hésitaient devant les 
1 Lett. and Corr., t. II, p. 50 à 54. 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 107 

habitudes contraires, il déclarait que ces habitudes 
étaient détestables et qu'il ne fallait pas y avoir égard ^ . 
Newman eût aimé à faire ce que demandait Froude ; 
mais il y trouvait des difficultés. « Voilà un an, écri- 
vait-il, le 21 juin 1834, que je suis préoccupé de com- 
mencer la célébration hebdomadaire du Lord's supper; 
et cependant je n'ai pas encore fait le premier pas^. » 
Ce sera seulement en 1837, qu'il jugera possible de 
faire cette célébration tous les dimanches matins, à 
sept heures ^. 

Ces développements du culte n'eussent été que de 
vaines cérémonies, si, préalablement, une piété sérieuse 
et fervente n'avait été réveillée dans les âmes. Ce réveil 
a été proprement l'œuvre des sermons de Newman. 
Depuis 1828, où ils avaient commencé dans la chaire 
de Sainte-Marie, le renom en était allé grandissant. Ils 
se succédaient régulièrement, de dimanche en di- 
manche, à quatre lieures du soir, et étaient devenus 
l'un des événements de la vie intellectuelle d'Oxford. 
Avant l'heure fixée, l'église se remplissait. Dans l'as- 
sistance, moins de bourgeois de la paroisse que d'étu- 
tudiants de l'Université, bien que Theure fût pour ceux- 
ci fort incommode ; elle coïncidait avec l'heure de leur 
repas. Les souvenirs des témoins permettent de recons- 
tituer la scène * : à gauche de la chaire, un bec de gaz à 
demi baissé pour ne pas éblouir le prédicateur ; l'heure 
venue, celui-ci sort de la sacristie, mince, pâle, courbé, 

^ Froude's Remains. 

2 Lett. and Corr., t. II, p. 50. 

3 Ibid , t. II, p. 227. 

* Voir notamment un article du Dublin Review, avril 1869. 



108 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

avec de grands yeux dont le regard semble percer 
l'enveloppe des hommes et des choses ; on dirait d'une 
apparition qui, dans la demi-obscurité du jour tom- 
bant, descend doucement par les bas-côtés, monte dans 
la chaire; et alors, au milieu d'un silence religieux, 
une voix s'élève, d'un accent unique, doucement musi- 
cale, qui pénètre au plus profond des âmes et les trans- 
porte, comme par une puissance surnaturelle, dans le 
monde des choses invisibles. 

Et cependant celui qui parle n'a rien de ce que nous 
sommes habitués à considérer comme les conditions 
de l'éloquence. Absolument différent de nos grands 
sermonnaires français, on a pu dire de lui « qu'il était 
aussi loin de l'orateur que pouvait l'être un grand 
prédicateur^». Lui-même écrivait en 1834 : « Je 
parle avec fluidité, mais je ne serai jamais éloquent 2. » 
Nulle action : suivant l'usage de la chaire anglaise à 
cette époque, il lit ses sermons; ses yeux demeurent 
fixés sur son manuscrit; pas une fois il ne regarde 
l'auditoire ; ses bras sont immobiles, ses mains cachées ; 
tout au plus, par instant, remue-t-il un peu la tête. Il 
commence d'une voix tranquille, nette, et continue 
sans inflexion. Chaque paragraphe est débité rapide- 
ment et suivi d'une courte pause, comme pour laisser 
le temps de le méditer. Pas un éclat d'intonation, pas 
une effusion de sensibilité, pas un cri de passion. Cette 
réserve semble trahir le scrupule d'un homme trop 
respecteux de l'indépendance des consciences, trop 

1 Occasional Papers, par Ghurch, t. II, p. 442. 

2 Lett. and Corr., t. II, p. 50. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 109 

soucieux du sérieux de la religion pour vouloir agir 
sur ses auditeurs par des surprises oratoires ; il tient à 
ce que rien d'extérieur ne s'interpose entre Dieu et 
l'âme. L'effort qu'il fait pour se contenir, quand une 
émotion plus grande le gagne, donne à sa parole une 
vibration que son calme rend plus saisissante. Parfois 
alors il s'interrompt quelques minutes, durant les- 
quelles l'auditoire demeure en suspens; puis, d'un 
accent plus grave, plus solennel, il prononce une ou 
deux phrases où il met comme une force concentrée ; 
au dire d'un témoin, les sons qu'on entend, en ces ins- 
tants, sortir de ses lèvres, semblent quelque chose de 
plus que sa propre voix^ A l'impression produite par 
ce débit, concourait l'aspect même du prédicateur, 
avec ce je ne sais quoi qui, comme sur le visage de 
Moïse, révélait le colloque avec Dieu. « Sur lui, disait 
un de ses auditeurs d'alors, le jeune Gladstone, il y 
avait une empreinte et un sceau ^. » 

La forme du sermon est en harmonie avec le débit 
et diffère absolument de la rhétorique habituelle de la 

* Article précité du Dublin Review. 

2 La diction de Newrnan n'était pas moins remarquable dans 
la lecture des leçons qui précédaient le sermon. A cette portion 
du service anglican, qui n'est trop souvent qu'une récitation 
insipide ou pompeuse, il savait donner un charme touchant ou 
grandiose et une efficacité singulièrement expressive. Debout 
devant le livre sacré, on eût dit qu'il en pénétrait le fond. Son 
attitude, ses inflexions de voix et jusqu'à ses pauses contribuaient 
à donner au Verbe divin toute sa valeur. C'était une prédication 
où Dieu semblait parler directement. Sur l'impression de ces- 
lectures, les témoignages ne sont pas moins concordants que sur 
celle des sermons ; telle personne qui les avait entendues, étant 
encore enfant, en avait été à ce point saisie que l'intonation lui 
en était demeurée, depuis lors, ineffaçable dans l'oreille. (Art. pré- 
cité du Dublin Review.) 



110 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

chaire. D'ordinaire, les prédicateurs faisaient effort pour 
se guinder; leur parole avait quelque chose de' factice, 
de cérémonieux ; on eût dit qu'ils se croyaient tenus 
de n'aborder leur sujet qu'avec des circonlocutions 
oratoires et de ne le développer qu*avec un certain 
apparat. La parole de Newman a, au contraire, la sim- 
plicité et le naturel d'un homme qui traite en conver- 
sation ou par lettre une affaire grave ; il va droit au 
fait ; rien de convenu, tout est vrai, réel ; nulle déclama- 
tion, nulle onction de commande. Au premier abord, 
l'auditeur est presque déçu de voir que l'orateur ne 
s'est pas mis plus en frais pour lui parler ; mais il sent 
bientôt la force persuasive et le charme de cette sim- 
plicité. D'ailleurs, pour être dégagée de toute recherche 
littéraire, la langue est d'une correction élégante, 
souple et subtile, pleine de nerf et de grâce, parfois 
avec une fleur de poésie ou un pathétique d'autant plus 
poignant qu'il est plus contenu. 

Le sujet est plutôt pratique que technique. New- 
man tient pour admises les grandes vérités dogma- 
tiques et s'applique à montrer la conduite à suivre 
pour en faire la règle de la vie. 11 ne juge pas qu'il 
convienne de porter dans la chaire les controverses 
théologiques qu'il soutenait si ardemment ailleurs, et 
on peut l'écouter pendant assez longtemps, sans l'en- 
tendre parler une seule fois de la succession aposto- 
lique ou des autres thèses qui remplissaient les tracts. 
Est-ce donc que ses sermons ne concouraient pas à 
faire prévaloir les doctrines auxquelles il a entrepris 
de ramener son Eglise? Non certes. La morale qu'il 



LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 111 

prêche implique ces doctrines; elle en est la consé- 
quence pratique et l'expression vivante. Ceux sur qui 
elle a prise acquièrent de la religion une idée qui leur 
rend facile et naturelle l'acceptation de tout le système 
tractarien. Aussi l'un des hommes qui ont le mieux 
connu et jugé cette époque, le doyen Church, a-t-il pu 
écrire : « Sans les sermons, le Mouvement ne se fût 
jamais développé, ou tout au moins il n'eût pas été ce 
qu'il a été ^ . » 

A la différence de nos sermonnaires français qui se 
plaisent à développer des idées générales et abstraites, 
Newman s'attache plus volontiers à un aspect particu- 
lier de ces idées, à un sujet limité et concret 2. Aux 
grandes vues d'ensemble, il préfère les analyses pré- 
cises et profondes, faites non d'imagination, d'après les 
lieux communs de la littérature religieuse, mais sur 
ses observations directes et personnelles. Il a regardé, 
autour de lui, les hommes de son temps et de son pays; 
il s'est étudié lui-même, à travers des épreuves parfois 
douloureuses. Jamais romancier psychologue n'a da- 
vantage pénétré tous les dessous de la conscience 
humaine, ses complexités, ses subtilités, ses sophismes, 
ses contradictions, ses faiblesses. Telle est sa perspi- 
cacité qu'elle s'exerce sur les natures d'esprit, les états 
de vie, les genres de tentation qui sembleraient devoir 
lui être le plus étrangers. Dans la peinture qu'il fait 

1 The Oxford Movement, p. 129. 

^ Cette différence avec la prédication française, signalée par le 
doyen Church {Occasional Papers, t. II), a été mise en lumière 
par le P. Brémond, dans un article intéressant sur les 'Sermons 
de Newman. {Etudes religieuses^ 5 août 1897.) 



H2 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

du mal, jamais de ces exagérations un peu déclama- 
toires, trop fréquentes dans la chaire ; s'il ne dissimule 
rien, il ne force pas la note et garde la mesure. Rien non 
plus de la malice du satiriste; on sent, au contraire, 
derrière la sévérité du moraliste, une charité compa- 
tissante et tendre. C'est que cette analyse n'est pas 
pour lui un jeu d'esprit, la satisfaction d'une sorte de 
curiosité. Son dessein principal, unique, est d'amener 
ceux qui l'écoutent, à regarder en eux-mêmes, à s'in- 
terroger, à se juger ; il veut les rendre anxieux pour 
leurs âmes. La parole du prédicateur sonne à leurs 
oreilles, comme l'écho d'une conscience qui se réveille. 
En présence de généralités, ils eussent pu se dérober 
en se persuadant qu'ils n'étaient pas visés ; ils ne le 
peuvent, lorsqu'ils retrouvent dans le sermon tous les 
détails de leur état particulier et jusqu'à leurs plus 
secrètes pensées. Newman a, du reste, ce don extraor- 
dinaire que chaque auditeur peut croire qu'il s'adresse 
spécialement à lui : ainsi de ces portraits qui semblent 
regarder individuellement toutes les personnes qui 
sont dans une chambre. « Je crois, a dit un témoin, 
qu'aucun jeune homme n'a pu l'entendre prêcher 
sans s'imaginer qu'un indiscret lui avait livré le 
secret de sa propre histoire et que le sermon était fait 
pour lui seul^ » Newman n'a pas seulement le don 
de pénétrer les consciences humaines, il a, plus que 
nul autre, l'intuition et comme la présence continuelle 
des vérités divines. On sent qu'il voit le monde invi- 

' Ce témoin était J.-A. Froude, l'un des frères d'Hurrell. {Th$ 
Nemesis of faith, p. 144.) 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 413 

sible, que ce monde, avec ses profondeurs infinies, est, 
pour lui, le plus réel des mondes, et il donne le senti- 
ment de cette réalité à des esprits qui, jusqu'alors, y 
ont été étrangers; il les transporte avec lui dans ces 
régions si nouvelles pour eux, les place en face de 
ces mystères à la fois redoutables et consolants, et 
leur fait comprendre la nécessité de régler, d'après 
ces vérités éternelles et supérieures, leur vie d'un 
jour. 

Newman choisit ses sujets suivant les besoins de 
son temps et de son pays. Il voit, autour de lui, dans 
l'Eglise d'Angleterre, la pensée religieuse abaissée, 
rétrécie, refroidie, desséchée. Sa prédication est un 
persévérant effort pour la relever, l'élargir, y faire 
pénétrer un peu de chaleur. Il est sans merci pour la 
piété superficielle, médiocre, faite de vaines coutumes, 
de formalités vides, d'onction banale. Il n'admet pas 
qu'on « minimise » le dogme, qu'on expurge l'Evan- 
gile, pour les rendre plus acceptables au monde. Voyez 
le portrait qu'il fait de ceux de ses compatriotes, fort 
nombreux alors, qui s'imaginaient être chrétiens parce 
qu'ils menaient une vie décente et régulière : « Il y a des 
personnes très respectables dont la religion est sèche et 
froide. Leur cœur et leur pensée n'ont jamais franchi 
le seuil du monde à venir. Bon sens robuste, habitudes 
régulières, nulle violence dans les passions, imagina- 
tion trop calme pour entraîner à des idées inquié- 
tantes. Rien chez eux qui ne soit de cette terre, aucune 
difficulté religieuse pour eux, aucun mystère dans 
l'Ecriture, rien qui réponde à de secrets besoins de 



114 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

leur cœur'. » Il se plaît à dénoncer le mensonge de 
cette religion convenable, courtoise, facile à vivre, 
« dans laquelle il n'y a ni crainte véritable de Dieu, ni 
zèlr fervent pou" son bonheur, ni haine profonde du 
péché.^ ni horreur à la vue des pécheurs, ni indignation 
ni pitié en présence des blasphèmes des hérétiques, ni 
adliésion jalouse à la vérité doctrinale,., ni loyauté en- 
vers la sainte Eglise apostolique,... en un mot, qui n'a 
pas de sérieux et qui, à cause de cela, n'est ni chaude 
ni froide, mais, suivant le mot de l'Ecriture, tiède ». 
Et pour donner à sa pensée une forme plus saisissante, 
il ajoute : « Ce serait un gain pour ce pays, s'il était 
réellement plus superstitieux, plus bigot, plus sombre, 
plus féroce dans sa religion. Non, sans doute, que je 
suppose cet état d'esprit désirable, ce qui serait une 
évidente absurdité, mais je pense qu'il est infiniment 
plus désirable, plus plein de promesses, qu'un endur- 
cissement païen et une tranquillité froide, suffisante et 
présomptueuse... Si misérables que soient les supers- 
titions des siècles d'ignorance, si révoltantes que 
soient les tortures maintenant en usage chez les païens 
de l'Est, il vaut mieux, beaucoup mieux, torturer son 
corps tous les jours et faire de la vie un enfer sur la 
terre, que de demeurer ici dans une courte tranquil- 
lité, jusqu'à ce qu'à la fin la fosse s'ouvre sous nos 
pieds et éveille en nous une conscience de notre état 
et un remords qui seront éternellement sans fruit ^. » 



1 Parochial and plain sermons, t. IV, Sermon on the State of 
grâce. 

2 Sermon on the religion of the day, Ibid , t. I. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 115 

Cette tranquillité, un peu pharisaïque, si générale 
alors, Newman ne se lasse pas d'en montrer le péril. 
« To be at ease^ is to be unsafe^ disait-il. Qui est à l'aise 
n'est pas en sûreté ^ » lia de brusques interrogations 
pour secouer les endormis, les satisfaits, pour les forcer 
à réfléchir et à s'inquiéter. « A quoi bon être chrétiens? 
demande-t-il un jour en commençant son sermon. En 
sommes-nous meilleurs pour autant? Quelle raison 
avons-nous de croire que nos vies soient bien différentes 
de ce qu'elles seraient si nous étions païens 2? » C'est 
la même question à laquelle il revient dans un sermon 
célèbre, qui, de l'aveu de tous les contemporains, re- 
mua singulièrement les âmes, et où il traitait de ce 
qu'il appelait d'un mot difficile à traduire : The Ventures 
of faith. Avons-nous risqué, aventuré quelque chose, 
sur la foi dans la parole du Christ? Que perdrions- 
nous si, par impossible, cette foi était déçue ? « Vrai- 
ment, j'en ai peur, ajoutait-il, la plupart des hommes 
appelés chrétiens auraient exactement la même con- 
duite, s'ils étaient persuadés que le christianisme est un 
mythe. Jeunes, ils se livrent à leurs passions ; l'âge 
venu, si leurs affaires ont prospéré, ils se marient, 
s'établissent, et, leur intérêt coïncidant avec leur devoir, 
ils se mettent à faire du zèle contre le vice et l'erreur... 
Honorable conduite, sans doute. Je dis seulement 
qu'elle n'a rien à voir avec la religion. Rien, chez ces 
hommes, n'est une conséquence des principes religieux; 



1 .^P7'won, on the secret faults, Parochial andplain sermons 1. 1. 
* Sermon on the spiritual minci, Ibid.^ t. I. 



416 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

ils ne risquent, ils ne sacrifient rien sur la foi de la 
parole de Jésus-Christ ^ » 

Newman ne craint pas de heurter les habitudes d'es- 
prit des Anglais, sur un point plus sensible encore, en 
leur prêchant cette mortification, ce détachement, qu'ils 
n'avaient pas seulement tout à fait oubliés, mais qui 
leur paraissaient absurdes et méprisables. Il leur dé- 
clare que les comforts of life sont la cause ordinaire de 
leur manque d'amour de Dieu, et que, si l'Eglise angli- 
cane n'est pas plus vivante, c'est pour avoir répudié 
l'ascétisme. Il affirme que « le christianisme n'est pas 
compatible avec cette ardente immersion dans les 
occupations extérieures (^^a^ eager immersion in exter- 
nal pursuits) qui semble être la tentation spéciale 
du génie et du tempérament anglais ». En face de ce 
clergé comfortable qui jouit de son opulence, de sa 
considération mondaine, de sa faveur politique, en face 
de cette nation qui s'enorgueillit de sa prospérité et y 
voit volontiers le signe qu'elle est agréable à Dieu, il 
ose douter que cette faveur et cette prospérité soient 
réellement une bénédiction divine. Il rappelle la loi 
d'humilité et d'épreuves, écrite à toutes les pages de 
l'Evangile, la promesse faite par Notre-Seigneur etpar 
ses apôtres, aux chrétiens, qu'ils souffriraient dans ce 
monde, et il lui semble qu'il y a plutôt lieu de trembler 
quand cette promesse ne se réalise pas. Ceux qui 
mènent une vie parfaitement tranquille et heureuse, en 
bonne intelligence avec le monde, ne doivent-ils pas se 
demander si ce n'est pas la preuve qu'ils ne conforment 

» Parochial and plain sermons, t. IV. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 117 

pas leur conduite à la vérité révélée? L'Eglise qui n'a 
pas sa part d'afïliction, de peine, de détresse, d'injus- 
tice, de calomnie, n'est-elle pas hors de sa voie? N'est-ce 
pas, par leur désobéissance, que les chrétiens, pros- 
pères en ce monde, ont perdu le « privilège d'adversité » 
que le Christ leur avait assuré? « Chez les Hébreux, 
ajoutait Newman, la félicité temporelle était une récom- 
pense de Dieu, une preuve que Dieu était content. Qui 
sait si les choses ne vont pas tout au contraire chez 
nous? Quand les Juifs se voyaient dans l'adversité, ils 
concluaient que Dieu voulait les punir ; nous autres, 
quand nous nageons dans toutes les joies de ce monde, 
ne serait-ce pas que Dieu nous châtie * ? » 

Si étrangement que certains de ces enseignements 
sonnassent à des oreilles anglaises, ils n'en exerçaient 
pas moins une grande action. Les témoignages con- 
temporains sont unanimes à constater la merveilleuse 
autorité morale du prédicateur, l'attrait fascinateur 
qu'il exerçait. Qui était venu une fois, par curiosité, 
pour l'entendre, ne manquait pas de revenir. Et surtout 
que d'âmes remuées, transformées, conquises ! Un té- 
moin affirme, de tel de ces sermons, « qu'il a été, pour 
plusieurs, l'une des principales influences qui ont 
gouverné leur vie ». Ceux mêmes qui demeuraient 
réfraciaires aux conclusions dogmatiques de Newman 
n'échappaient pas pour cela à son influence morale ; 
ils reconnaissaient s'être pénétrés de ses sentiments 
religieux et lui « devoir leur vie spirituelle ». De 
l'effet extraordinaire produit par ces sermons, il est, 

1 Paroch. serm., passim^ notamment t. V. 



118 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXPORD 

du reste, un signe remarquable : c'est la mémoire qui 
en est demeurée si profonde et si vive chez tous ceux 
qui les avaient entendus. Après tant d'années écoulées, 
ils ne peuvent en parler sans une émotion singulière. 
Tous, quels qu'aient été, depuis, leurs rapports avec 
Newman, quelque abîme qui se soit creusé entre eux et 
lui, s'attendrissent en évoquant les échos de Sainte- 
Marie d'Oxford et proclament « n'avoir jamais entendu 
de parole qui pût être comparée à celle-là ». Combien 
l'émotion de cette évocation est plus profonde encore 
chez ceux qui ont suivi le maître jusqu'au bout, 
qui sont arrivés, avec lui ou après lui, à la pleine 
vérité catholique, et pour qui cette prédication a 
été le premier appel de la grâce, la première lueur 
sur le chemin de la conversion ! Ils comparent leurs 
sentiments à ceux des enfants d'Israël, lorsque, parve- 
nus en possession de la terre où « coulaient le lait et 
le miel », ils se souvenaient de ces matinées où, dans 
le désert, à la lueur de l'aube enflammant l'horizon, ils 
sortaient du camp pour ramasser la provision de manne 
de la journée ^ 

L'action de ces sermons ne se limita pas à l'auditoire 
de Sainte-Marie. Après bien des hésitations et malgré 
ses premières répugnances, Newman se décida à les 

1 Cf. les Souvenirs du professeur Shairp et de sir F. Doyle, 
cités par Church {The Oxfoi^d Movement, 141, 143), le témoignage 
recueilli par l'éditeur des Letters and Correspondence of Newman^ 
t. II, p. 219, ceux qu'a réunis Abbott dans son livre, pourtant si 
malveillant, The anglican career of Cardinal Newman, enfin un 
article publié dans le Dublin Review d'avril 1869 sur les Paro- 
chial Sermons de Newman. Voir aussi Hutton, Cardinal Newman, 
p. 102. 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 119 

publier. Le premier volume parut en mars 1834. Le 
succès fut tout de suite très vif. Au rapport des édi- 
teurs, « ce volume écartait du marché tous les autres 
recueils de sermons, comme Waverley et Guy Manne- 
ring avaient naguère écarté tous les autres romans ^ ». 
Les volumes suivants furent publiés à intervalles rap- 
prochés 2. Sur tous les points de l'Angleterre, des 
âmes y découvraient avec joie Valiment dont elles 
avaient besoin, dont elles étaient affamées, et que per- 
sonne ne leur avait encore présenté. Au moins autant 
que les tracts^ les sermons contribuèrent à gagner des 
adhérents au Mouvement ; ils eurent même une action 
plus profonde. Les historiens s'en sont rendu compte 
depuis, mieux encore que les contemporains ne pou- 
vaient le faire sur le moment. « Ces sermons, a dit l'un 
d'eux, ont fait plus qu'aucune autre chose, pour mode- 
ler, vivifier et brasser le tempérament religieux de 
notre temps... Ils ont changé toute la manière de sen- 
tir en matière religieuse 3. » Faut-il ajouter que l'au- 
teur, sans avoir eu aucune préoccupation littéraire, s'y 
montrait, de l'aveu de tous les juges, l'un des premiers 
écrivains de langue anglaise'', et que le modèle ainsi 
donné par lui a complètement transformé la prédica- 



1 Réminiscences^ par T. Mozley, t. I, p. 316. 

2 L'ensemble des sermons de Newman devait former douze 
volumes. 

3 Etude du doyen Ghurch publiée d'abord, en 1869, dans le 
Saturday Review et reproduite dans ses Occasional Papers, t. II, 
p. 441. 

* Comme on demandait à M. Gladstone, vers la fin de sa vie, 
quels avaient été, de son temps, les premiers prosateurs anglais, 
il désignait le cardinal Newman et Ruskin. 



120 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

lion outre-Manche. Aujourd'hui encore, les sermons de 
Newman sont réimprimés en Angleterre, comme, en 
France, ceux de Bossuet ou de Bourdaloue. S'ils semblent 
moins nouveaux qu'au jour où ils furent prononcés, 
c'est que le succès même a fini par faire prévaloir, dans 
le monde religieux, plusieurs des façons de penser et 
d'agir qu'ils avaient entrepris de restaurer ; mais ils ne 
sont ni usés ni vieillis; et, — fait unique, croyons-nous, 
— dans ces enseignements d'un ministre anglican, 
les catholiques ne trouvent pas moins à puiser que 
les membres de TEglise d'Angleterre. 

Newman n'était sans doute pas seul, parmi les trac- 
tartans^ à user de la chaire ; mais il était le seul dont 
les sermons eussent un tel retentissement et une telle 
action. Pusey, par exemple, prêchait de temps à 
autre, soit qu'il remplaçât son ami Newman à Sainte- 
Marie, soit pour quelque autre circonstance particu- 
lière ; mais ce n'était qu'un fait accidentel ; par fonc- 
tion, il était professeur, non pasteur de paroisse; et 
puis, si la gravité de son caractère, le sérieux de ses 
convictions, le prestige de sa vertu donnaient une réelle 
autorité à sa parole, elle manquait d'attrait; ses dis- 
cours étaient d'ordinaire ternes, un peu pesants; on 
les trouvait longs et, pour tout dire, ennuyeux. En 
somme, dans la chaire, autant que dans les tracts, 
Newman était incontestablement le premier ; il y était 
même vraiment unique ; c'est bien lui qui donnait ainsi 
à la réforme religieuse sa voix, cette voix d'un accent 
si nouveau et si pénétrant, qui allait au cœur des jeunes 
générations. Du reste, loin de rapporter à lui-même le 



LES DEBUTS DU MOUVEMENT 121 

mérite de ce succès, il y trouvait le signe d'une inter- 
vention supérieure et y reconnaissait la présence d'un 
« agitateur invisible ». «Je crois vraiment, ajoutait-il, 
qu'un esprit est à l'œuvre au dehors et que nous ne 
sommes que d'aveugles instruments, ne sachant pas où 
nous allons. 11 est trop d'endroits différents où une 
flamme s'élève, pour ne pas en conclure que ce n'est 
l'œuvre d'aucun incendiaire mortel^ .» 

* Lelt. and Corr., t. II, p. 92, 112. 



CHAPITRE III 

T.Vpogée du mouvement 
(1836-1839) 



I. Polémiques soulevées par la nomination du D" Hampden 
Attaques contre les tractarians. Newman et la question du ro. 
manisme. — II. Wiseman, Son origine. Ses débuts à Rome. 
Gomment il est amené à s'occuper de la situation religieuse 
de l'Angleterre. Ses lectures à Londres en 1835 et 1836. Grand 
effet produit. — III. Newman croit nécessaire de faire paraître 
un nouveau livre sur la Via Media et contre le romani sme. 
Certains tracts paraissent au contraire suspects de papisme. 
Publication des Remains de Fronde. Irritation des protestants. 
Blâme inattendu de l'évêque d'Oxford contre les tracts. Après 
négociations, l'accord se fait entre cet évêque et Newman. 
Premiers indices de l'hostilité de l'épiscopat. — VI. Wiseman 
suit, de Rome, le Mouvement. Ses rapports avec les voyageurs 
anglais, notamment avec Gladstone et Macaulay. — V. Le 
Mouvement grandit. Ses principaux adhérents. Bien que dis- 
ciple d'Arnold, Stanley est un moment tenté de suivre 
Newman. W. G. Ward, son origine, ses évolutions, son carac- 
tère. Ses discussions avec Tait. Changement dans l'état moral 
de la jeunesse universitaire. Amitié de Pusey et de Newman. 
Newman demeure le vrai chef du Mouvement. Credo in New- 
manurn. — VI. Premier doute de Newman sur l'Anglicanisme, 
à propos de l'histoire des Monophysites et des Donatistes. Il 
en fait confidence à deux amis. Raisons par lesquelles il 
essaye de se rassurer. Son sermon sur les Appels divins. Le 
doute s'éloigne, mais non sans laisser de trace. 



I 



Oxford ou, pour mieux dire, TUniversité en qui se 
résumait toute la vie d'Oxford, demeurait, au milieu 
de l'Angleterre moderne, comme une cité d'un autre 



l'apogée du mouvement 123 

âge et d'un caractère à part, peu nombreuse, maïs con- 
sidérable; ses agitations, ses divisions, ses luttes, pour 
se renfermer dans l'enceinte de ses vieux et pitto- 
resques collèges, et pour ne porter guère que sur des 
sujets scolastiques ou théologiques, n'en avaient pas 
moins un retentissement dans le pays entier. L'impor- 
tance croissante des tractarians les amenait à jouer un 
rôle plus en vue dans ces luttes. Ainsi firent-ils, 
en 1836, à propos d'une affaire qui agita beaucoup l'Uni- 
versité, l'affaire Hampden. La chaire de professer regius 
de théologie, à Oxford, étant devenue vacante, le gou- 
vernement y avait appelé le D' Hampden, suspect de 
latitudinarisme antidogmatique. L'émoi fut grand chez 
ceux des membres de l'Université qui avaient souci 
de l'orthodoxie de son enseignement. Une polémique 
très vive s'engagea entre adversaires et défenseurs du 
nouveau professeur. De tous les écrits dirigés contre 
ce dernier, nul ne fit autant d'effet qu'une brochure de 
Newman ^ . Les tractarians n'étaient sans doute pas les 
seuls à protester ; ils avaient avec eux, en cette circons- 
tance, les evangelicals ; mais, par leur ardeur comme 
par leur talent, ils se trouvaient au premier rang des 
combattants; aussi était-ce surtout à eux qu'on s'en 
prenait dans l'autre camp. Leur contradicteur le plus 
redoutable fut Arnold, le célèbre Head-master de l'école 
de Rugby 2; dès l'origine du Mouvement, il l'avait 
regardé de mauvais œil ; non seulement il y rencontrait 
des doctrines absolument opposées aux siennes, mais, 

> Elucidations ofD' Hampderi's theological statements. 
* Sur Arnold, voir plus haut, p. 8. 



d24 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

de plus, il avait été fort désappointé de voir, au moment 
où il croyait avoir prise sur l'élite de la jeunesse, une 
influence rivale grandir à Oxford, contrecarrer et primer 
la sienne. Son antipathie s'était exprimée sans ménage- 
ment, dans ses propos et dans sa correspondance * . Il n'é- 
tait donc pas surprenant qu'il saisît l'occasion de l'affaire 
Hampden, pour attaquer les Newmanists ; il publiait 
contre eux, dans la Revue d'Edimbourg d'avril 1836, sous 
ce titre : The Oxford malignants, un réquisitoire d'une 
violence et d'une amertume extrêmes : il y dénonçait 
Newman et ses amis, comme une « petite bande d'ob- 
scurs fanatiques » ; il les qualifiait « d'idolâtres, pires 
que les catholiques romains » ; à ses yeux, leur attaque 
contre le nouveau professeur « ne portait pas le carac- 
tère d'une erreur, mais d'une méchanceté morale ». Les 
adversaires d'Hampden obtinrent que la question fût 
soumise à la Convocation, assemblée de tous les maîtres 

1 Life and Correspondence of Th. Arnold^ par Stanley, t. !•% 
passim. — Dès le 23 octobre 1833, Arnold écrivait à un ami l'ennui 
que lui causaient les « extravagances d'Oxford », et il se deman- 
dait ce qu'allait devenir l'Eglise, « si le clergé commençait à 
faire montre des pires superstitions des catholiques romains, en 
les aggravant et en les dépouillant seulement de cette consistance 
qui marque d'un certain caractère de grandeur jusqu'aux erreurs 
du système romain». 11 saisissait toutes les occasions de déclarer 
que la thèse de la Succession apostolique était une « superstition 
pernicieuse », et d'insister dédaigneusement sur les inconsé- 
quences de la doctrine tractarienne. « C'est, disait-il, la supers- 
tition de la prêtrise sans son pouvoir, la forme d'un gouverne- 
ment épiscopal sans sa substance. » Un diplomate prussien, ami 
d'Arnold, le baron de Bunsen, s'inspirait d'une idée semblable, 
quand, vers la même époque, il reprochait à cette école de vouloir 
introduire en Angleterre « un papisme sans autorité, un protes- 
tantisme sans liberté, un catholicisme sans universalité, un 
évangélisme sans spiritualité ». Ce propos est rapporté par New- 
man, dans une lettre à Fronde. {Letters and Correspondence of 
J.-H. Newman, t. II, p. 143.) 



L APOGEE DU MOUVEMENT 125 

et docteurs de l'Université ; après une première tentative 
qui échoua devant le veto des proctors ^ , ils firent voter, le 
5 mai 4 836, par trois cent trente voix contre quatre-vingt- 
quatorze, une motion qui témoignait delà désapprobation 
du corps universitaire 2. C'était un succès pour les iracta- 
rians qui avaient mené la campagne ; leur importance en 
était accrue et aussi leur crédit auprès des esprits reli- 
gieux effrayés du latitudinarisme ; Pusey le constatait et 
s'en félicitait^. Mais, du même coup, ils s'étaient exposés 
à de redoutables ressentiments. Certains spectateurs 
eurent, d'ores et déjà, le pressentiment que cette vic- 
toire n'était pas sans péril pour les vainqueurs, et que 
l'arme avec laquelle ceux-ci avaient frappé le profes- 
seur suspect se retournerait un jour contre eux. Dans 
la séance de la Convocation, un partisan de Hampden 
disait à Manning, en voyant passer Newman : « Avant 
longtemps, nous serons convoqués ici pour voter 
contre Neander''. » 

1 Les Proctors^ chargés particulièrement de la police acadé- 
mique, avaient un droit de veto dans les délibérations de la Con- 
vocation. 

2 Ne pouvant arracher le nouveau professeur de la chaire où 
l'avait placé la nomination royale, la Convocation décida qu'il 
serait privé du droit, jusqu'alors attaché à ses fonctions, de 
prendre part à la désignation des sélect preachers^ appelés à 
prêcher devant l'Université, et de donner son avis au cas où un 
prédicateur serait déféré au chancelier, à raison de ses doc- 
trines. 

^ Lettre à un ami d'Allemagne du 6 mars 1837. [lÂfe of Pusey y 

* Cette façon de gréciser le nom de Newman était assez en 
usage alors dans les conversations d'Oxford. Le propos que je 
viens de citer a été rapporté par Manning lui-même. [England 
and Christendom, Introd,^ p. 47.) — Voir une autre version du 
même propos dans Purcell, Life of Card. Manning ^ t. I, p. 114, 
115. 



126 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Contre les tractarians^ l'arme principale des amis de 
Hampden avait été l'accusation de romanisme ; quel- 
ques-uns, pour alarmer plus sûrement le vulgaire, 
employaient des procédés d'une habileté un peu 
grossière : tel ce D"" Dickinson, plus tard évêque, 
qui affectait de donner la « tra duction fidèle » d'une 
prétendue lettre pastorale où le Pape félicitait les 
auteurs du Mouvement <. Pusey protesta sévèrement 
contre ce genre de polémique 2. C'était de la meil- 
leure foi du monde que les traotarians se jugeaient 
calomniés, quand on les accusait de tendre à Rome. 
Depuis les premiers tracts où Newman avait, en pas- 
sant, lancé plus d'un trait contre l'Eglise romaine^, il 
avait encore accentué son opposition ; en 1835, il fut 
amené, avec un de ses amis, à soutenir contre un prêtre 
français, l'abbé Jager, sur les titres respectifs de l'an- 
glicanisme et du catholicisme romain, une controverse 
épistolaire, publiée au fur et à mesure dans un journal 
de Paris'' ; à la même époque, il traita ce sujet dans 
les lectures théologiques qu'il entreprit de donner dans 
la chapelle dite d'Adam de Brome, dépendance de 
de l'église Sainte-Marie. Cette sorte d'étude prélimi- 



i A pastoral epistle from his Holiness the Pope tosome memhers 
of the University of Oxford, faUhfully translated from the ori- 
ginal latin. 

^ An earniest remonstrance to the author of the Pope' s pastoral 
letter. 

3 Voir plus haut, p. 89. 

4 Les lettres ainsi échangées, après avoir été publiées dans 
ÏUnivers, furent, en 1836, réunies en volume par l'abbé Jager, 
sous ce titre : le Protestantisme aux prises avec la doctrine catho- 
lique, ou controverses avec plusieurs ministres anglicans, membres 
de V Université d'Oxford, 



L'APOGEE DU MOUVEMENT 127 

naire le conduisit à déclarer, vers la fin de 1835, avec 
la vive approbation de Pusey et de Keble, que le 
moment était venu d'aborder de face et de traiter à 
fond, dans les tracts^ la question du romanisme^ Tel 
fut, en effet, l'objet du tract 71 qu'il fit paraître le 
l*"" janvier 1836, quelques semaines avant la nomina- 
tion de Hampden. Peu après, en mars et avril 1836, 
c'est-à-dire au plus vif des polémiques sur cette nomi- 
nation, il publia, dans le British Magazine^ sous ce 
titre : Home thoughts abroad^ une sorte de dialogue où 
il mettait aux prises un anglican et un catholique 
romain. 

A la vérité, même dans ces écrits où il se flattait de 
donner des gages de sa fidélité à l'Église d'Angleterre 
et d'établir les raisons de sa séparation d'avec Rome, 
Newman n'échappait pas aux critiques et aux suspi- 
cions de ses adversaires. 11 se refusait, en effet, à 
employer, pour justifier cette séparation, les arguments 
jusqu'alors en cours parmi ses coreligionnaires et qui 
avaient, à ses yeux, le tort de s'attaquer au principe 
de toute Eglise. Il reconnaissait que, sur beaucoup de 
points, l'Eglise romaine avait raison contre le protes- 
tantisme ; il lui faisait honneur d'avoir, mieux que 
l'Eglise d'Angleterre, gardé le dépôt de certaines 
vérités et d'avoir, plus qu'elle, l'une des « notes » de la 
véritable Eglise, celle de catholicité. Pour trouver où 
se séparer, il lui fallait en venir aux nouveautés qu'il 
accusait Rome d'avoir ajoutées au symbole primitif et 
qui lui avaient fait perdre une autre « note », celle 

i Lett. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 136, 138, 143, 153. 



428 NEWMAN BT LE MOUVEMENT D OXFORD 

d'antiquité ou d'apostolicité. C'était cette « corruption 
romaine », comme il disait, et non le fond premier de 
la doctrine de l'Eglise de Rome, qui empêchait de se 
joindre à elle. Il ne niait pas, du reste, que son Eglise, 
elle aussi, n'eût péché ; elle avait sa corruption, la 
corruption protestante, dont elle était tenue de se 
dégager, ce qui, sur plusieurs points, la ramènerait 
aux doctrines conservées par Rome. Un tel langage 
sonnait mal aux oreilles des « libéraux » ou des evan- 
gelicals. Parmi les high churchmen eux-mêmes, plu- 
sieurs trouvaient que l'auteur se montrait trop pessi- 
miste sur l'état de son Eglise, qu'il faisait trop de con- 
cessions à l'Eglise de Rome. « Vous devez, lui écrivait 
Rose, me faire, non pas supporter, mais aimer 
— et aimer chaudement et passionnément, — l'Eglise 
ma mère ^ . » 



H 



Dans le tract 71, Newman indiquait, parmi les rai- 
sons qui le conduisaient à aborder la controverse avec 
les « romanistes », une sorte de réveil de ces derniers 
qu'il montrait s'agitant sur les flancs de l'angnca- 
lisme, fiers de grandir et raillant les partisans de 
l'Eglise établie de leur impuissance à argumenter contre 
eux. Ce réveil était un fait tout nouveau. J'ai déjà eu 
occasion de dire à quel état de dépression une longue 
existence de parias avait réduit les catholiques anglais, 
au commencement du siècle. L'émancipation, votée 

* Lives of twelve good men, par Burgon, 1. 1", p. 214. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 129 

en 1829, n'avait pas paru, tout d'abord, les relever de 
cette dépression ; c'est qu'elle n'était pas leur œuvre, 
le fruit de leurs efforts, mais avait été conquise, en 
dehors d'eux, par O'Connell, à la tète de ses Irlandais 
et avec le concours tout politique des whigs. Sortis des 
catacombes, on eût dit que le grand jour les éblouis- 
sait. Ils demeuraient timides et méfiants. Des droits 
politiques qu'on leur avait restitués, ils étaient plus 
embarrassés qu'empressés de faire usage. Tel de leurs 
évêques, loin de les pousser à entrer dans la carrière 
publique qui leur était ouverte, se montrait plutôt 
inquiet des dangers que pouvait y courir leur foi^ Que, 
dans le domaine purement religieux, le catholicisme 
pût, grâce à cette liberté nouvelle,'reprendre, en Angle- 
terre, quelque chose du terrain perdu, c'était une pen- 
sée qui ne venait à l'esprit de presque aucun des anciens 
catholiques ; ils étaient depuis trop longtemps désac- 
coutumés d'espérer. Rien ne paraissait pénétrer chez 
eux du souffle qui enflait alors les voiles du catholi- 
cisme, en Allemagne, en France surtout. A plus forte 
raison n'avaient-ils pas idée que leur cause eût 
quelque chose à gagner au mouvement qui se produi- 
sait parmi quelques clergymen d'Oxford ; ils ignoraient 
ce mouvement ou s'en défiaient, comme ils étaient 
habitués à faire de toute chose anglicane. D'où venait 
donc le réveil de romanisme que Newman signalait 
avec inquiétude, en janvier 1836? 

Un catholique, un prêtre, s'était trouvé, assez anglais 

' Lettre pastorale écrite, le 1" janvier 1830, par l'évêqueBramston. 

9 



i30 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'oXPORD 

pour comprendre ses compatriotes et s'en faire com» 
prendre, et cependant assez dégagé, par sa formation 
personnelle, des habitudes d'esprit des catholiques 
d'outre-Manche, pour n'avoir ni leur timidité, ni leurs 
courtes vues : c'était Nicolas Wiseman^ Il était né à 
Séville, en 1802; sa famille, d'origine anglaise et irlan- 
daise, avait émigré depuis longtemps en Espagne, pour 
y faire le commerce. Ayant perdu son père à trois ans, 
il fut ramené par sa mère en Angleterre et placé, peu 
après, au collège catholique d'Ushaw, fondé en 1793, lors 
de la suppression de ce collège de Douai où, pendant 
si longtemps, avaient été élevés les enfants des catho- 
liques anglais. Ce fut, sans doute, en passant ainsi les 
premières années de sa jeunesse en terre anglaise, au 
milieu de camarades anglais, que Wiseman acquit ce 
qui faisait dire plus tard, par ses compatriotes protes- 
tants, qu'après tout «il était proprement un Anglais». 
Seulement le collège d'Ushaw avait hérité de celui de 
Douai la tradition de cette éducation austère qui, pen- 
dant plus de deux siècles, s'était donné pour tâche 
d'affermir les jeunes âmes dans leur foi, de les armer 
en vue de l'inévitable persécution, mais qui les laissait 
un peu repliées sur elles-mêmes, en méfiance à l'égard 
d'un public hostile, plus prêtes à endurer qu'à entre- 
prendre. Si Wiseman fût demeuré sous les influences 
qui régnaient dans ce collège, se fût-il dégagé de 
l'inertie passive et craintive où s'enfermaient ses core- 

1 La vie de Wiseman vient d'être racontée dans Texcellent 
ouvrage de M. Wilfrid Ward, The Life and Times of Cardinal 
MSriseman, 



l'apogée du mouvement 131 

ligionnaires ? La Providence y mit ordre. En 1818, lors 
de la réouverture du collège anglais, à Rome, il fit 
partie delà première colonie de jeunes élèves, envoyés 
d'Angleterre pour le peupler. Ce fut là qu'il poursuivit 
ses études ecclésiastiques, fut reçu docteur en théologie 
en 1824 et ordonné prêtre en 1825. Nul mieux que lui 
n'a compris et goûté ce charme de Rome, que les 
esprits cultivés sentaient alors si vivement, et que des 
altérations, barbarement et systématiquement pousui- 
vies, tendent aujourd'hui à détruire. A l'époque où il 
y arrivait, la ville papale, après les terribles crises de 
la Révolution et de la conquête impériale, jouissait de 
renaître à la paix, à la sécurité. Elle s'y laissait vivre 
doucement et un peu mollement, sans songer aux dan- 
gers de Tavenir, heureuse de voir revenir dans ses 
murs les artistes, les penseurs et les savants, fière du 
prestige que retrouvait au dehors le Saint-Siège, 
naguère si rudement humilié et maltraité, et des signes 
de renaissance catholique qui se produisaient sur tant 
de points, notamment en Allemagne et en France. 
Dans cette atmosphère sereine et lumineuse, l'imagi- 
nation naturellement romantique de Wiseman, naguère 
comprimée dans le milieu sévère et embrumé d'Ushaw, 
s'épanouissait librement; elle s'ouvrait à toutes les 
curiosités pittoresques, artistiques, archéologiques, 
religieuses, auxquelles Rome fournissait aliment. Le 
jeune prêtre commença par s'attacher plus particuliè- 
rement aux études orientales et bibliques; quelques 
publications le mirent en vue et le firent nommer, 
en 1827, quand il n'avait encore que vingt-cinq ans, 



132 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

vice -recteur, puis, Tannée suivante, recteur du collège 
anglais. 

Jusqu'alors, dans la vie de Wiseman, sa patrie sem- 
blait ne tenir à peu près aucune place. Sans doute, sur 
la demande du Pape, il donnait, dans une église du 
Corso, des sermons destinés aux résidents anglais. 
Sans doute aussi sa situation de recteur lui attirait la 
visite des touristes, ses compatriotes, qui cherchaient 
d'autres informations que celles des ciceroni d'hôtel. 
Tout cela néanmoins ne le sortait pas de son existence 
principalement romaine. Un premier appel lui vint 
d'un jeune converti de noble race, le dernier fils de lord 
Spencer, qui s'était fait catholique en 1830 et était 
venu passer deux ans à Rome, au collège anglais, pour 
se préparer aux saints ordres'. Né en 1799, écolier à 
Eton, étudiant à Cambridge, George Spencer avait été 
dirigé par sa famille vers l'état ecclésiastique, et 
chargé, à vingt-trois ans, d'une paroisse de campagne ; 
après quelques années d'un ministère très charitable- 
ment rempli, il s'était trouvé conduit à la vraie foi par 
le seul travail intime d'une conscience très droite et 
d'une âme très pieuse : nulle influence extérieure n'avait 
déterminé sa conversion ; il était sans rapport avec les 
hommes qui devaient susciter le Mouvement d'Oxford. 
Devenu catholique, bientôt prêtre, plus tard même 

^ Depuis le commencement du siècle, il y avait toujours eu un 
certain courant de conversions ; mais celles-ci étaient peu nom- 
breuses, isolées et sans grand retentissement. Celle de Spencer, 
ainsi que celle de M. Ambrose de Lisle, riche gentleman du Leices- 
tershire, survenue l'année précédente, avaient fait, à raison 
de la situation sociale des personnages, un peu plus de bruit 
que les autres. 



l'apogée du mouvement 133 

religieux passionniste, il n'eut qu'une pensée : la con- 
version de l'Angleterre; seulement il professait que 
cette conversion ne pouvait être obtenue que par la 
prière, et l'œuvre de toute sa vie devait être de susciter 
partout cette croisade de la prière. Pendant son séjour 
au collège anglais, il avait pu apprécier la haute valeur 
du jeune recteur, son cadet de deux ans ; il le voyait à 
regret employer son talent à étudier des manuscrits 
orientaux ; un jour, il ne put se retenir de lui en faire 
l'observation et de lui indiquer une besogne plus pra- 
tique et plus efficace : ce serait, lui disait-il, « de 
prendre en main, comme il convenait à un prêtre, 
l'œuvre de la mission anglaise ^ ». Wiseman, qui faisait 
grand cas de la sainteté de son élève et augurait 
beaucoup de son action, dut prendre l'avis en consi- 
dération. Dans les années qui suivirent, il parut plus 
occupé de l'Angleterre que par le passé, plus désireux 
d'y seconder le mouvement catholique. 

Ce ne fut pas toutefois l'appel d'un converti, ce fut 
un entretien avec deux cîergymen anglicans qui agit 
d'une façon vraiment décisive sur la direction donnée 
à la vie de Wiseman. J'ai raconté déjà comment, au 
commencement de 1833, il avait reçu la visite de 
Newman et de Fronde 2, et combien il avait été frappé 
de leur nature d'esprit catholique. Ce fut pour lui 
une révélation ; une espérance inattendue s'ouvrait 
devant lui. « A partir de ce jour, a-t-il écrit plus 

ï Life and Times ofCard. Wiseman^ t. I", p. 101. 
* Voir plus haut, p. 58. 



134 NEWMAN ET LEr MOUVEMENT d'oXFORD 

tard', je n'ai plus hésité à croire qu'une ère nouvelle 
commençait pour l'Angleterre ; je me dévouai à ce grand 
objet, et, pour m'y donner exclusivement, j'abandonnai 
mes études favorites des années précédentes 2. » Désor- 
mais, en effet, il a les yeux fixés sur l'Angleterre. Il 
suit la campagne des tracts^ avec une attention émue. 
Non qu'il entrevoie, au terme de cette campagne, des 
conversions nombreuses au catholicisme. Ce rêve d'une 
Angleterre catholique, qui hantait la pieuse imagina- 
tion de Spencer, lui paraît une utopie. Ce qu'il espère 
seulement, — mais la chose lui semble d'un grand 
intérêt, — c'est la « déprotestantisation » de l'Eglise 
établie et de l'esprit anglais. Des événements qui s'ac- 
complissent ou se préparent lui paraissent résulter, 
pour ses compatriotes catholiques, des chances nou- 
velles et aussi des devoirs nouveaux. A son tour, il 
répéterait volontiers de lui-même, ce que lui a dit 
Newman, lors de sa visite : «J'ai une œuvre à faire 
en Angleterre. » Convaincu que, pour l'accomplir, il 
lui faut d'abord voir sur place hommes et choses, il 
se décide, vers la fin de 1835, à partir pour ce pays 
avec l'intention d'y séjourner plusieurs mois. 

Wiseman débarque en Angleterre, au mois de sep- 
tembre 1835. Il est tout feu et tout flamme pour l'œuvre 
qu'il veut entreprendre. A son passage par Paris, il a 
pu constater l'étonnant succès avec lequel, dans un 
milieu presque aussi hostile au catholicisme qu'une 
terre protestante, son ami Lacordaire vient d'inau- 

» En 1847. 

« Life and Times of Card. Wiseman, 1. 1", p. 119. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 135 

gurer les conférences de Notre-Dame : sa confiance et 
son ardeur en sont accrues. Et cependant ce qu'il peut 
constater tout d'abord, par lui-même, de l'état d'esprit 
des catholiques anglais, de l'isolement craintif et ran- 
cuneux où ils se renferment, de leur manque de prépara- 
tion à toute action publique, serait fait pour décourager 
tout autre que lui. « Leurs chaînes, a-t-il écrit, étaient 
enlevées ; non la crampe et Tengourdissement qu'elles 
avaient produits K » Aller ouvertement à l'opinion 
anglaise, faire à haute voix appel à son bon sens, à sa 
clairvoyance, à sa loyauté, par l'exposé sincère d'une 
foi religieuse qu'elle n'a connue jusqu'ici que défigurée, 
l'idée n'en serait jamais venue à ces catholiques ; elle 
supposait une aisance d'allure, une hardiesse, une con- 
fiance dans ses moyens d'action et aussi dans la jus- 
tice de ceux auxquels il fallait s'adresser, qui leur 
manquaient complètement. C'est pourtant cette entre- 
prise que va tenter seul, avec ses propres forces, ce nou- 
veau venu, presque étranger dans sa patrie. 11 a deviné 
que l'heure était favorable, que des causes diverses 
et même contraires, — idées de tolérance religieuse et 
de curiosité philosophique propagées par l'école libé- 
rale, retour de justice rétrospective né du progrès des 
études historiques, discrédit de Tanglicanisme officiel 
et des sectes ses rivales, aspirations plus ou moins 
conscientes vers une religion plus sérieuse et plus 
vivante, — concouraient à assurer tout au moins un audi- 
toire à celui qui viendrait annoncer à cette Angleterre, 
depuis plusieurs siècles étroitement renfermée dans 
1 Life and Times of Card. Wiseman^ 1. 1", p. 216 



436 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

son protestantisme insulaire, le Dieu, inconnu pour elle, 
de l'Eglise romaine. 

Invité par le desservant de la chapelle sarde ^, à 
Londres, à prêcher en italien devant la petite congré- 
gation qui s'y réunissait, Wiseman entreprend de 
joindre, pendant TAvent, à cette prédication paroissiale, 
des lectures faites en anglais, à l'adresse des protes- 
tants aussi bien que de ses coreligionnaires, sur « les 
principales doctrines de TE glise catholique ». Le renom 
qu'il s'est acquis à Rome attire des auditeurs de toute 
croyance, que retiennent le charme de son talent et 
l'intérêt qu'il sait donner au sujet. « J'ai deux lectw^es 
par semaine, écrit-il, en décembre 1835, à un de ses 
amis romains. L'effet a été mille fois plus considérable 
que je ne m'y attendais. La chapelle est pleine à suffo- 
quer : fût-elle trois fois plus grande, elle serait rem- 
plie ; chaque siège est occupé une demi-heure avant les 
complies. J'ai parlé rarement moins d'une heure et 
demie, généralement une heure trois quarts ; personne, 
cependant, ne trouve cela trop long, et l'attention ne 
faiblit pas un moment 2. » Wiseman est à la fois heu- 
reux et un peu troublé de son succès. « Il m'arrivait 
souvent, a-t-il raconté plus tard, de verser des larmes 
dans la sacristie ; je craignais que, tout en faisant du 
bien aux autres, mes lectures ne fussent en train de 
me remplir de vaine gloire ^. » 

1 C'était un reste de ces chapelles d'ambassade qui avaient 
été, pendant longtemps, les seules autorisées pour le culte catho- 
lique, à Londres. 

2 Life and Times of Card. Wiseman, t. I", p. 233, 234. 
8 Ibid., p. 233. 



l'apogée du mouvement 137 

Le résultat de cette première expérience encourage 
Wiseman à donner une nouvelle série de lectures^ pen- 
dant le Carême de 1836. Le succès en est plus grand 
encore. La spacieuse église de Moorfields, où l'orateur 
s'est transporté, n'est pas moins comble que n'était la 
chapelle sarde, u De mémoire d'homme, constate un 
contemporain, aucune lecture de ce genre n'a éveillé 
un si vif intérêt. » Les protestants continuent à former 
une partie notable de l'assistance : lord Brougham est 
parmi les auditeurs les plus assidus. Les sujets choisis 
par l'orateur sont tels qu'il convient aux préventions 
du public anglais : plusieurs conférences sont -consa- 
crées à établir le principe d'autorité, en opposition 
avec celui du jugement privé, et à montrer, dans 
l'Eglise catholique, l'autorité vivante dont manque toute 
communion séparée; ce point capital bien fixé, l'ora- 
teur s'attache à expliquer les doctrines depuis long- 
temps défigurées par le protestantisme, la pénitence, 
le purgatoire, les indulgences, l'invocation des saints, 
la vénération des images et des reliques, la trans- 
substantiation. Le ton simple, courtois témoigne que 
l'orateur a confiance dans la loyauté de l'auditeur. Rien 
de la controverse : le mot lui-même est répudié par 
Wiseman : « Ce n'est pas, dit-il, pour attaquer les 
autres, pour chercher à remporter sur eux une victoire, 
que je viens m'adresser à vous. » Il a souci d'éclairer, 
sans irriter. Il se borne à exposer la vérité catholique, 
à la mettre en pleine lumière, à l'appuyer de preuves 
ingénieusement appropriées à l'état d'esprit et aux 
besoins moraux de ses compatriotes. Cette méthode 



138 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

tranche complètement sur Tapologétique courante. Les 
protestants sont surpris et charmés de rencontrer cette 
politesse et cette bonne grâce, cette pénétration et 
cette ouverture d'esprit, chez un de ces prêtres romains 
dont ils étaient habitués à se faire une idée si sombre 
ou si grossière. Wiseman ne sait pas seulement leur 
plaire ; il a ce qui vaut mieux, le don de persuasion. 
A sa parole, plusieurs anglicans de marque se con- 
vertissent, entre autres le célèbre architecte Pugin, 
apôtre ardent et quelque peu intolérant du revival 
gothique outre-Manche. D'autres, sans aller jusqu'à la 
conversion, sentent leurs préventions détruites ou dimi- 
nuées, et confessent que la position du catholicisme est 
beaucoup plus forte, plus raisonnable qu'ils ne se le 
figuraient. Enfin ceux qui demeurent opposés sont du 
moins, obligés de discuter ces lectures; leur succès 
s'impose à eux; les journaux en parlent à plusieurs 
reprises et longuement, comme d'un événement consi- 
dérable. L'opinion est saisie de la question ; cela seul 
est un fait absolument nouveau. L'effet n'est pas moins 
considérable sur les catholiques. Tout est pour les sur- 
prendre, et qu'un prêtre parle sur ce ton, et qu'il soit 
ainsi écouté. Certains, sans doute, hochent la tête, 
comme s'il y avait là quelque chose de suspect et de 
dangereux. Mais la plupart sont flattés de voir leur 
religion, jusqu'alors maltraitée et dédaignée, faire si 
bonne figure et prendre tant d'importance auprès du 
public anglais. Rien n'est mieux fait pour leur rendre 
courage et confiance. En vue de témoigner leur grati- 
tude à l'auteur d'une telle transformation, ils ouvrent 



L APOGÉE DU MOUVEMENT 139 

une souscription et font frapper une médaille d'or, 
portant sur une face l'image de Wiseman, sur l'autre 
cette inscription : Nicholao Wiseman^ aviiâ religione 
forti suavique eloquio vindicatâ^ Catholici Londinenses^ 
MDCCCXXXVI, 

Wiseman ne se contente pas d'une prédication forcé- 
ment passagère ; il se préoccupe d'assurer à ses core- 
ligionnaires un moyen d'action durable. Réalisant donc 
un projet qui l'occupait depuis deux ou trois ans, il 
fonde, d'accord avec O'Connell, la Revue de Dublin^ 
qui se publie à Londres et dont le premier numéro 
paraît en mai 1836. Son dessein est de poursuivra par 
là, l'œuvre commencée dans ses lectures^ de faire con- 
naître au public anglais, dont la curiosité vient d'être 
éveillée sur ces questions, « le génie du christianisme, 
sous sa forme catholique », de mettre en lumière sa 
grandeur, sa beauté, et aussi sa variété et sa souplesse. 
Il a stipulé, en termes exprès, que la revue « appartien- 
drait au jour présent, c'est-à-dire qu'elle traiterait de 
questions vivantes* ». Et tout d'abord, pour mettre 
cette méthode en pratique, il entend que l'un des pre- 
miers objets du recueil soit de suivre, de surveiller, de 
seconder, en essayant de le redresser, ce Mouvement 
d'Oxford, sur lequel il fonde de grandes espérances et 
auquel, à son avis, les catholiques ne peuvent rester 
plus longtemps inattentifs ou hostiles. Il donne 
l'exemple, en insérant, dans la première livraison, 
un article sur la controverse soulevée par la nomina- 
tion du D"" Hampden : il s'y montre sympathique aux 

» Life and Times of Card. Wiseman, t. I", p. 252. 



140 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

sentiments et aux aspirations de Newman et de ses 
amis, mais fait sentir rinconsistance de leur situa- 
tion, la vanité de leur effort, et comment ils reven- 
diquent, pour leur Eglise, une autorité, une unité doc- 
trinale et disciplinaire qu'elle ne peut avoir à raison de 
son origine, de sa constitution et de son principe; il 
n'en témoigne pas moins sa satisfaction de les voir 
s'engager dans cette voie et les engage à poursuivre : 
« Un jour viendra, dit-il, où ils passeront des rêves de 
la théorie à une réalité qui répondra à leurs plus 
ardentes attentes et remplira pleinement leurs justes 
désirs. » 

Quand, en août 1836, Wiseman reprend le chemin 
de Rome, où le rappellent ses devoirs de recteur, il est 
bien décidé à ne plus perdre de vue la crise religieuse 
d'Angleterre. L'année qu'il vient de passer dans sa 
patrie, marque le début d'une ère nouvelle dans l'his- 
toire du catholicisme outre-Manche. 11 a donné le signal 
d'une évolution qui ne s'arrêtera plus. 11 a décidé les 
catholiques anglais à sortir de leurs catacombes. Tout 
ce qu'ils vont aussitôt entreprendre pour se faire une 
place dans la vie publique et pour ranimer leur vie reli- 
gieuse, — fondation de journaux •, d'asssociations de 
défense ^, d'œuvres de zèle ou de charité, constructions 
d'églises, restauration du culte, multiplication du 
clergé, — a son origine dans l'exemple et l'impulsion 
donnés par le jeune prêtre qui était arrivé de Rome, 

1 Fondation, en 1837, du London and Dublin weekly orthodox 
Journal et du Catholic Magazine^ recueil mensuel; en 1840, du 
Tablet. 

2 Fondation, en 1838, du Catholic Institute of Great Britaiiu 



Il l'apogée du mouvement 144 

à la fin de 1835, seulement pour un séjour de quelques 
mois. On sera sans doute frappé de ce fait que l'initia- 
tive de Wiseman ait ainsi coïncidé avec le Mouvement 
suscité par Newman à Oxford. Pas le moindre lien 
entre ces deux hommes : leurs points de départs étaient 
absolument distincts et même opposés. Et cependant, 
dans le dessein providentiel, ils concouraient, Tun et 
Tautre, au succès de la même cause, si bien qu'on serait 
embarrassé de dire lequel l'a mieux servie. Seulement, 
il y avait, en 1836, entre Wiseman et Newman, cette 
différence, que le premier entrevoyait dès lors la con- 
vergence des deux mouvements, tandis que le SQCond 
ne s'en doutait pas, et au besoin la répudiait. 



III 



Le bruit fait par les lectures de Wiseman, les contro- 
verses qu elles suscitaient et qui se prolongèrent même 
après son départ pour Rome, amenèrent Newman à 
s'expliquer, une fois de plus, sur la délicate question de 
la situation de l'Eglise anglicane en face de l'Eglise de 
Rome. Le problème pesait visiblement sur son esprit. 
Il se décida donc à publier, au commencement de 1837, 
sous ce titre ; The prophetical of/ïce ofthe Church^ viewed 
relatively to romanism and popular protestantisme un 
livre auquel il travaillait depuis longtemps, qu'il avait 
plus d'une fois remanié ', et dans lequel il reprenait et 
développait les idées déjà émises dans ses lettres à 
l'abbé Jager et dans ses lectures de la chapelle d'Adam 

» Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. Il, p. 215. 



142 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

de Brome. Il n'était pas sans anxiété sur la façon dont 
sa thèse serait accueillie *. Son dessein était de former, 
avec les matériaux jusqu'alors épars et mal assortis 
des docteurs anglicans, un corps de théologie qui lui 
paraissait faire défaut à son Eglise; il s'agissait tou- 
jours, bien entendu, d'aboutir à cette via média qui 
permettait d'échapper à la fois au protestantisme et au 
catholicisme ; contre le premier, il revendiquait le prin- 
cipe dogmatique et sacramentel ; du second, il repous- 
sait ce qu'il appelait la corruption romaine ; chez l'un, 
il condamnait l'abus du jugement privé, chez l'autre, la 
prétention à l'infaillibilité doctrinale. Ces idées avaient 
été, sans doute, déjà indiquées dans ses précédents 
écrits; mais il les présentait, cette fois, sous une 
forme plus complète, et surtout le ton avec lequel il 
parlait de l'Eglise romaine était plus âpre et plus 
rude. 

Est-ce donc que ce livre laissait au lecteur l'impres- 
sion d'une doctrine définitive et bien sûre d'elle-même ? 
Non, on y sentait une incertitude inquiète ou tout 
au moins un tâtonnement, comme d'un pilote réduit 
dans la brume, à chercher sa route à coups de sonde 
répétés. Qu'il fût dans la bonne direction, Newman 
voulait l'espérer, mais eût-il osé l'affirmer? C'était une 
expérience qu'il tentait et dont l'avenir seul ferait con- 
naître le résultat. Lui-même écrivait dans l'Introduc- 
tion : « On peut dire que le protestantisme et le 
papisme sont des religions réelles ; personne ne saurait 
avoir de doute à leur sujet ; elles ont fourni le moule 
1 Lett. and. Corr.,X. II, p. 220, 229; — Purcell, t. I", p. 224. 



r 



L APOGEE DU MOUVEMENT î43 

dans lequel les nations ont été jetées ; mais la via média 
n'a jamais existé, sauf sur le papier ; elle n'a jamais été 
mise en pratique; elle est connue non positivement, 
mais négativement, dans ses différences avec les sym- 
boles rivaux, non dans ses propriétés à elle ; et elle ne 
peut être décrite que comme un tiers système qui n'est 
ni l'un ni l'autre, qui est partiellement tous les deux... 
Qu'est-ce, sinon s'imaginer, à travers monts et rivières, 
une route qui n'a jamais été percée? » Et il ajoutait : 
« Il reste à essayer si ce qu'on appelle l'anglo-catho- 
licisme est susceptible d'être professé, de servir de règle 
de conduite, et d'être maintenu dans une vaste sphère 
d'action, ou, si c'est une simple modification, un état 
transitoire soit du romanisme, soit du protestantisme 
populaire. » A la fin de son livre, quand il s'agissait 
de conclure, le même doute, la même défiance, le repre- 
naient : « A cette heure où nos discussions tirent à leur 
fin, où la fièvre des recherches a cessé et fait place à la 
lassitude, nous sentons, de loin en loin, revenir la pen- 
sée qui pesait déjà sur nous quand nous avons abordé 
ce sujet; cette pensée, c'est que tout ce que nous venons 
de dire n'est qu'un rêve, exercice capricieux plutôt que 
conclusion pratique de notre intelligence. » Ainsi nous 
apparaît Newman, en 1837, tel qu'il devait rester 
encore pendant plusieurs années, cherchant labo- 
rieusement, anxieusement, douloureusement, un fonde- 
ment solide à ses croyances. Est-il surprenant que des 
observateurs avisés, comme J.-B. Mozley, crussent 
entrevoir tout au fond de cet esprit « une incrédulité 
latente au sujet de l'existence même de l'Eglise d'An- 



144 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D*OXFORD 

gleterre * » ? Toutefois, marquons bien sur quel point, 
à cette date, Newman pouvait avoir quelque incertitude 
ce n'était pas sur la nécessité de suivre une via média 
qui fût séparée de Rome; c'était uniquement sur le 
choix des principes d'après lesquels devait s'opérer et 
se justifier cette séparation ; il se demandait si, à 
l'épreuve, ces principes seraient jugés bien solides; 
dût cette épreuve ne pas leur être favorable, la consé- 
quence, dans sa pensée, n'en devrait jamais être d'aller 
à Rome, mais seulement de se mettre en quête d'un 
autre système. 

Si, pour répondre à certaines accusations, Newman 
avait jugé un moment nécessaire d'insister sur les 
points où il se séparait de Rome, sa tendance naturelle 
et préférée n'en était pas moins de montrer plutôt en 
quoi il se rapprochait du catholicisme et s'éloignait du 
protestantisme. Ainsi consacrait-il le tract 76 à l'éloge 
du Bréviaire romain, trouvé parmi les reliques de 
Froude; à la suite de cette publication, plusieurs de 
ses disciples se mettaient à dire, chaque jour, ce bré- 
viaire et en entreprenaient la traduction, bientôt inter- 
rompue devant les réclamations des autorités reli- 
gieuses. Plus significatif, bien qu'au premier aspect 
moins explicite, était le tract 85, paru en 1838, et qui 
reproduisait des lectures faites sur « la Sainte Ecriture 
dans ses rapports avec le Credo catholique » ; Newman 
s'y attaquait à la thèse protestante, qui prétend n'ad- 
mettre comme vérité religieuse que ce que chacun juge 
être explicitement établi par les Ecritures ; il démon- 

» Cité par Overton, The Anglican Reviual, p. 78. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 145 

trait qu'à cette épreuve ne pourraient résister beaucoup 
des vérités les plus essentielles du christianisme, à 
commencer par l'inspiration même de ces Ecritures; 
sa conclusion était que, sans doute, toutes les vérités 
sont implicitement dans l'Ecriture, mais qu'elles ne 
peuvent en être dégagées que par l'interprétation d'une 
Eglise divinement instituée pour cette œuvre ; sans 
cette foi humble dans l'Eglise, ajoutait-il, l'Ecriture 
seule nous trompera ; elle sera la source d'idées incohé- 
rentes ou capricieuses, variant suivant l'esprit de ceux 
qui prétendront l'interpréter. 

De tels écrits n'étaient pas pour diminuer les méfiances 
dont les tractarians étaient l'objet dans le monde protes- 
tant. Au printemps de 1838, elles furent encore avivées 
par l'apparition de la première partie des Remains de 
Richard Hurrell Fronde. Quand Newman et Keble se 
décidèrent, après avoir pris l'avis de leurs amis^, à réu- 
nir, pour les publier, quelques-uns des papiers laissés 
par Froude, - le journal intime de ses crises d'âme, 
sa correspondance, quelques sermons, des fragments 
d'études diverses, — ils pensaient surtout à faire un acte 
de justice et à proposer un exemple salutaire : ils esti- 
maient devoir à une mémoire si chère de révéler au 
monde religieux qui l'ignorait la part décisive qu'avait 
eue, dans les débuts de leur campagne, celui que la 
maladie semblait en avoir tenu à l'écart ; il leur parais- 
sait d'une utile leçon de montrera une Eglise où l'ascé- 
tisme était oublié et méconnu ce qu'il y avait eu, en 
cet homme, de sévérité envers soi-même, de mortifica- 

1 Lett, and Corr. of J. -H. Newman, t. II, p. 236 à 242. 

IG 



i46 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

tion héroïque, de montée souvent laborieuse, doulou- 
reuse même, vers la sainteté ; et puis, en découvrant 
quelque chose des généreuses ardeurs de cette âme de 
feu, n'y avait-il pas chance que les générations nou- 
velles ressentissent quelque peu la contagion d'un 
enthousiasme que Newman jugeait nécessaire au succès 
du Mouvement' ? Mais les deux éditeurs, depuis long- 
temps familiarisés avec le franc parler, les saillies, les 
hardiesses provocantes, les emportements auxquels 
Froude s'abandonnait volontiers dansTintimité, avaient- 
ils bien mesuré l'effet qu'un tel langage produirait sur 
le public, au plein jour d'un livre imprimé? Dans leur 
préface, ils se bornèrent à prévenir le soupçon de 
papisme, en appelant l'attention sur les passages où 
leur ami parlait durement de l'Eglise de Rome. Les 
deux premiers volumes, publiés en 1838, contenaient 
les documents les plus significatifs, entre autres le 
journal intime et la correspondance. Là, presque à 
chaque page, se rencontraient des propositions hardi- 
ment catholiques, des condamnations prononcées d'un 
ton tranchant et méprisant contre le protestantisme, 
des hommages rendus à l'Eglise de Rome et surtout 
des malédictions irritées contre les Reformers anglais 
du xvi^ siècle. Dans le monde protestant, l'émoi fut grand 
et prit le caractère d'un scandale. Pendant qu'Arnold 
s'élevait contre ce qu'il appelait un acte « d extraor- 

1 Newman écrivait à Keble, le 16 juillet 1837, précisément à 
propos de la publication des Remains : « Nous avons souvent dit 
que le Mouvement, pour qu'il en sorte quelque chose, doit être 
enlhusiastic. Eh bien, voici un homme, fait plus que tout autre, 
pour allumer l'enthousiasme. » {Lett. and Corr,, t. II, p. 240.) 



L APOGEE DU MOUVEMENT 147 

dinaire impudence'», le D"" Faussett, professeur 
de théologie à Oxford, dénonçait ce qu'il appelait le 
Revival of Popery^ dans un sermon prêché, le 
20 mai 1838, devant l'Université, et aussitôt publié avec 
dédicace bm^ junior students; c'était le premier symp- 
tôme de l'hostilité étroite que les dignitaires de l'Uni- 
versité allaient désormais témoigner aux tractarians*. 
Sur le conseil de ses amis, Newman crut devoir ré- 
pondre à l'attaque de ce professeur. La presse s'empara 
de la question et la débattit avec passion ^. Le Parle- 
ment lui-même en fut saisi par lord Morpeth^. Pour 
protester avec plus d'éclat contre l'injure faite aux fon- 
dateurs de l'Eglise anglicane, des membres de l'Uni- 
versité d'Oxford ouvrirent une souscription pour élever, 
dans leur ville, un monument en l'honneur de ceux 
qu'on appelait les «martyrs de la Réforme », Latimer, 
Cranmer et Ridley. Au fond, c'était moins un acte de 
piété qu'une manœuvre de parti : il ne s'agissait pas 
tant d'honorer les « martyrs » que d'embarrasser les 

' Lettre du 5 août 1838. {Life of Arnold, par Stanley.) 

2 Telle était rémotion provoquée que nombre de parents déci- 
daient d'envoyer de préférence leurs fils à Cambridge, par crainte 
du papisme qui se manifestait à Oxford. {Life of Bishop Wilber- 
force, par Ashwell, t. I", p. 129.) 

3 A propos de ces articles de journaux, Newman écrivait: 
« Ils n'ont plus qu'un pas à faire, c'est de dire que je suis le Pape 
ipsissimus sous un déguisement. » {Lett. and Corr., t. II, p. 277.) 

* Dans une de ses lettres, Newman citait cet article pubLV 
dans le Dublin Record, à l'occasion du débat soulevé au Parle- 
ment par lord Morpeth : « Le débat mérite l'attention parce que 
lord Morpeth y a fait connaître une secte de damnables liéré- 
tiques, née récemment à Oxford, qui tend manifestement au 
papisme... Nous avons observé avec soin ces gens et, par la grâce 
de Dieu, nous les dévoilerons et prouverons que tous les fidèles 
doivent les abhorrer. Nous n'hésitons pas à dire qu'ils sont cri- 
minellement hétérodoxes. » Ibid., t. II, p. 256, 257.)' 



148 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

tractarians ; si ceux-ci souscrivaient, ils faisaient une 
sorte d'amende honorable ; s'ils ne souscrivaient pas, ils 
donnaient raison à ceux qui les accusaient d'être des 
fils déloyaux de leur Eglise. En dépit des instances de 
quelques high-churchmen conciliants, Newman et Keble 
n'hésitèrent pas à refuser leur adhésion. « Je ne suis 
pas du tout préparé, écrivait Keble, à me séparer 
publiquement de Froude dans l'opinion qu'il a expri- 
mée sur les réformateurs en tant que parti*. » Pusey, 
après quelques hésitations, fit de même, et les disciples 
suivirent généralement l'exemple de leurs chefs ^. Peu 
après, en 1839, la seconde partie des Remains parais- 
sait, avec une assez longue préface de Keble qui expli- 
quait et justifiait la première partie tant attaquée, sans 
en rien désavouer. 

En août 1838, au plus vif des polémiques soulevées 
par la publication des Frondés Remains^ un incident 
s'était produit qui avait beaucoup plus ému et troublé 
Newman que les plus bruyantes invectives de ses con- 
tradicteurs habituels. L'évêque d'Oxford, le D"" Bagot, 
avait cru devoir parler des tracts dans son mande- 
ment^ : tout en constatant qu'ils contenaient d'excel- 
lentes choses, il déclarait y avoir rencontré avec regret 

1 Life of Pusey, t. II, p. 71. 

2 Le Martyr''s Mémorial n'eut pas, en fin de compte, les pro- 
portions monumentales rêvées au début. On se borna à élever, 
en 1841, devant le collège de Balliol, une croix gothique. 

3 Je traduis par le mot « mandement » le terme anglais 
charge; cette traduction est imparfaite. « Mandement » éveille 
l'idée d'un document écrit, d'une lettre pastorale. Ce qu'on 
appelle onive-lAdSiQhe charge est prononcé oralement, avant d'être 
imprimé ; c'est quelque chose comme la mercuriale qui était 
en usage dans notre ancienne magistrature. 



L APOGEE DU MOUVEMENT J49 

quelques expressions de nature à jeter les esprits dans 
l'erreur; à son avis, le danger existait moins pour les 
maîtres que pour les disciples, et il mettait en garde 
ceux qui avaient la charge de ces derniers. Pour être 
enveloppées de ménagements et de compliments, les 
paroles épiscopales n'en contenaient pas moins un 
blâme. Ce blâme était fort inattendu pour Newman, qui 
croyait pouvoir compter sur la bienveillance amicale 
du D^ Bagot^. 

Au début du Mouvement, Newman eût désiré voir les 
évêques en prendre la direction, et il se fût bien volon- 
tiers effacé derrière eux^. Ne devaient-ils pas, se disait-il, 
être les premiers intéressés au triomphe d'une doctrine 
qui surnaturalisait leur origine et magnifiait leur auto- 
rité ? Force lui avait été bientôt de se rendre compte 
qu'il n'avait rien à attendre d'eux; la plupart parais- 
saient ignorer ce qui se passait ; ceux qui en savaient 
quelque chose se montraient plus embarrassés que 
flattés de la hauteur où l'on prétendait les placer; ils 
trouvaient gênants, sinon dangereux, ces ieunes felloics 
d'Oxford qui venaient réveiller, en y jetant brusque- 
ment tant d'idées nouvelles, leur Eglise doucement, 
sommeillante. De les aider, ils n'avaient donc aucune 
envie. Mais voici que l'abstention indifférente ou cha- 
grine ne leur suffisait plus ; l'un d'eux en sortait pour 
exprimer un blâme ; et c'était l'évêque même de 
Newman, ce qui, aux yeux de ce dernier, rendait la 
chose beaucoup plus grave. Il avait, en effet, une 

1 Lett. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 255. 

2 Ibid., 1. 1", p. 441, 448. 



150 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

grande idée de l'autorité de chaque évêque dans son 
diocèse. Il professait que, « depuis la séparation d'avec 
le Pape, l'autorité de celui-ci était revenue à l'évêque 
de chaque diocèse ». « Notre évêque est notre pape, 
ajoutait-il ; notre théorie est que chaque diocèse forme 
une Eglise intégrale. » Et plus tard, après sa conver- 
sion, il écrivait : « Mon devoir envers mon évêque était 
mon point d'honneur, sa désapprobation la seule chose 
que je ne pusse pas supporter'. » A ceux qui lui 
faisaient remarquer que, dans le cas particulier, le 
blâme était très léger : « Le moindre mot d'un évêque 
parlant eœ cathedra^ répondait-il, est d'un grand 
poids 2. » Pusey s'étonnait d'une déférence qu'il ne 
partageait pas au même degré. Newman, néanmoins, 
y persista. Peut-être s'y mêlait-il quelque lassitude, 
quelque découragement de n'avoir encore rencontré 
dans son Eglise aucune autorité qui le soutînt. « Voilà 
bien des années, écrivait-il à Pusey, que je lutte contre 
toutes sortes d'oppositions, et avec à peine une voix 
amie. Considérez combien peu de personnes ont dit un 
mot en ma faveur. Croyez-vous que la pensée que je 
me mets hors de ma place ne me traverse jamais l'es- 
prit ? Qui ai-je pour me garantir que je fais bien en 
m'avançant tellement contre tout le monde ? Suis-je un 
évêque, un professeur, ou occupé-je quelque situation 
me donnant le droit de parler ^ ? » 
Résolu à mettre ses principes en pratique, Newmaû 



ï Apologia. 

« Lett. and Cor. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 259. 

» Life of Pusey, t. II, p. 58. 



l'apogée du mouvement 151 

fît donc aussitôt savoir à son évêque que, si les tracts 
étaient blâmés par lui, il allait en arrêter la publication, 
ou tout au moins supprimer la partie blâmée ; il décla- 
rait, d'ailleurs, éprouver un plaisir plus vif dans la 
conscience de sa soumission qu'il n'en éprouverait à 
voir répandre ces écrits. L'évéque ne fut pas le moins 
ému des deux, quand il vit quelle portée menaçait 
d'avoir une phrase insérée dans son mandement, un 
peu à la légère, sous la pression d'une partie de son 
entourage. Il n'entendait pas avoir la responsabilité de 
l'interruption des tracts^ se défendait d'avoir jamais 
rien voulu de semblable et protestait de son estime 
pour leurs auteurs. Il finit, après des pourparlers et 
des correspondances dans lesquels Pusey s'interposa, 
par promettre d'adoucir le blâme, lorsqu'il ferait impri- 
mer son mandement. Newman, touché des sentiments 
du prélat, et prenant son trouble en compassion, ne 
chicana pas sur les termes de cet adoucissement et se 
déclara satisfait'. Un peu plus tard, dans les premiers 
jours de 1839, Pusey et lui, pour donner, à leur tour, 
une satisfaction à leur évêque, publiaient, l'un un 
nouvel exposé de la doctrine de la via média et des 
points par où elle se séparait de Rome; l'autre une 
sorte de résumé de tout ce que les tracts avaient dit 
contre l'Eglise romaine. 

Cette première intervention épiscopàle ne finissait 
donc pas mal pour Newman, à cause surtout des senti- 
ments personnels duD^'Bagot. Ce n'en était pas moins 
un symptôme de nature à inquiéter les hommes du 

1 Apologia, et Lett. and Corr., t. II, p. 255 à 265. 



152 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Mouvement sur les dispositions des chefs de leur 
Eglise. Si un ami parlait ainsi, qu'attendre des 
autres ? En cette même année 1838, Tévêque de Ches- 
ter dénonçait « la mine creusée sous les fondations de 
l'Eglise protestante par des hommes qui habitent dans 
ses murailles » ; et il s'indignait de la conduite de 
« ceux qui s'assoient dans le siège des réformateurs et 
qui décrient la Réforme ». En 1839, l'un des membres 
les plus considérables de l'épiscopat, le D'" Blomfield, 
évêque de Londres, félicitait l'évêque de Calcutta des 
critiques que son mandement contenait à l'adresse des 
tractarians ; pour son compte, tout en reconnaissant 
que ces écrivains avaient relevé dans les esprits la 
notion de l'autorité de l'Eglise, il leur reprochait 
« d'avoir altéré la simplicité de l'Evangile de Jésus- 
Christ et le caractère scriptural de l'Eglise d'Angle- 
terre ' ». Ajoutons que presque tous les évêques appor- 
taient une adhésion publique au projet de monument 
commémoratif des « martyrs » de la Réforme, s'asso- 
ciant ainsi à une manifestation visiblement dirigée 
contre Newman et ses amis. Entre ceux-ci et l'épis- 
copat, le fossé se creusait. Le temps ne fera que 
l'élargir. 



IV 



De loin, Wiseman continuait à suivre attentivement 
les vicissitudes du Mouvement d'Oxford. Rentré à 

1 A MemoirofC.-J. Blomfield, t. II, p. 15. 



L APOGÉE DU MOUVEMENT 1S3 

Rome, dans les derniers mois de 1836, il y avait repris 
la direction de son collège, mais son cœur était demeuré 
en Angleterre. 11 s'intéressait aux efforts que les catho- 
liques, si longtemps abaissés, y faisaient pour se relever, 
il les conseillait, les stimulait, insistait, par exemple, 
sur la nécessité de réformer l'éducation de leur clergé 
et de lui souffler un esprit nouveau <. 11 était surtout 
de plus en plus convaincu, à la différence de beaucoup 
de ses coreligionnaires, de l'importance qu'avait, pour 
l'avenir du catholicisme outre-Manche, l'évolution qui 
s'accomplissait au sein de l'anglicanisme. Dès 1837, il 
s'appliquait à ouvrir sur ce sujet les esprits du monde 
romain; dans un travail lu devant l'Académie de la 
religion catholique, à Rome, il relevait, avec satisfac- 
tion, dans le protestantisme anglais, tous les signes 
de rapprochement vers les idées catholiques. Il atta- 
chait plus de prix encore à agir sur le public d'An- 
gleterre; dans une série d'articles publiés par la 
Revue de Dublin^ il suivait pas à pas les manifestations 
de l'école tractarienne, en parlait avec sympathie, 
Tencourageait dans la voie où elle s'engageait, mais en 
même temps s'efforçait de lui faire comprendre l'impos- 
sibilité de rester à mi-chemin du catholicisme 2. Les 
hommes du Mouvement étaient surpris de sentir, d'un 
côté où ils n'étaient pas habitués à beaucoup regarder, 



1 The Life and Times of Card. Wiseman^ par W. Ward, t. I*», 
p. 266, 267. 

2 Ainsi trouve-t-on, en 1837, dans la Revue de Dublin, un 
article sur The High Church theory of dogmatical aulhority ; 
en 1838, deux articles sur les Tracts for the Times ; en mai 1839, 
un article sur les Froude's Remains. 



154 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'oXFORD 

cet œil fixé sur eux, si attentif, si perspicace, et qui 
pénétrait jusqu'à leur plus intime faiblesse. 

Ce n'était pas que Wiseman se flattât plus qu'il ne 
l'avait fait tout d'abord, que le mouvement d'Oxford 
amenât prochainement de nombreux retours à Rome : 
comme il l'a confessé plus tard, il ne prévoyait pas 
alors les retentissantes conversions de 1845 et de 1850. 
Mais il estimait que, même en dehors de tout gain 
immédiat pour la Papauté, le progrès des idées catho- 
liques au sein de l'Eglise d'Angleterre était un fait 
heureux ; la via média ne lui paraissait pas pouvoir 
être un terme définitif ; il n'y voyait qu'un état transi- 
toire où séjourneraient, plus ou moins longtemps, les 
âmes qui, de l'anglicanisme, se dirigeaient vers le 
plein catholicisme. Un fait, du reste, le frappait et lui 
donnait bon espoir : les conversations des Anglais 
notables qui venaient le voir, en passant par Rome, lui 
permettaient de constater combien les vieilles préven- 
tions contre le catholicisme tendaient à s'affaiblir chez 
ses compatriotes. Ainsi, en 1838, se trouva-t-il en rela- 
tions avec deux hommes qui personnifiaient brillamment 
la pensée anglaise dans ses tendances les plus con- 
traires, Gladstone et Macaulay, l'un, alors conservateur, 
anglican fervent, dévoué aux idées High Church, se 
piquant de culture théologique ; l'autre, libéral, unique- 
ment occupé de politique et de littérature, assez étran- 
ger aux choses religieuses, en tous cas sans aucune 
tendance catholique. N'était-il pas remarquable et 
absolument nouveau qu'ils s'accordassent l'un et l'autre 
à témoigner, à l'endroit du catholicisme, une curiosité 



L APOGEE DU MOUVEMENT 155 

sympathique? Gladstone expliquait lui-même son 
voyage à Rome, par « le désir de connaître la pratique 
de l'Eglise romaine, reffîcacité de son action morale et 
spirituelle sur ses membres » ; il ajoutait que cette 
constatation « importait beaucoup au développement 
de ses propres convictions, relativement à la doctrine 
de la visibilité de l'Eglise et à la nécessité de cette 
doctrine pour contre-balancer la tendance vers une infi- 
nie subdivision et vers l'infidélité finale, qui naît d'un 
jugement privé illimité* ». Il eut, à ce sujet, plusieurs 
entrevues avec Wiseman, dont il goûta fort l'ouverture 
et l'élévation d'esprit. Quant à Macaulay , venu en curieux 
et en historien, il subit la séduction de la Rome papale : 
il eut comme une révélation inattendue de sa grandeur 
passée, présente et future, révélation dont l'écho devait 
se retrouver, deux ans plus tard, dans le fameux préam- 
bule de son essai sur V Histoire des Papes ^ de Ranke^. 
Tous ces indices du travail qui s'accomplissait dans 



1 Lettre à M. Rio, du 5 août 1838. {Life and Times of Gard. 
'Wiseman, t. I", p. 275.) 

2 Dans cet essai, après avoir magnifiquement peint la gran- 
deur passée de l'Eglise romaine et sa grandeur présente, Macaulay 
ajoutait: «Je ne vois aucun signe qui indique le terme prochain 
de sa longue domination. Elle a vu le commencement de tous 
les gouvernements ecclésiastiques qui existent aujourd'hui dans 
le monde, et je ne suis pas convaincu qu'elle ne soit pas desti- 
née à en voir la fin. Elle était grande et respectée, avant que les 
Francs eussent passé le Rhin, quand l'éloquence grecque fleuris- 
sait encore à Antioche, quand on adorait encore les idoles dans 
le temple de La Mecque ; et elle conservera peut-être encore toute 
sa vigueur première, lorsque je ne sais quel voyageur de la Nou- 
velle-Zélande viendra, au milieu d'une vaste solitude, se placer 
sur une arche brisée du pont de Londres, pour esquisser les 
ruines de Saint-Paul. » Combien, en 1840, un tel langage était 
chose nouvelle sous une plume anglaise I 



156 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Tesprit de ses compatriotes, confirmaient Wiseman dans 
la pensée qu'il y avait une œuvre à faire en Angleterre. 
Il aspirait à y retourner, non plus pour y passer plus 
ou moins rapidement, mais pour y résider. Il avait 
rintuition que là était sa tâche, et il attendait, non sans 
quelque impatience, que ses supérieurs l'appelassent à 
s'y consacrer. 



En dépit de toutes les oppositions auxquelles il s'est 
heurté, — préventions éveillées dans la masse protes- 
tante, malveillance des autorités universitaires et épi- 
scopales, dédain ou méfiance des pouvoirs politiques, — 
le Mouvement d'Oxford avance et grandit toujours. 
En 1839, il est à son apogée. Les sermons de Newman 
attirent autour de la chaire de Sainte-Marie un audi- 
toire chaque jour plus nombreux, plus ému, plus con- 
quis. Imprimés en volumes, ils ont un succès de vente 
que leur auteur constate avec une surprise modeste. 
Les tracts sont partout demandés, et, dans la seule 
année 1838, on en a vendu plus de soixante millet Une 
édition en est publiée aux Etats-Unis^. Aux livres et 
aux brochures s'ajoutent les articles de revue, généra- 
lement insérés dans le British Critic dont Newman a 
pris la direction. Chaque année, paraissent plusieurs 

i Lett.and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 278, 279, 283. 

2 Life of Pusey, t. Il, p. 124. — Au cours de la crise qui devait 
l'amener au catholicisme, le P. Hecker a été un moment tenté de 
devenir anglican, par sympathie pour le Mouvement d'Oxford 
(Le P. Hecker, p. 123 à 126.) 



L APOGEE DU MOUVEMENT 457 

volumes de la Bibliothèque des Pères. C'est sous toutes 
les formes que les publications à tendance catholique 
se multiplient et trouvent accueil dans le monde reli- 
gieux. Sur plusieurs points de l'Angleterre, les cler- 
gymen se réunissent en meetings pour discuter ces 
idées nouvelles, et quelques-uns font le voyage d'Oxford 
pour juger par leurs yeux de ce qu'il en est. De 
Londres, Rogers écrit à Newman : « On ne peut aller 
nulle part sans entendre parler de Y Oxford Tract 
'party^ etc. Je pouvais à peine écrire une lettre, dans la 
salle du club, tant mon attention était distraite par 
deux hommes qui discutaient à votre sujet. Vous sem- 
blez même par degré prendre possession des rues : au 
moins, la dernière fois que je traversai Saint-PauVs 
Churchyardj j'entendis les mots Newmanist et Puseyist 
prononcés par deux passants qui causaient avec beau- 
coup de vivacité'. » Il n'est pas jusqu'à l'Université 
rivale de Cambridge où le Mouvement n'éveille les 
esprits et ne rencontre des sympathies ; de cette ville, 
plusieurs jeunes étudiants viennent, comme en pèle- 
rinage, à Oxford, et s'en retournent joyeux et émus 
d'avoir pu approcher Newman et Pusey^. 

Le petit groupe qui a commencé le Mouvement, il y a 
quelques années, s'est notablement grossi. Aux com- 
pagnons d'armes que Newman a groupés à la première 
heure, — Bowden, Frédéric Rogers, Isaac Williams, 
les deux Wilberforce, — d'autres sont venus se joindre. 



i Letters oflord Blachford, p. 52. 

* Voirla lettre où l'un de ces jeunes Cambridge-men, M. J.-F. Rus- 
sell, raconte sa visite à Oxford. {Life of Pusey, t.I", p. 404 à 408.) 



158 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

Parmi eux, nul homme qui soit plus âgé que le jeune 
chef; quelques-uns sont ses contemporains, comme 
Oakeley, fellow de Balliol, écrivain élégant, nature 
artiste, âme douce et pieuse. La plupart sont plus 
jeunes, représentant de ces générations nouvelles, 
rising générations^ dans lesquelles les promoteurs de 
cette évolution religieuse déclarent placer tout leur 
espoir <. Tel est Charles Marriott 2, l'un des principaux 
collaborateurs de la Bibliothèque des Pères^ grand tra- 
vailleur malgré une santé frêle, esprit métaphysique, 
un peu embarrassé dans les abstractions, n'en ayant 
pas moins acquis quelque autorité par son érudition 
consciencieuse et surtout par sa bonté et sa vertu, très 
modeste, désintéressé de son succès personnel, âme de 
disciple, heureuse de se dévouer à un maître, surtout 
quand ce maître est un Newman. A côté de lui, 
Richard-William Church ^, un des hommes que Newman 
aie plus aimés. Ce n'est pas seulement un lettré dis- 
tingué qui écrira plus tard la meilleure histoire de 
V Oxford Movement; c'est une âme d'une rare beauté 
morale, pratiquant à un degré peu commun le déta- 
chement de soi, apportant, dans le jugement des 
hommes et des choses, beaucoup de bonne foi, de jus- 
tice et de largeur, très ferme dans ses convictions, en 
étant aussi dégagé que possible de l'esprit de parti et de 
secte. Eloigné d'abord du Mouvement par son origine 

1 Lettre de Fred. Rogers du 21 janvier 1839. {Letters of lord 
Blachford, p. 52.) 

2 Né en 1811. 

3 Né en 1815. Voy. Life and letters of Dean Church^ par Mary 
Church. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 139 

evangelicaly il en a été peu à peu rapproché par 
rentremise de Marriott et est devenu un auditeur assidu 
des sermons de Sainte-Marie ; ce n'est toutefois 
qu'en 1838, lorsqu'il est élu feïlow d'Oriel, qu'il entre 
dans l'intimité de Newman. Il arrivait trop tard dans 
la nouvelle école pour prendre part à la rédaction des 
tracts; il collabore surtout à la Bibliothèque des Pères 
et aux Vies de saints anglais qui sont bientôt entre- 
prises. Ni Marriott, ni Church, malgré leur attachement 
à Newman, ne devaient le suivre lors de sa conversion 
au catholicisme; tel n'est pas le cas de cet autre dis- 
ciple qui deviendra plus tard le P. Faber. Tous les con- 
temporains s'accordent à constater le charme séducteur 
qu'exerçait autour de lui, lors de ses débuts à Oxford, 
le jeune Frédéric- William Faber ^ C'était un causeur 
brillant, un lettré délicat, un poète d'une inspiration 
suave. Son esprit, naturellement religieux et mystique, 
est d'abord ballotté entre l'enthousiasme qu'éveillent 
en lui les sermons de Newman et les idées contraires 
qu'il tient d'une éducation tout evangelical; ce n'est 
que vers 1837, après une longue résistance, qu'il entre 
définitivement dans le Mouvement et collabore, lui 
aussi, à la Bibliothèque des Pères. Plus porté, du reste, 
à la piété qu'à la controverse, il s'applique surtout à 
faire pénétrer ses nouvelles convictions catholiques 
dans sa vie spirituelle et aussi dans l'action qu'il a 
bientôt à exercer en qualité de ministre de paroisse ; 
comme à Fronde et à Newman, une grâce particulière 

' Né en 1814, futur Oralorien. Voy. Life and letters of 
F.-VV. Faber, par Bowden. 



460 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

lui a révélé le prix et la beauté de la virginité sacer- 
dotale. Nommons encore A.-J. Chrisiie * ^ fellow d'Oriel, 
qui traduisait, à la demande de Newman, les premiers 
volumes de V Histoire ecclésiastique de Fleury ; J. Dal- 
gairns^, esprit subtil et puissant, très doué pour tous 
les problèmes de théologie et de philosophie religieuse ; 
S. Wood^, jeune laïque plein d'ardeur, sans cesse 
occupé de gagner des adhérents; J.-R. Hope Scott "*, 
ancien fellow de Mer ton collège, en rapports intimes 
avec Newman depuis 1837, collaborateur du British 
Critic^ devenu légiste à Londres, et pratiquant dans 
le monde une piété ascétique que la lecture des 
Remains de Fronde n'a pas peu contribué à déve- 
lopper; enfin, un personnage destiné à un rôle plus 
considérable que les autres et sur les débuts duquel il 
y aura lieu de revenir plus en détail, Henry-Edward 
Manning, fellow de Balliol : il a, depuis 1832, quitté 
l'Université pour se consacrer au ministère pastoral; 
dès 1837, il commence à se dégager de Vevangelicalism 
pour se rapprocher des tractarians, n'hésite pas, en 
plus d'une circonstance, à les soutenir de sa plume et 
de son action, mais le fait un peu du dehors, plutôt en 
allié qu'en disciple. 

Ces jeunes hommes viennent de tous les points de 
l'horizon religieux; plusieurs, à l'exemple de Keble et 
de Pusey, tiennent, par leur origine et leur formation, 

^ Né en 1817, futur Jésuite. 

2 Né en 1818, futur Oratorien. 

3 II devait mourir prématurément en 1843. Lord Halifax, le 
président actuel de YEnçjlish Church Union, est son neveu. 

* Né en 1812, se convertira au catholicisme avec Manning. 



L APOGEE DU MOUVEMENT loi 

au High Church; beaucoup, et non de ceux qui doivent 
le moins marquer, ont eu d'abord, comme Newman, 
leur phase evangelieal^ mais n'y ont pas trouvé la satis- 
faction de leurs besoins spirituels : c'est, on l'a vu, le 
cas d'Oakeley, de Faber, de Church, de Wood, de 
Manning. De l'école libérale, le Mouvement a tiré 
moins de recrues. Il en est cependant quelques-unes, 
témoin un homme qui devait être l'un des scholars les 
plus renommés d'Oxford, Mark Pattison^ : après avoir 
paru d'abord absorbé par ses études ]ittéraires et ne 
s'intéresser aux questions ecclésiastiques qu'en prenant 
parti pour Hampden, il se trouve, vers 1838, entraîné 
dans le tractarianisme, en devient un ardent partisan, 
collabore à ses publications et s'enflamme d'une fer- 
veur religieuse qui devait être passagère, car il sera 
du petit nombre de ceux que la conversion de Newman 
rejettera dans le scepticisme. Il n'est pas jusqu'à Ben- 
jamin Jowett^, le plus avancé des broad churchmen^ 
qui, vers 1839 et 1840, quand il était fellow de Balliol, 
timide encore de manières, déjà hardi de pensée, n'ait 
eu son heure, bien courte, il est vrai, de tentation 
newmanist ; c'est en faisant allusion à cette crise qu'il 
a écrit plus tard : « Je pense quelquefois que, sans 
l'action de la Providence, j'aurais pu devenir un catho- 
lique romain'. » 

De tous les « libéraux », les plus réfractaires au 
newmanism sont les disciples d'Arnold; ils n'en 



* Né en 1813. Voy. Memoirs by Mark Pattison. 
a Né en 1817. Voy. Life and letters ofB. Jowett. 
« Ibid., t. I", p. 74. 

Il 



i62 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

sentent pas le besoin, croyant avoir trouvé ailleurs une 
source de vie religieuse ; on sait d'ailleurs avec quelle 
véhémente âpreté leur maître a attaqué Nev^man. « Ce 
que je crains, écrit ce dernier en 1838, c'est la géné- 
ration qui s'élève maintenant à Oxford, les jeunes gens 
d'Arnold [Amold's youths) ; bien des choses dépendent 
de la façon dont ils tourneront <. » Cependant, même 
de ce côté, plus d'une âme est ébranlée par le mouve- 
ment : du nombre, est le disciple le plus aimé d'Arnold, 
Arthur Penrhyn Stanley, le futur doyen de Westmin- 
ster 2. Issu d'une branche cadette de la famille des comtes 
de Derby, d'un esprit aimable et distingué, le jeune 
Stanley avait passé cinq ans à l'école de Rugby; les 
sentiments qu'il y avait conçus pour le directeur de 
cette école étaient ceux d'une vénération enthousiaste; 
on eût dit une sorte de dévotion ; il le regardait comme 
« inspiré », le proclamait son « oracle et son idole ^ ». 
Quand donc il arrive à Oxford, en 1834, au début du 
Mouvement, il y apporte les préventions de son maître 
contre tout dogmatisme et rêve d'une Eglise assez 
large, assez indéterminée pour embrasser les sectes 
les plus diverses ; c'est le contre-pied de la thèse des 
tracts. La doctrine de la Succession apostolique lui 
paraît « monstrueuse », et il est stupéfait qu'on puisse 
la professer. Son cœur, du reste, est toujours à Rugby ; 
il ne se sent jamais plus heureux que quand il peut y 



1 Lett. and Corr., t. II, p. 252. 

2 Né en 1815. Voy. Life and Correspondence of Arthur Penrhyn 
Stanley, par Rolwand E. Pi^othero, with the coopera'ion and 
sanction of G.-G. Bradley. 2 vol. 

3 Ihid., t. I", p. 139. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 163 

retourner, pour causer avec Arnold et entendre un de 
ses sermons. « Être à Rugby, dit- il, c'est être au 
troisième ciel. » C'est pourtant le même homme dont 
on voit bientôt la curiosité s'éveiller au sujet de tout 
ce qu'il entend raconter de Newman t un jour, se 
trouvant chez un de ses camarades, on lui dit que 
Newman passe devant la porte, il court à la fenêtre 
pour l'apercevoir. « Newman m'intéresse beaucoup », 
écrit-il, et il ajoute, dans une autre Lettre : « Ce qui 
occupe le plus mon esprit, en ce moment, c'est Newman ' .» 
Des chefs du Mouvement, Pusey est le premier qu'il 
entend prêcher ; il le trouve long et un peu ennuyeux. 
Très différente est son impression, quand il assiste à 
un sermon de Newman. Tout rebelle qu'il se déclare à 
certaines de ses idées, il est touché, charmé; il se 
plaît à rendre hommage à son amour des âmes, à son 
désintéressement* il le compare à Arnold, et, dans sa 
bouche, il n'est pa»' de plus grand éloge. Cette sym- 
pathie croissante lui rend fort pénible l'antagonisme 
existant entre son cher maître de Rugby et le chef des 
tractarians. « Ils semblent à présent, dit-il, des puis- 
sances ennemies, tandis qu'ils sont, en réalité, de la 
même essence^. » Il ne cache pas son regret de 
l'attaque violente qu'à l'occasion de l'affaire Hampden, 
Arnold a dirigée contre les Oxford malignants. Bientôt 
même, il semble pencher du côté de ces malignants. 
« Stanley, maintenant, reçoit le sacrement à Sainte- 
Marie », lit-on dans une lettre de Newman, datée de 

1 Life and Corr.of A.-P. Stanley, ♦- I", p. 134. 
« Lbid., t I", p. 134. 



4d4 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

juillet 1837 ^ Quelques mois plus tard, en février 1838, 
il avoue la crise que traversent ses convictions : le 
système de Newman lui apparaît « magnifique, consis- 
tant, grandissant de tous côtés », tandis que tout ce 
qu'il voit d'autre, à Oxford, est « faible et rampant à 
terre ». Toutefois, il doute encore et surtout il sent 
« que devenir newmanist bouleverserait toute son 
existence, renverserait toutes les relations dans les- 
quelles il a vécu et comptait vivre ». « Penser à un tel 
changement comme à une chose possible me fait peur, 
ajoute-t-il, mais j'ai peur aussi de demeurer long- 
temps et tristement en suspens entre les deux opi- 
nions^. » Beaucoup de ses contemporains le croient 
alors conquis à l'école tractarienne. Mais il ne tarde 
pas à se reprendre. Dès le mois de mars suivant, il 
déclare avoir découvert contre le netomanism des objec- 
tions décisives'. Il se retrouve alors ce qu'il doit 
rester jusqu'à la fin, esprit brillant et ouvert, unissant 
une piété vague, bien que sincère, à un détachement 
de plus en plus complet des croyances dogmatiques, 
se piquant de tout comprendre, de tout embrasser, au 
besoin de tout concilier, dans une libérale impartialité, 
sans se défendre, au fond, d'une certaine préférence pour 
les hérétiques ou même pour les infidèles. Toutefois^ 
de ces émotions de sa jeunesse, il gardera, pour New- 
man lui-même, un sentiment d'admiration et de respect, 
et il aimera à répéter que lui et Arnold étaient « les 



' Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 240. 
» Life and Corr. of. A.-P, Stanley, t. I", p. 195. 
• lùid., 1. 1", p. 196. 



L'APOGÉE DU MOUVEMENT 165 

deux grands hommes de l'Eglise d'Angleterre' ». 
Si réfractaires que soient les adeptes d'Arnold, il en 
est un cependant que Newman a pleinement conquis : 
c'est un fellow de Balliol, qui a nom William-George 
Ward^. Esprit original, inégal, un peu extravagant, 
mais d'une rare puissance, il a eu, de très bonne heure, 
une réelle influence sur les hommes de sa génération. 
Avant tout et presque uniquement dialecticien redou- 
table, il faisait profession d'ignorer l'histoire, de mé- 
priser les faits, vivait dans les idées abstraites et ne 
voyait rien en dehors de la logique, dont il poussait les 
déductions aux conséquences les plus extrêmes, sans 
craindre d'effaroucher ainsi les timides, y trouvant 
même une sorte de plaisir. Par nature, il était un ultra 
et aimait à se dire incapable d'être jamais un modéré. 
Il apportait, du reste, dans la discussion de ses idées, 
un mouvement étonnant ; sa verve était communicative ; 
partout où il était, s'engageait un débat dont il devenait 
le centre et qu'il dominait de sa voix retentissante. Ne 
croyez pas que ce batailleur parût aux autres d'une 
compagnie irritante ou fatigante : nullement ; il était 
recherché, goûté, et, parmi ses adversaires les plus 
déclarés, il s'attirait des amitiés qui devaient lui 
demeurer fidèles. C'est qu'à son intransigeance d'idées, 
à son ardeur disputante, se mêlaient beaucoup de 
générosité, de sincérité, de candeur même, d'amour 

1 Life and Corr. of. A.-V. Stanley, p. 333. 

2 Sur Ward, voy. l'excellente biographie écrite par son fils, 
Wilfrid Ward : W.-G. Ward and the Oxford Movement. C'est 
surtout d'après ce livre, en le complétant parfois par la biogra- 
phie de Stanley, que j'ai -raconté ces débuts de Ward. 



166 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

courageux de la vérité. Au milieu de ses emportements, 
rien de maussade, d'amer; au contraire, une aimable 
bonliomie, mieux encore, de la bonté, une constante 
belle humeur, et parfois comme un débordemect de 
gaieté. Son bon gros rire était renommé à Oxford et 
s'entendait au loin*. 11 s'interrompait d'une discus- 
sion métaphysique pour chanter à pleine voix un air 
à* opéra buffa^ ou pour mimer un ballet où il parodiait 
les plus graves personnages de l'Université. Chez cet 
homme qui se plaisait à argumenter comme un Socrate, 
il y avait un fond de Falstaff. « Je ne puis, disait Jowett, 
résister au charme de ce gros garçon, toutes les fois 
que je me trouve en sa compagnie. On Taime comme 
on aime un chien Terre-Neuve : avec ses longs poils, 
c'est une si puissante et si joyeuse créature ^ ! » 

Quand Ward était arrivé à Oxford, en 1830, à peine 
âgé de dix-huit ans, il était, en politique, tory et, en 
philosophie, plutôt radical, disciple de Bentham et de 
Mill. Ces dernières influences eussent pu le conduire 
au rationalisme ; mais il sentait, en même temps, le 
besoin d'une religion vraie, logique, efficace. A ce 
point de vue, il ne laissait pas que de souffrir de ce 
que l'anglicanisme avait d'insuffisant, d'inconsistant, 
et il était en quête d'un christianisme qui le satisfît. 
Séduit d'abord par les idées de Whately, qui lui sem- 
blaient se concilier avec son libéralisme philosophique, 
il fut bientôt plus encore attiré par Arnold : il n'était 

1 On disait plaisamment, à Oxford, que, quand Ward et un de 
ses camarades, Johnson, riaient ensemble dans l'Observatoire, le 
bruit en était entendu à Saint-Gilles. [Ward, p. 44.) 

2 Life andLetters of B. Jowett, t. I",p. 80. 



l'apogée du mouvement 167 

pas élève de Rugby, mais les sermons du réformateur 
de cette école Tavaient frappé par leur élévation 
morale ; il croyait trouver en leur auteur la sainteté 
nécessaire, à son avis, pour donner crédit à un ensei- 
gnement religieux; quant à leur doctrine, elle lui 
paraissait une réaction heureuse contre cette religion 
tout extérieure de la respectability , qu'il avait en parti- 
culière antipathie, contre le protestantisme formaliste, 
conventionnel, sans vie, aussi prompt à se louer soi- 
même qu'à censurer les autres ou à s'en scandaliser. 
Lorsqu'en 1834 le disciple préféré d'Arnold, Stanley, 
vint à Oxford, Ward se lia aussitôt avec lui, comme 
pour se rapprocher davantage de son maître. Surpre- 
nante amitié que celle qui se nouait ainsi étroitement 
entre deux jeunes hommes de natures si diverses : 
d'une part, un gentleman distingué de manières, déli- 
cat, discret, curieux des nuances, un peu indécis et 
dilettante^ lettré raffiné ; de l'autre, un homme aux 
formes massives, à la figure large et colorée [large 
moonfaced^ dit un contemporain), mal vêtu, gauche 
dans ses allures, logicien brutal, rebelle à toute poé- 
sie. Et pourtant, telle était leur intimité qu'à Oxford 
on les appelait Oreste et Pylade. « Je l'aime excessi- 
vement », écrivait Stanley de Ward, en 1836. 

Il n'était pas dans la nature de Ward de garder 
pour soi ses convictions : il se fit donc, dans la jeu- 
nesse d'Oxford, et non sans succès, l'apôtre de l'arnol- 
disme. Avec les idées du maître de Rugby, il avait pris 
naturellement ses préventions contre le tractarianisme, 
alors à ses débuts. Le pressait-on d'assister aux ser- 



168 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

mons de Newman : « A quoi bon, répondait-il, aller 
entendre de tels mythes ? » Il fallut user de ruse pour 
Vy conduire. Un de ses amis dirigea, un jour, la prome- 
nade de telle sorte que Ward se trouva devant la porte 
de l'église, au coup de cinq heures. « Newman va 
monter en chaire, lui dit-il ; pourquoi n'entreriez-vous 
pas pour l'entendre une fois? Cela ne vous fera pas de 
mal. S'il ne vous plaît pas, vous n'aurez pas besoin 
d'y retourner. » Ward entra et subit cet ascendant 
mystérieux auquel presque personne ne résistait. Dès 
lors, il devint un auditeur assidu. Son état d'esprit 
était singulier ; il se sentait aux prises avec une auto- 
rité morale, supérieure encore à celle qu'il avait cru 
rencontrer chez Arnold, et cependant il se défendait. 
On eût dit qu'il n'écoutait les sermons que pour cher- 
cher des objections à y opposer. Quand, en 4836, 
Newman fit, dans la chapelle d'Adam de Brome, une 
série de lectures sur la via media^ Ward n'en manqua 
pas une. A la première, il s'assit au premier rang, 
avec son inséparable Stanley, juste en face de l'ora- 
teur qu'il fixait et dévorait du regard. Le plus démons- 
tratif des hommes, l'admiration et la répulsion qu'il 
éprouvait tour à tour, éclataient, au vu de tous les 
assistants, dans ses gestes, dans les exclamations 
qu'il murmurait à l'oreille de son compagnon : 
« Qu'est-ce qu'Arnold dirait à cela? » etc.. Aux con- 
férences suivantes, Newman dut faire placer les bancs 
de côté, de telle sorte que les auditeurs ne pussent 
plus le regarder en face. Souvent, au sortir d'un ser- 
mon, Ward abordait quelqu'un des tractarians^ Rogers 



L APOGEE DU MOUVEMENT 169 

entre autres, et lui présentait des objections ; celles-ci 
étaient aussitôt transmises à Newman afin qu*il y pût 
répondre, car on attachait grand prix à satisfaire un 
esprit de cette valeur. Peu à peu, du reste, son oppo- 
sition désarmait. En même temps qu'il se laissait 
gagner au newmanisme, il se détachait de Tarnoldisme 
et se rendait mieux compte de son insuffisance dogma- 
tique et spirituelle. Dans son anxiété, il alla, à Rugby, 
soumettre ses doutes à Arnold ; il en revint mal satis- 
fait, mais ayant à ce point fatigué le maître par la 
véhémence de son argumentation que celui-ci dut 
garder le lit toute la journée du lendemain. La publi- 
cation des Remains de Fronde eut un effet considé* 
rable sur l'évolution de Ward : tout lui plaisait dans 
ce livre, le haut idéal de sainteté et de mortification, 
les attaques contre les Reformer s qu'il n'avait jamais 
goûtés, l'admiration du catholicisme pour lequel il 
ressentait un attrait inconscient, et surtout ce dédain 
des compromis, cette façon d'aller sans crainte au 
bout des idées, si conformes à sa propre nature. « Voilà 
bien ce que j'attendais, disait-il ; voilà quelqu'un qui 
sait ce qu'il pense et qui le dit. C'est mon homme. » 
Et il écrivait à Pusey : « Ce ne serait pas assez de dire 
de ce livre qu'il m'a charmé plus que tout autre de ce 
genre. » Rogers constatait que cette publication faisait 
tant de plaisir à Ward que « littéralement il en sautait 
de joie » . Les lectures où Newman démontra la néces- 
sité d'une Eglise pour interpréter les saintes Ecritures, 
achevèrent la conversion. Au commencement de 
mai 1839, Newman écrivait à Bowden : « La seule 



170 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

vraie nouvelle est raccessîon de Ward de Balliol aux 
bons principes. C'est une accession très importante. Je 
le connais fort peu, mais je ne puis pas ne pas l'aimer 
beaucoup, bien qu'il professe encore être un radical 
en politique^. » 

Une fois passé au tractarianisme, Ward met à son 
service, sa fougue de propagande et sa puissance de 
discussion. Partout où il va, il livre bataille pour ses 
convictions nouvelles. S'il ne convertit pas tous ses 
interlocuteurs, du moins suscite-t-il autour de ces idées 
une singulière agitation. On ne parle plus d'autre 
chose à Oxford. Dans le common room de Balliol, il a 
pour principal contradicteur un jeune homme de son 
âge, qui a été élu fellow le même jour que lui et qui 
restera son ami jusqu'à la fin, malgré la divergence 
croissante des opinions et des destinées : c'est Archi- 
bald Campbell Tait, le futur archevêque de Canter- 
bury2. jssu d'une famille presbytérienne de Glasgow, 
grand travailleur, esprit très net, très avisé, mais un 
peu terre à terre, se proclamant lui-même incapable 
d'enthousiasme ^, ayant, avec un sentiment sérieux de 
la religion, plus les qualités d'un homme d'Etat que 
d'un clergyman^ Tait était à peu près le seul des 
jeunes universitaires curieux des choses intellectuelles 
et soucieux du progrès moral, qui fût toujours demeuré 
absolument réfractaire à l'action de Newman. Il suivait 

1 Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 282. 

2 Voy. Life of A.-C. Tait, par Davidson et Benham 

3 « Je respecte un enthousiaste, avait-il coutume de dire, parce 
que je ne pourrais jamais en être un moi-même. » {Ibid.^ t. I", 
p. 139.) 



L APOGEE DU MOUVEMENT 171 

ses sermons, mais pour y trouver les points à critiquer. 
11 était donc armé pour tenir tête à Ward. Aux charges 
impétueuses de ce dernier, il opposait l'adresse froide 
et subtile de l'Ecossais. 11 n'apportait pas au combat 
moins d'acharnement ; entre eux, c'était à qui aurait le 
dernier mot. Un jour, impatienté de ne pouvoir réduire 
Ward au silence, Tait lui lance brusquement une der- 
nière volée et court hors de la chambre, en fermant la 
porte avec fracas. Un autre jour, surpris en pleine dis- 
cussion par l'heure de l'office, il quitte la salle pour 
aller revêtir son surplis : tout en s'habillant, lui vient 
l'idée d'une réplique ; il retourne au salon en surplis et 
décharge son argument avec un air de triomphe ; mais 
Ward riposte et lui crie, au milieu des éclats de rire : 
« Si c'est tout ce que vous aviez trouvé, ce n'était pas 
la peine de nous revenir en surplis. » 

La transformation de Ward ne se manifestait pas 
seulement par la direction nouvelle de son argumenta- 
tion : on le voit dès lors s'appliquer à mener une vie 
plus pieuse, plus austère. C'est, du reste, l'effet géné- 
ral produit par l'action de Newman sur la jeunesse 
d'Oxford. Il y avait, sous ce rapport, beaucoup à faire. 
Sans doute, l'Université avait gardé de son origine 
certaines habitudes religieuses ; mais celles-ci étaient 
tout extérieures et allaient de front avec des mœurs 
très profanes et souvent très grossières, notamment 
avec les excès de table ; les exercices de piété les plus 
graves n'étaient plus qu'une parade de convention : si, 
par exemple, les under graduâtes étaient obligés, à cer 
tains jours, de participer à la communion, il était 



172 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

d'usage que la réception du sacrement fût aussitôt sui- 
vie d'un déjeuner où Ton se grisait avec du vin de 
Champagne. Ces mœurs se modifièrent sous l'influence 
du Mouvement : les jeunes gens se firent un idéal 
plus haut de moralité et de religion et s'efforcèrent d'y 
conformer leur vie. Newman se félicitait, en J839, de 
voir augmenter le nombre de ceux qui prenaient part 
à la communion hebdomadaire : « C'est mon plus grand 
encouragement », écrivait-il ^ On assistait à ce spec- 
tacle assez singulier : les hommes d'un certain âge, 
les dignitaires de l'Université, persistant dans l'an- 
cienne mondanité, alors que la nouvelle génération leur 
donnait l'exemple d'une vie plus sérieusement chré- 
tienne, plus sévère. Un contemporain rapportait que 
les vieux étaient à peu près les seuls à boire encore du 
vin dans les common rooms; il ajoutait que les chefs de 
collège continuaient à choisir de préférence les vendre- 
dis de carême pour les parties auxquelles ils invitaient 
leurs amis, tandis que plusieurs jeunes gens renon- 
çaient, par mortification, à venir, ces jours-là, dîner à 
leur collège^. 

Derrière cette jeunesse où fermentait une vie intel- 
lectuelle et morale si intense, on retrouvait toujours, 
dans une région plus haute, et entourés d'un respect 
croissant, les trois personnages qu'elle reconnaissait 
comme ses chefs : Newman, Keble et Pusey. Keble se 
tient un peu à l'écart, dans son presbytère de cam- 
pagne. Pusey et Newman sont, au contraire, au centre 

1 Lett. and Corr., t. II, p. 292. 

* Aulobiography of Isaac Williams, p. 80, 81. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 173 

même de ragitation, à Oxford. Entre eux, rien n'appa- 
raît encore des tendances divergentes qui se manifes- 
teront plus tard. Newman ne se lasse pas de témoigner 
de sa vénération pour Pusey, dans lequel il salue une 
sorte de Père de l'Eglise ^ Pusey, de son côté, pro- 
fesse une tendre admiration pour Newman. Il ne fait 
pas une démarche sans prendre son avis et ne peut le 
voir attaquer sans le défendre. Au fond, sans doute, il 
serait moins dégagé que lui des préjugés protestants, 
et, par exemple, il eût probablement hésité davantage à 
publier les Remains de Froude, à raison de leurs attaques 
contre les hommes de la Réforme ; mais, la publication 
faite, la bataille engagée, il n'en soutient pas moins 
son ami et revendique sa part des coups dirigés contre 
lui. Amitié touchante à laquelle la douleur va imprimer 
un sceau plus fort encore. Dès 1833, M" Pusey a subi 
les premières atteintes d'une maladie de poitrine^. 
Depuis lors, elle n'a cessé de décliner, gardant une 
âme vaillante dans un corps ruiné. En 1838, les méde- 
cins déclarent tout espoir perdu. Combien cruelle 
était, pour ce mari si tendre, la pensée de perdre 
une femme qu'il avait attendue si longtemps et possé- 
dée pendant si peu d'années ! Son attitude en une telle 
épreuve témoigne de la hauteur chrétienne à laquelle 
ces âmes se sont élevées. « Je lui ai tout dit ce matin, 
écrit-il à Newman en parlant de sa chère malade. Aus- 
sitôt qu'elle eut compris, elle dit avec un calme sou- 



1 Lett. and. Corr., t. II, p. 290. 

2 Sur la maladie et la mort de M" Pusey, voy. the Life of 
Pusey, par Liddon, t. IL 



174 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'oXFORD 

rire : « Alors me voilà bénie ! Pour vous, Dieu peut 
« vous rendre heureux. » Puis, sans effort ni réflexion, 
elle fut si calme qu'il était clair que cela venait immé- 
diatement de Dieu, » L'agonie se prolonge pendant 
huit mois. Tous les jours, M" Pusey reçoit la visite de 
Newman ou une lettre de lui. Quant aux sentiments du 
mari, ils se montrent admirablement touchants dans 
cette lettre à Keble : « J'ai surtout peur de ne pas pro- 
fiter autant que possible de cette visite de Dieu... J'ai 
peur de redevenir ce que j'étais avant; et encore je ne 
le redoute pas assez. En un mot, je me trouve en face 
d'une grande grâce de Dieu, qui devrait porter en moi 
des fruits abondants, et j'ai peur de rester court... Je 
vous en dis tant, parce que vous et Newman avez trop 
bonne opinion de moi. » Enfin la dernière heure est sur 
le point de sonner. Le 26 mai 1839, Pusey écrit à son 
ami ce court billet : « Ma chère femme approche de la 
fin de sa vie terrestre ; quand le soleil se lèvera demain, 
elle sera par la miséricorde de Dieu dans le Christ, là 
où il n'y a plus besoin de soleil. Voulez-vous prier pour 
qu'elle ait, dès cette vie, un avant-goût de la joie et de 
la paix du ciel ? » Malgré tout, au premier moment, en 
face de la séparation accomplie, le pauvre veuf est 
accablé : c'est Newman qui le console et le relève. 
« Votre première visite, lui écrira plus tard Pusey, fut 
pour moi, comme celle d'un ange envoyé par Dieu. » 
Sur la tombe de sa chère morte, il ose inscrire, après 
avoir pris l'avis de Keble et de Newman, une prière 
toute catholique, découverte dans ce bréviaire romain 
que l'exemple de Froude a remis en honneur chez les 



l'apogée du mouvement 175 

tractarîans : Requiem œternam dona eis^ Domine^ 
et lux perpétua luceat eis. Paroles familières à nos 
oreilles, mais qui sonnaient alors étrangement sur cette 
terre protestante qui les avait oubliées depuis trois 
siècles ! Convaincu qu'il a été frappé en punition de ses 
péchés, Pusey s'applique désormais à mener une vie de 
plus en plus austère, pénitente et pieuse. Déjà, du vivant 
de sa femme, et d'accord avec elle, il avait renoncé 
à toute habitude mondaine ; ainsi notamment, en 1837, 
avait-il vendu chevaux et voitures, afin de pouvoir 
faire des aumônes plus larges pour la construction 
d'églises à Londres. Le veuvage le pousse plus avant 
encore dans cette voie de renoncement. 

Quel que fût le respect inspiré par une vertu si haute, 
l'influence de Pusey sur la jeunesse tractarienne était 
loin d'égaler celle de Newman. Ce dernier demeurait le 
vrai chef du Mouvement. Ce n'était pas seulement qu'il 
eût, avec une vertu égale à celle de Pusey, un génie 
supérieur, qu'il eût plus d'idées et plus de ressources 
pour les exprimer, c'était qu'il possédait un don rare de 
séduction, s'exerçant par son action publique comme 
par son action privée, par le sermon adressé aux foules, 
par la direction particulière de chaque âme, jusque par 
la grâce de son accueil, le charme de sa conversation, 
la tendre familiarité de son amitié. Il avait cet autre 
don que, par sa parole, presque par sa seule vue, les 
jeunes âmes étaient transportées en un monde plus 
haut, où passaient des souffles de générosité, d'abnéga- 
tion et d'héroïsme ; elles s'enflammaient par cela seul 
qu'elles approchaient de son foyer ; sous l'action d'une 



d76 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

sympathie qui réveillait en elles ce qu'elles avaient de 
meilleur et de plus noble, elles se sentaient pressées de 
réaliser en elles ce premier épanouissement de la vertu 
dans un jeune cœur, dont Newman a parlé en homme 
qui l'avait vu souvent se produire sous son souffle : 
« Cette vertu, dit-il, éclot chez les jeunes gens, comme 
quelque riche fleur merveilleusement délicate et éblouis- 
sante. Générosité et promptitude du cœur, amabilité, 
esprit de confiance, loyauté de caractère, enjouement 
plein de ressort, main ouverte, affection pure, nobles 
aspirations, résolutions héroïques, entreprises roma- 
nesques, amour où l'égoïsme n'a aucune part, toutes 
ces choses ne sont-elles pas belles * ? » Ajoutez enfin, 
chez Newman, pour compléter l'extraordinaire fascina- 
tion qu'il exerçait, un je ne sais quoi de mystérieux» 
comme d'un esprit qui n'avait pas dit son dernier mot 
et qui portait en lui le secret d'un avenir caché, d'une 
vérité non encore manifestée. 

Telle a été cette surprenante action d'un seul homme, 
que tous ceux qui ont vécu alors de la vie d'Oxford 
n'ont pu évoquer leurs souvenirs sans la rappeler et la 
proclamer. Ainsi ont fait, non seulement ses disciples, 
mais ceux qui étaient personnellement le plus opposés 
à ses idées. Voici, par exemple, un ami d'Arnold, le 
doyen Lake, qui déclare que, pendant des années, 
« Oxford a été gouverné et inspiré » par Newman et 
que « rien de comparable ne s'est jamais vu, soit avant, 
soit depuis 2 ». Tait reconnaît que « Newman régnait 

1 Sermons on varions occasions, p. 265. 

2 Lettre écrite à l'auteur de la vie de Tait. {Life of A.-C. Tait^ 
par Davidson, t. 1", p. 105.) 



l'apogée du mouvement J77 

souverain ement dans TUniversité et captivait le meil- 
leur de la jeunesse* ». Un ami de Tait, le principal 
Sh^iirp, après avoir rappelé la transformation opérée 
dans Oxford par le Mouvement, se demande où était 
« le centre, l'âme d'où émanait une telle puissance ». 
« Cette puissance, répond-il reposait dans un seul 
homme, un homme sous plusieurs rapports, le plus 
remarquable que l'Angleterre ait vu durant ce siècle, 
peut-être le plus remarquable que l'Eglise anglicane 
ait produit en aucun siècle, John-Henry Newman. » Et 
il ajoute : « L'influence qu'il avait acquise, sans avoir 
paru la chercher, était un fait sans pareil de notre 
temps. Une mystérieuse vénération avait peu à peu 
grandi autour de lui, à ce point qu'on pouvait croire à 
la réapparition de quelque Ambroise ou Augustin des 
vieux âges. Dans la ruelle d'Oriel, les étudiants en 
gaieté baissaient la voix et chuchotaient : Voilà 
Newman ! lorsqu'ils le voyaient glisser d'un pas 
rapide et silencieux, la tête portée en avant, le regard 
fixé sur une vision qu'il était seul à percevoir, et, pour 
un moment, ils sentaient descendre sur eux une crainte 
respectueuse, comme au passage de quelque appari- 
tion 2. » 

Newman tenait une telle place dans l'esprit de ces 
jeunes gens qu'on pouvait se demander parfois jsi leur 
participation au Mouvement n'était pas fondée plus 
encore sur le culte d'un homme que sur l'adhésion à 

1 Ce passage est reproduit dans le livre de Wilfrid Ward sur 
W.-G. Ward and the Oxford Movement, p. 105. 

2 Studies in Poetry and Philosophy, par le principal Shairp, 
p. 244, 245. 

IS 



178 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

une doctrine. Antony Fronde, frère d'Hurrell, a écrit, 
en évoquant le souvenir de la phase tractarienne par 
laquelle il avait passé, avant de tomber dans le scep- 
ticisme : « Tandis qu'en fait nous étions seulement 
newmanistes, nous nous imaginions que nous devenions 
catholiques... Nous avions surtout une foi profonde 
dans un grand homme... Newman nous avait pris tous, 
tous, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas Arnoldized ^ . » 
Et, sur le moment même, Ward n'hésitait pas à ré- 
pondre à qui l'interrogeait sur ses croyances : « Mon 
Credo sera extrêmement simple : Credo in Newma- 
numf » Le maître, s'il en avait été informé, eût été le 
premier à blâmer et à répudier cette sorte d'idolâtrie. 
A une dame chez laquelle il avait entrevu, non sans en 
être un peu agacé, une tendance à des exagérations de 
ce genre, il adressait cette leçon : « Je ne suis pas 
vénérable, et rien ne peut me rendre tel. Je suis ce que 
je suis; je suis beaucoup comme les autres gens... Je 
ne puis parler les paroles de sagesse... Ne souffrez pas 
qu'aucune notion illusoire à mon sujet prenne nais- 
sance dans votre esprit. Personne qui me connaît ne 
me traite avec déférence et respect, et, de tout mon 
cœur, je désire et je prie que personne ne le fasse 
jamais. Je n'ai jamais occupé de place ni de haut rang ; 
les gens ne se sont jamais inclinés devant moi, et je ne 
le supporterais pas. Je le dis franchement, ma faiblesse 
est, je crois, d'être toujours rude envers ceux qui 
affectent de la révérence dans leurs rapports avec moi*. » 

ï The Nemesis of faith, par Anth. Froude, p. 126, 136. 
2 Lelt. and Corr., t. II, p. 313. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 179 

Plus tard, dans son AjpoJogia^ il a écrit : « Je n'eus 
jamais conscience de l'empire que j'exerçais sur les 
jeunes gens. Dans ces dernières années, j'ai lu et 
entendu dire qu'ils allaient jusqu'à me copier en diverses 
choses. Je l'ignorais absolument, et mes amis intimes 
savaient trop, je pense, combien ces nouvelles m'inspi- 
reraient de dégoût, pour avoir le courage de me les dire. » 
Toutefois, en dépit de sa modestie, Newman n*en 
avait pas moins conscience des progrès de sa cause et 
de l'importance croissante de sa situation. « Au prin- 
temps de 1839, a-t-il écrit encore dans son Apologia, 
ma situation dans l'Eglise anglicane était à son apogée. 
J'avais une souveraine confiance dans la position de 
ma controverse, et je réussissais pleinement et de plus 
en plus, en la recommandant à d'autres... Ce fut, à un 
point de vue humain, l'époque la plus heureuse de ma 
carrière... Je supposais bien qu'un temps si radieux ne 
pourrait durer, mais je ne savais pas comment il fini- 
rait. » Quelque chose de cette « souveraine confiance » 
était apparue dans l'article qu'en avril 1839 il publiait, 
dans le British Critic^ sur « l'Etat des partis religieux » : 
après y avoir montré, par les témoignages même de 
ses adversaires, le succès du Mouvement, il mettait 
dédaigneusement en lumière l'inconsistance et la fai- 
blesse des partis qui s'étaient partagé jusqu'alors 
l'Eglise anglicane ; entre ces partis et Rome dont il 
faisait une sorte d'épouvantail, il indiquait, comme la 
seule issue possible, sa via media^ et c'était en guide 
qui paraissait tout à fait sûr de lui, qu'il s'offrait à y 
conduire les générations nouvelles. 



180 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

VI 

Précisément à Theure où les disciples témoignent 
d'une foi enthousiaste dans leur maître, à l'heure où 
celui-ci témoigne de sa confiance dans son système, 
tout à coup, sans que rien l'ait fait prévoir, — comme 
un de ces nuages qui se forment dans un ciel pur et 
l'assombrissent en quelques instants, — un doute se 
lève, dans l'esprit de Newman, sur la situation de son 
Eglise par rapport à celle de Rome. Jusqu'alors, il avait 
pu hésiter sur les meilleurs arguments à employer 
pour résister à Rome; il s'était toujours cru certain 
du droit et du devoir de résister. Lui-même a raconté 
comment ce doute lui est venu. Depuis longtemps, il 
étudiait les Pères des premiers siècles ; il avait com- 
mencé, dès avant le Mouvement, lorsqu'il écrivait son 
livre sur les ariens ; il ne faisait donc que se conformer à 
une vieille habitude, quand, vers la fin de juin 1839, il 
profitait des vacances pour reprendre ces études; elles 
portaient, cette fois, sur l'histoire des monophysites. Au 
cours de cet examen, une question se présente soudai- 
nement à son esprit : les anglicans ne sont-ils pas, par 
rapport à l'Eglise universelle et au siège de Rome, dans 
la situation où avaient été autrefois ces hérétiques 
d'Orient? La réflexion ne fait qu'augmenter son 
trouble. Comment prouver que les eutychéens étaient 
des hérétiques, sans prouver que les anglicans le sont 
aussi ? Nulle différence entre les principes et les actes 
de l'Eglise de Rome aujourd'hui, et ceux de l'Eglise 



L APOGEE DU MOUVEMENT 18i 

d'alors, entre les principes et les actes des hérétiques 
d'alors, et ceux des protestants d'aujourd'hui. « Voilà, 
a raconté plus tard Newman, ce que je découvrais, sous 
une forme presque eiTrayante; il y avait une similitude 
terrible, d'autant plus terrible qu'elle était muette et 
impassible, entre les annales mortes du passé et la 
chronique fiévreuse du présent... Ma forteresse était 
l'antiquité où, en plein milieu du v° siècle, je croyais 
trouver, réfléchie comme dans un miroir, la chrétienté 
du XVI® et du xix® siècle. Dans ce miroir, je regardai 
mon visage; j'étais un monophysite... A quoi bon 
continuer la controverse et défendre ma position, si, 
après tout, je forgeais des arguments pour Arius ou 
Eutychès, si je devenais l'avocat du diable contre 
l'incomparable Athanase ou le majestueux Léon? Que 
mon âme soit avec les saints ! Irai-je lever mon bras 
contre eux? Que ma main droite devienne inutile, 
qu'elle se dessèche complètement comme celle de 
l'homme qui l'étendil jadis sur un prophète de Dieu^ ! » 

Un incident vient bientôt aggraver encore le trouble 
de Newman. Au cours du mois d'août, un de ses amis 
lui met entre les mains un article que Wiseman a 
publié dans la Revue de Dublin^ sous ce titre : The 
Anglican daim. C'était la continuation de ces écrits où 
le recteur du collège anglais suivait pas à pas le Mou- 
vement d'Oxford et tâchait de l'incliner vers Rome. 
Dans cet article, il faisait un rapprochement entre les 
donatistes et les anglicans et croyait pouvoir appliquer 
aux seconds, l'argument que saint Augustin opposait 

* Apologia, 



182 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

aux premiers. Pour reconnaître, entre les deux épis- 
copats qui se disputaient l'Afrique, quel était le légitime, 
l'évêque d'Hippone avait indiqué ce critérium : voir 
quel était celui avec lequel l'ensemble de l'Eglise était 
en communion ; une phrase servait au grand docteur à 
formuler sa pensée : Securus judicat orhis terrarum. 
Newman n'est pas tout d'abord ému du rapprochement 
avec les donatistes; il croit y avoir réponse. Cepen- 
dant son ami insiste et lui répète, à plusieurs reprises, 
la parole de saint Augustin : Securus judicat orhis 
terrarum. « Quand mon ami fut parti, a raconté plus 
tard Newman, cette parole continua de résonner ' à 
mon oreille : Securus judicat orbis terrarum. Elle 
allait plus loin que la question des donatistes ; elle 
s'appliquait à celle des monophysites ; elle donnait à 
l'article une force qui m'avait échappé... Qui peut 
rendre compte des impressions qu'il reçoit? Cette 
simple phrase de saint Augustin me frappait avec une 
puissance que je n'avais jamais trouvée dans aucune 
autre. Pour prendre un exemple familier, elle était 
comme le Turn again, Whittington des carillons de 
Londres, où, pour prendre un exemple plus sérieux, 
comme le Tolle^ lege; tolle^ lege de l'enfant, qui con- 
vertit saint Augustin lui-même ^ . » 

Ce trouble de Newman n'est pas, sur le moment^ 
connu du public. Tout au plus en laisse-t-il entrevoir 
quelque chose à deux de ses jeunes amis. A Rogers, 
d'abord, l'un de ses confidents les plus aimés, il écrit, 

1 Apologia. 



ï 



l'apogée du mouvement 183 

le 22 septembre, qu'il vient de « subir le premier véri- 
table coup qu'il ait reçu du romanisme » ; puis, après 
lui avoir parlé de l'article de Wiseman, dont la lecture, 
confesse-t-il, lui a « procuré une crise d'estomac », 
il ajoute : « Maintenant, nous avons fait une voie 
d'eau, et le pis est que Ward, Stanley et les autres 
ne permettront pas qu'on s'endorme là-dessus. Je 
n'en ai dit autant à personne... Adieu, carissime. Ce 
n'est pas matière à rire. Je veux y voir clair. Mais 
ne me croyez pas assez écervelé pour me faire une 
opinion soudaine. Seulement il y a là l'ouverture 
d'une perspective désagréable qui était auparg^vant 
fermée. Je vous écris d'après mes premières impres- 
sions*. » Quelques jours plus tard, au cours d'une 
série de visites faites chez divers amis, se promenant 
avec Henry Wilberforce dans la New-Forest^ il se 
laisse entraîner à lui faire aussi confidence de ses 
doutes et des causes qui les ont fait naître. « Je ne 
puis me cacher, lui dit-il, que, pour la première fois 
depuis que je fais de la théologie, une perspective s'est 
ouverte devant moi, dont je ne vois pas la fin. » Le 
jeune interlocuteur à qui cette révélation produit « l'effet 
d'un coup de tonnerre » exprime l'espoir que son 
maître mourra plutôt que de faire une démarche 
comme celle qu'il laisse entrevoir. « J'ai pensé, répond 



ï Lett. and Corr., t. TI, p. 284. — Peu auparavant, en jan- 
vier 1839, Newman avait écrit au même Rogers : « Il me vient 
quelquefois à l'esprit, comme une chose inquiétante, presque 
comme une tentation coupable, que je doute que je fusse affligé 
si tout ce qui a été fait se fondait comme un palais de glace. » 
{Ibid., t. II, p. 279.) 



184 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

Newman avec une grande énergie, que, si jamais je 
me sentais en danger de faire cetle démarche, je 
demanderais à mes amis de prier pour que, si elle 
n'était pas dans la volonté de Dieu, je fusse enlevé 
avant d'avoir agi... Une chose, d'ailleurs, dont je suis 
sûr, c'est que je ne prendrai jamais un tel parti sans 
que Keble et Pusey ne soient d'avis avec moi que c'est 
un devoir. » Il déclare, en outre, se refuser à l'idée que 
ses jeunes amis puissent se croire obligés de le suivre 
en masse * . 

Par une coïncidence singulière, au plus fort de son 
trouble, Newman reçoit une lettre de Manning qui le 
consulte sur les moyens de retenir une dame de ses 
amies, tentée de se faire catholique romaine. Il ne 
refuse pas la consultation et s'applique à chercher ces 
moyens, mais sa réponse trahit une sorte de découra- 
gement au sujet des titres que l'anglicanisme peut 
opposer à l'Eglise de Rome. Voici cette lettre, datée 
du 1" septembre 1839; elle est caractéristique de l'état 
d'âme de Newman à cette date : 

Mon cher Manning, 

Je suis très anxieux du cas que vous mentionnez ; car 
j'ai conscience que notre Eglise n'a pas les moyens et les 
méthodes par lesquelles on pourrait retenir, mettre en 
sûreté, assagir et diriger vers le ciel les aspirations catho- 
liques. Notre couverture est trop petite pour notre lit. Je dis 
ceci, étant du reste dans l'obscurité sur l'état particulier 



* Henry Wilberforce, devenu catholique, a raconté lui-même 
plus tard cette conversation, dans la Revue de Dublin d'avril 1869. 



l'apogée du mouvement i85 

d'esprit de votre amie et le comment elle y est arrivée. 
Pour nous-mêmes, j'ai conscience que nous développons 
des désirs et des goûts qu'il ne nous est pas permis de 
satisfaire, et jusqu'à ce que nos évêques et d'autres donnent 
libre carrière au développement extérieur et sage du catho- 
licisme, nous tendons en vérité à faire que les esprits impa- 
tients cherchent la satisfaction de ces aspirations, là où on 
l'a toujours trouvée, à Rome. Je pense que, lorsque vien- 
dra le temps de la sécession vers Rome, — sécession à 
laquelle nous ne devons pas être non préparés, — nous 
devrons hardiment dire à la section protestante de notre 
Eglise : « Yous êtes cause de tout ceci ; vous devez faire des 
concessions, être conciliants; vous devez rendre l'Eglise 
plus efficace, plus conforme aux besoins du cœur, plus 
appropriée aux besoins extérieurs. Donnez-nous plus de 
services divins, plus de vêtements et d'ornements reli- 
gieux ; donnez-nous des monastères ; donnez-nous les 
signes d'un caractère apostolique, les gages que l'Epouse du 
Christ est parmi nous. Jusque-là, vous aurez de continuelles 
sécessions vers Rome. » 

Ceci est, je l'avoue, ma vue personnelle ; je pense que 
rien ne peut nous retenir dans l'Eglise d'Angleterre, sinon 
la patience et le devoir, et d'y rester est un témoignage que 
nous possédons de telles grâces. Si donc votre amie est 
attirée à Rome par les exercices de dévotion que Rome 
Dous procure, je la presserais sur le devoir de rester dans 
la vocation dans laquelle Dieu l'a trouvée ; et, lui dévelop- 
pant la doctrine de la I" aux Cor., vu, je pense que vous 
pouvez la presser par la perspective de faire bénéficier la 
pauvre Eglise par laquelle elle a reçu le baptême, en s'y 
arrêtant. N'est-elle pas en sollicitude pour les âmes qui 
l'entourent, infusées et raidies dans le protestantisme ? 
Gomment peut-elle prendre soin de ces âmes ? en donnant 
satisfaction à ses propres sentiments dans la communion 
de Rome, ou en se renonçant elle-même et en restant dans 



186 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

le sac et la cendre pour leur faire du bien ? Aura-t-elle 
plus d'influence sur ses frères en les abandonnant, ou en 
restant avec eux?... Si cependant elle prend le parti de 
nier l'Eglise anglaise, doutant de sa catholicité et autres 
choses semblables, alors je suppose que vous lui rétor- 
querez avec le refus du calice la doctrine du purgatoire 
comme elle est pratiquée, l'absence de preuves de l'infail- 
libilité de l'Eglise, les anathèmes, etc., avec cette réflexion 
supplémentaire qu'elle fait un pas, et que, par conséquent, 
il doit y avoir une surabondante évidence du côté de ce 
pas... Ou ce pas est un devoir clair et impérieux, ou il est 
un péché. D'un autre côté, peut-elle nier que la main de 
Dieu soit avec notre Eglise, même en lui accordant, par 
manière d'argument, que Rome ait certaines choses que 
nous n'avons pas? Cette Eglise est-elle morte? A-t-elle les 
signes de la mort? A-t-elle plus que les signes de la 
maladie ? N'a-t-elle pas duré, à travers des temps très trou- 
blés? Ne s'est-elle pas, de temps en temps, merveilleusement 
ranimée, quand elle semblait perdre toute foi dans la sain- 
teté ? Doit-elle être abandonnée ? Car ce pas en avant 
serait un abandon, ce serait dire : « Je souhaite qu'elle 
soit balayée et que l'Eglise romaine se développe sur son 
territoire. » Et non : « Je la souhaite réformée, — je la 
désire corrigée, — je désire que Rome et elle ne fassent 
qu'une » 

Toutes ces raisons, que Newman avait eu visible- 
ment quelque peine à rassembler et qu'il ne présentait 
pas sans un certain accent de tristesse et de désillu- 
sion, étaient évidemment celles par lesquelles il tâchait 
de répondre aux doutes de sa propre conscience. 
C'est ainsi que lui-même parvenait à se faire un 
devoir de rester dans son Eglise, en dépit des fai- 

1 Life of Card. Manning^ par Purcefl, t. !•', p. 233, 234. 



L APOGEE DU MOUVEMENT 187 

blesses qu'il y découvrait. D'ailleurs, avec les jours, avec 
les semaines qui s'écoulaient, la vive impression du pre- 
mier moment de doute s'affaiblissait; son trouble s'apai- 
sait. Il s'était convaincu après réflexion, disait-il, qu'en 
pareil cas il devait se méfier des émotions et s'appliquer 
à suivre sa raison plus que son imagination. Ne lui fal- 
lait-il pas s'assurer d'abord que ce doute n'était pas 
une tentation coupable, une suggestion d'en bas ? Le 
temps seul, lui semblait-il, ferait sur ce point la 
lumière. Si la suggestion venait d'en haut, elle se repro- 
duirait et d'une façon plus significative. Il songeait 
alors à ce qui était arrivé au jeune Samuel, quand* il 
avait été appelé par le Seigneur, durant son sommeil, 
et qu'il s'était recouché sans avoir discerné d'où venait 
la voix. Le Seigneur ne l'avait-il pas appelé de nou- 
veau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce que sa voix eût 
été reconnue par le futur prophète ? Newman pouvait 
donc, comme Samuel, se rendormir ; si Dieu était là, 
il le rappellerait. Il prenait même texte de cet épisode 
biblique, pour prêcher, en octobre 1839, un sermon sur 
les appels divins, the divine calls. Evidemment, à Tinsu 
du public qui l'écoutait, il pensait à la crise que traver- 
sait son âme, quand il analysait avec tant de pénétration 
les formes diverses de ces appels, leur soudaineté, leur 
mystère, leur obscurité, et aussi quand il exprimait, 
avec une émotion si vibrante, la joie d'y reconnaître la 
voix de Dieu et d'y répondre. « Qu'est-ce, s'écriait-il, 
que de plaire au monde, plaire aux puissants, plaire 
même à ceux que nous aimons, comparé à cela? 
Qu'est-ce qu'être applaudi, admiré, courtisé, suivi, 



188 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

comparé à ce soin unique de ne pas méconnaître une 
vision du ciel? Que peut nous offrir le monde de compa- 
rable à cette connaissance complète des choses spiri- 
tuelles, à cette foi vive, à cette paix céleste, à cette 
haute sainteté, à cette éternelle justice, à cette espé- 
rance de gloire que possèdent ceux qui, sincèrement, 
aiment et suivent Notre-Seigneur Jésus-Christ? 
Prions-le, supplions-le, chaque jour, de se révéler plus 
complètement à nos âmes, d'aviver nos sens, de nous 
donner Touïe et la vue, le goût et le toucher du monde 
à venir, de travailler au dedans de nous, de telle sorte 
que nous puissions dire avec sincérité : « Vous me 
guiderez par vos conseils, et puis vous me recevrez 
dans la gloire. Qu'ai-je au ciel, si ce n'est Vous? Et, 
sur la terre, il n*est personne que je désire autant que 
Vous. Ma chair et mon cœur fléchissent; mais Dieu 
est la force de mon cœur et mon partage pour l'éter- 
nité <. » 

Certes, un tel langage est bien d'un homme prêt à 
obéir joyeusement et généreusement à tout appel 
divin. Mais, pour le moment, Newman n'a pas acquis la 
certitude que la voix qui Ta un instant troublé venait 
de Dieu. La crainte, qui a traversé son esprit, d'être 
obligé de reconnaître le droit de l'Eglise de Rome, s'est 
éloignée, et, après quelques semaines de trouble, il croit 
se retrouver en possession de ses anciennes convictions. 
Toutefois, peut-on affirmer qu'il en reste rien de cet 
ébranlement? Depuis longtemps, Newmann se sentait 
comme en voyage, conduitpar une main mystérieuse vers 

ï Platn Sermons, 



L APOGEE DU MOUVEMENT 189 

un but qu'il ne connaissait pas ; cette impression le 
dominera désormais plus encore. Il tâche de se persuader 
qu'il a toujours la même confiance dans son Eglise ; il 
n'a plus la même confiance en lui-même. « J'avais vu, 
a-t-il écrit plus tard, l'ombre d'une main sur la mu- 
raille... Celui qui a vu un esprit ne peut être comme 
s'il ne l'avait pas vu ^ » Chez lui, d'ailleurs, le doute 
n'a pas aussi complètement disparu qu'il s'en flatte. 
Une fissure reste, inaperçue en ce moment, mais que 
le temps élargira jusqu'à en faire un abîme. Une 
période nouvelle commence dans sa vie; jusqu'alors, 
il a surtout lutté contre les autres : désormais, c'est 
avec lui-même qu'il aura à soutenir un combat bien 
autrement difficile et douloureux. 

1 Apologia. 



CHAPITRE IV 

LA CRISE 
(1839-1843) 



I. Newman obligé de chercher un autre fondement pour sa via 
média. Ses préventions contre les catholiques, à raison de leur 
alliance avec O'Connell. 11 fait mauvais accueil à Spencer. — 
II. Parmi les jeunes disciples de Newman, plusieurs sont moins 
attachés à l'anglicanisme et plus attirés vers Rome. Opinions 
de Ward. Embarras et inquiétudes de Newman en présence de 
cet état d'esprit. Il songe à résigner sa cure. — III. Le t7'act 90 
cherche à établir que les XXXIX Articles peuvent être entendus 
dans un sens catholique. Newman ne s'attend pas à un orage. 
— IV. Soulèvement contre le tract 90. La censure des chefs de 
Collèges. Calme de Newman. Violence des attaques dirigées 
contre lui. Ses pourparlers avec l'évêque d'Oxford. Il refuse de 
désavouer le tract 90, mais consent à interrompre la publication 
des tracts. — V. Les polémiques continuent sur le tract 90. 
Arnold professeur à Oxford. Les évêques se mettent à censurer 
le tract. L'évêché de Jérusalem. — VI. Wiseman à Oscott. Ses 
efforts pour entrer en relations avec les tractarians. Il est 
blâmé par beaucoup de catholiques. Il s'explique publiquement 
sur la conduite à suivre à l'égard du Mouvement d'Oxford. — 
VII. Newman est très blessé des censures épiscopales. 11 répu- 
die néanmoins toute idée de conversion au catholicisme 
romain. Sa théorie sur l'anglicanisme et Samarie. Raideur 
avec laquelle il repousse l'intervention des prêtres catholiques. 
Le doute traverse de nouveau son esprit. — VIII. Ward et ses 
amis se montrent de plus en plus favorables à Rome. Leurs 
relations avec les catholiques. Alarmes de Pusey. Il essaye 
vainement de retenir Ward. Sa lettre à l'archevêque de Canter- 
bury. Embarras de Newman sollicité par Pusey de désavouer 
Ward. Il se retire à Littlemore. — IX. Newman à Littlemore. 
Il y offre asile à ses amis. Le projet de monastère. La vie à 
Littlemore. Les dénonciations contre le prétendu monastère. 
Impatience de Newman. — X. Pusey ne peut obtenir de New- 
man qu'il désavoue Ward. Attitude de Reble. Williams et 
Rogers s'éloignent. Sermon de Pusey sur l'Eucharistie, dénoncé 



LA CRISE 191 

au vice-chancelier. Une commission prononce contre lui la 
suspension du droit de prêcher pendant deux ans dans l'Uni- 
versité, — XL Etat d'esprit de Newman. Il désavoue ses an- 
ciennes attaques contre Rome. Si ébranlée que soit sa foi dans 
l'Anglicanisnie, il continue à détourner ses disciples d'aller à 
l'Eglise Romaine. C'est lui qui retient Ward et Faber. Wiseman 
n'admet pas la légitimité de ces retards. Conversion de Smith. 
— XII. Lockhart à Littlemore. Son abjuration. Elle détermine 
Newman à résigner sa cure. Gomment il répond à ceux qui 
cherchent à l'en détourner. Son sermon d'adieu à Littlemore. 



I 



Remis tant bien que mal du doute qui Tavait ébranlé 
dans l'été de 1839, Newman ne se dissimulait pas cepen- 
dant que le système sur lequel il avait cru jusqu'alors 
pouvoir fonder sa via média était en partie ruiné. Il 
lui fallait trouver d'autres arguments pour justifier la 
position de Tanglicanisme en face de Rome. C'est ce 
qu'il essaye de faire dans un article publié, en jan- 
vier 1840, sur la « Catholicité de l'Eglise d'Angleterre ». 
S'il trouve maintenant difficile de revendiquer, pour 
son Eglise, la note d'unité, d'universalité, il juge pos- 
sible de soutenir qu'elle possède les autres notes de la 
veritableEglise.il espère, d'ailleurs, qu'elle pourra sor- 
tir de son isolement et s'unir à Rome réformée et puri- 
fiée, union qu'il appelle de tous ses vœux, et pour 
laquelle il recommande de prier. En attendant, il 
estime que le devoir des enfants de cette Eglise est 
d'être patients et confiants : quelles que soient ses 
faiblesses, quelles qu'aient été ses fautes, elle est leur 
mère ; ils font mieux d'aider son retour, en restant dans 
son sein, que de l'abandonner. Alors même qu'il semble 
presque admettre qu'elle est schismatique, il ne voit 



i92 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

pas là une raison suffisante de la quitter et de passer à 
l'Eglise romaine qui, elle aussi, a ses faiblesses et ses 
fautes. Il rassure sa conscience, raffermit sa fidélité, 
moins encore par la conviction des titres de son Eglise 
que par celle des torts de l'Eglise rivale. Son argument 
principal en faveur de l'anglicanisme consiste dans les 
accusations qu'il croit toujours pouvoir porter contre 
les « corruptions » du romanisme^ Argument négatif, 
vue toute protestante, mais qui, à raison des préjugés 
originaires de Newman, ont encore beaucoup d'action 
sur son esprit. 

Par moments, cependant, Newman semble avoir 
comme un remords de ces attaques contre l'Eglise 
romaine ; il commence à se rendre compte que tout ce 
qu'il dit contre elle il le dit principalement sur la foi 
des théologiens anglicans. Ceux-ci ne l'ont-ils pas 
abusé ? Et il se rappelle alors comment Froude mou- 
rant a protesté contre des attaques qu'il déclarait n'être 
ni justes ni charitables. Toutefois, s'il éprouve alors 
quelque gêne et une sorte de répugnance à insister sur 
les erreurs doctrinales de Rome, il se sent plus à l'aise 
pour critiquer sa conduite politique et sociale et ce 
qu'il appelle « son esprit d'ambition et d'intrigue ». 
C'est sur « ce terrain moral » qu'il se croit le plus fort 
contre elle. De cette immoralité du romanisme, il pense 
précisément avoir un témoignage sous les yeux : c'est 
l'alliance de ses compatriotes catholiques avec O'Con- 
nell. En sa qualité de conservateur anglais, il ne voit 

1 Article du. British Critic de janvier 1840. — Lettres du com- 
mencement de 1840. {Lett. and Corr., t. II, passim.) —Apologia, 



LA CRISE 193 

dans l'agitateur irlandais qu'un artisan de violence et 
de révolution qui ameute contre l'Eglise anglicane des 
hommes de toutes religions ou sans religion. La parti- 
cipation des catholiques à une telle campagne lui paraît 
justifier et confirmer toutes les vieilles accusations 
contre la politique sans scrupule du clergé romain. 
C'est, à ses yeux, pour les âmes ébranlées dans leur 
foi anglicane, un avertissement d'une opportunité pro 
videntielle, et il ne croit pas qu'il puisse y avoir un 
meilleur préservatif contre le papisme * . 

Cet état d'esprit, qu'on a aujourd'hui quelque peine 
à s'imaginer, explique l'accueil peu courtois que 
Newman fit, vers cette époque, en janvier dS^iO, au 
meilleur et au plus inofîensif des hommes, le converti 
George Spencer 2. On sait que Spencer, ordonné 
prêtre en 1832, s'était principalement voué à susciter 
une croisade de prières pour le retour de l'Angleterre 
à l'unité. En France, en Italie, en Allemagne, son 
appel avait été entendu. Il eut l'idée généreuse 
d'intéresser à son entreprise ces anglicans qu'on 
disait être si sincèrement préoccupés de ramener 
leur Eglise à la vérité catholique. Il vint donc à Oxford 
et chercha à se rencontrer avec Newman. Ces deux 

i Déjà, en 1835, Newman, ayant reçu chez lui un prêtre catho- 
lique, M. Maguire, que lui avait recommandé Wiseman, avait été 
choqué, « dégoûté », disait-il, de l'entendre défendre O'Connell et 
Hume. Il avait vu là une preuve que c'était bien toujours la 
« cruelle Eglise », décidée à faire à l'Eglise d'Angleterre une 
guerre sans merci et sans scrupule. [Lett.and Corr. ofJ.-H New- 
man, t. 11, p. 115, 124, 131, 132.) 

2 Sur Spencer, voy. plus haut, p. 132 Devenu passionniste 
en 1846, il devait mourir en 1864, laissant la mémoire d'un saint 
religieux. 

13 



194 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

hommes n'étaient-ils pas faits pour s'entendre ? Newman, 
d'ailleurs, à cette époque même, ne s'occupait-il pas à 
établir, lui aussi, des prières pour le rétablissement de 
l'unité religieuse ' ? Cependant il reçut froidement la 
visite de Spencer et, à la différence de plusieurs de ses 
amis, entre autres d'Oakeley et de Ward, il refusa de 
dîner avec lui chez un des membres de l'Université. Ce 
n'était pas seulement, comme il l'écrivait à un ami, 
qu'il se faisait scrupule d'avoir des « relations sociales 
et familières » avec un homme qu'il considérait être in 
loco apostatœ^^ c'était surtout qu'il lui en voulait de la 
conduite politique du clergé dont il faisait partie. Il lui 
écrivait à lui-même, quelques jours plus tard, pour 
excuser ou plutôt expliquer son procédé : « Rien de 
plus touchant que d'apprendre que vous priez pour 
nous... Pourquoi donc ai-je refusé d'entretenir avec 
vous des rapports conformes à ces sentiments ? Par 
cette simple raison, si je puis me permettre de le dire, 
que vos actes sont en opposition avec vos paroles. Vous 
nous invitez à l'union des cœurs, au moment même où 
vous employez tous vos efforts, non à restaurer, ni à 
réformer, ni à réunir, mais à détruire notre Eglise... 
Vous êtes ligué avec nos ennemis. La voix est la voix 
de Jacob, mais les mains sont les mains d'Esaii. » A 
l'appui de cette accusation, Newman reproche aux 
catholiques de s'être unis, en Angleterre, « aux 
infidèles, aux railleurs, aux sceptiques, aux rebelles >-, 

1 Un petit livre de Prières pour Vunion était alors en vente à 
Oxford. Plusieurs de ces prières étaient empruntées à un livre 
catholique, publié peu auparavant à Londres. 

2 Lett. and Corr., t. 11, p. 295. 



LA CRISE 195 

contre les anglicans, de « s'être alliés à ceux qui ne 
croient à rien, contre ceux qui croient à quelque chose ». 
Et il conclut en ces termes : « C'est là ce qui cause à 
mon esprit une douleur si grande, que, sauf des 
restrictions qu'il n'est pas besoin de mentionner ici, je 
ne puis avoir de rapports familiers avec aucune personne 
influente appartenant à la communion romaine, et 
encore moins quand une mission religieuse la conduit 
près de nous. Rompez, vous dirai-je, rompez avec 
M. O'Connell en Irlande, avec le parti libéral en Angle- 
terre, ou ne venez pas à nous, avec des offres de prières 
mutuelles et de sympathie religieuse ^ » A cette lettre 
si rude, le doux Spencer ne répondit rien. Quant à 
Newman, il ne se contentait pas de ces duretés à huis 
clos : sous Tempire des mêmes préventions, il écrivait 
dans le British Critic, à l'adresse des controversistes 
de Rome ; 

A leurs fruits, vous les connaîtrez... Nous voyons l'Eglise 
romaine s'efforcer de faire des prosélytes au milieu de nous, 
à l'aide de faux exposés de ses doctrines, d'affirmations 
plausibles, d'assertions hardies, d'appels faits à la faiblesse 
de la nature humaine, à nos revers, à nos excentricités, à 
nos craintes, à nos frivolités, à nos fausses philosophies. 
Nous voyons ses agents sourire, s'agiter, faire le plongeon 
pour attirer l'attention, comme les bohémiens qui captivent 
les écoliers vagabonds en leur présentant des contes de 
nourrice, de belles images, du pain d'épice doré, des drogues 
cachées dans des confitures et des sucreries pour les bons 
petits enfants. Qui pourrait voir, sans rougir, la religion de 
Ximenès, de Borromée et de Pascal, travestie de la sorte ? 

1 Apologia 



496 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Nous autres Anglais, nous aimons la noblesse, la franchise, 
laconstance, la vérité. Rome ne nous gagnera point, qu'elle 
n'ait appris à connaître et à pratiquer ces vertus... Jusqu'à 
ce qu'elle cesse d'être ce qu'elle est en pratique, une union 
est impossible entre elle et l'Angleterre. 



La violence même de ce langage ne témoigne-t-elle 
pas d'un défaut de sang-froid, etn'y a-t-ilpas là comme 
un ressentiment du trouble où l'auteur avait été un 
moment jeté, à la pensée d'être obligé de confesser les 
droits de cette Rome si longtemps maudite ? Newman, 
toutefois, ne pouvait pas finir sur des paroles de haine, 
et il ajoutait : 

Si Rome se réforme (et qui peut prédire qu'une si vaste 
partie de la chrétienté ne se réformera jamais?), alors ce 
sera le devoir de notre Eglise d'entrer en communion avec 
les Eghses du continent... Et, bien que nous puissions ne 
pas vivre assez pour voir ce jour-là, nous sommes tenus de 
prier pour qu'il arrive... Rien de plus touchant assurément 
que d'apprendre, comme nous l'avons appris récemment, 
que des chrétiens, sur le continent, prient ensemble pour 
le bien spirituel de l'Angleterre. Puissent-ils arriver à la 
lumière, en aspirant à l'unité, et croître dans la foi, en 
manifestant leur amour ! Nous aussi, nous avons nos devoirs 
envers eux ; nous devons, non outrager, calomnier, haïr, 
quoique les intérêts politiques le demandent, mais aimer 
avec plus d'ardeur encore, selon l'esprit, des frères dont, 
pour nos péchés et les leurs, il ne nous est pas donné de 
voir les visages. 



lA CRISE 197 



II 



Parmi les jeunes hommes entrés si nombreux, si 
ardents dans le Mouvement, plusieurs y avaient apporté 
des idées, des tendances fort différentes de celles 
des tractarians de l'origine. Ceux-ci, fils dévoués de 
l'Eglise d'Angleterre à laquelle tout leur passé les 
liait étroitement, n'avaient eu d'autre dessein que de 
la ramener à ce qu'avaient voulu en faire ses théo- 
logiens du XVII® siècle; loin de songer à l'ébranler, 
ils croyaient ainsi la vivifier, la rendre plus forte 
contre ses rivales, notamment contre l'Eglise de 
Rome, et il ne leur venait même pas à l'esprit que 
les droits de cette dernière pussent être reconnus. Les 
nouveaux adhérents, au contraire, par leur âge, par 
leur formation, n'étaient pas aussi profondément 
attachés à leur Eglise. Au moment où ils étaient 
venus au Mouvement, la controverse avait déjà 
singulièrement ébranlé plusieurs des thèses angli- 
canes : tout en persistant à combattre l'Eglise romaine, 
Newman avait été contraint de reconnaître que, par 
plus d'un point, la situation de cette Eglise était beau- 
coup plus forte qu'il ne l'avait d'abord supposé ; quoique 
le doute où l'avait un moment jeté l'histoire des vieilles 
hérésies n'eût pas été connu, chacun avait eu le 
sentiment que l'étude des Pères des premiers siècles 
conduisait à des conclusions différentes de celles 
auxquelles on s'était attendu; enfin les Remains de 
Froude, récemment publiés et si bien faits pour agir 



198 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

sur de jeunes âmes, pouvaient être pris comme 
un encouragement à détester les hommes de la 
Réforme, à admirer, à envier l'Eglise romaine. Etait-il 
donc surprenant que ces nouveaux venus ne parussent 
pas aussi enracinés dans l'anglicanisme, aussi prévenus 
contre Rome, que Pavaient été les premiers tracta- 
rians ? Il était d'ailleurs de leur âge de se montrer plus 
ardents, plus absolus, plus dédaigneux des précau- 
tions devant lesquelles les chefs du Mouvement 
s'étaient souvent arrêtés, plus impatients d'aller vite, 
plus ambitieux d'aller loin. 

Ceux qui pensaient ainsi n'étaient pas les moindres 
des disciples de Newman ; nommons entre autres : 
Oakeley, Faber, Dalgairns, et le plus agisssant de 
tous, celui qui donnait aux autres le ton, l'impulsion, 
et qui apportait à cette campagne son impétuosité 
accoutumée, son goût des solutions extrêmes, son 
mépris de tout compromis et de toute prudence, ses 
excentricités d'enfant terrible, W.-G. Ward. De lui, 
plus que de tout autre, on pouvait dire qu'il n'avait 
jamais eu de tendresse particulière pour l'Eglise d'An- 
gleterre : elle n'était pas pour lui un être aimé dont 
il ne se séparerait pas sans déchirement; ce n'était 
qu'un système à garder ou à rejeter, suivant les con- 
clusions auxquelles le conduirait le raisonnement. A 
considérer cette Eglise dans le présent, son esprit 
logique était rebuté par ce qu'elle avait d'inconséquent; 
de son passé, il ne se piquait pas de savoir grand 
chose, faisait profession d'ignorer et de dédaigner 
l'histoire, et n'avait pas étudié les théologiens anglicans 



r 



LA CRISE «99 

du xvii* siècle. « Votre père ne fut jamais un high-chur- 
chman », a écrit plus tard, à son fils, le cardinal 
Newman^ S'il était ardemment dévoué à Newman, 
s'il se proclamait son disciple et croyait n'avoir pas 
d'autres idées que les siennes, il ne se faisait pas faute 
de le pousser, de le compromettre, de tirer les consé- 
quences les plus extrêmes de ses principes. Il était le 
premier à souligner la divergence qui commençait à 
poindre entre lui et Pusey, et, au scandale des anciens 
trac tartans, il semblait plus pressé d'en prendre acte 
que soucieux de la voiler. Il était sincère, sans doute, 
en déclarant alors n'avoir jamais envisagé comme .une 
éventualité possible sa soumission à l'Eglise de Rome, 
mais il était visiblement séduit par la consistance dog- 
matique de cette Eglise, par son principe d'autorité, 
par son idéal de sainteté, par ses habitudes de piété ; 
à tous ces points de vue, il lui reconnaissait des avan- 
tages qui manquaient à l'anglicanisme; il étudiait de 
préférence, et avec une sorte de passion, les grands doc- 
teurs scolastiques du moyen âge, saint Thomas d'Aquin 
et saint Bonaventure, les théologiens jésuites du 
XVI® siècle, Suarez et Vasquez, les maîtres de la dévo- 
tion mystique et ascétique, entre autres les Exercices 
spirituels de saint Ignace. Il avait beau répudier pour 
lui-même toute pensée de conversion au romanisme, 
cette conclusion semblait sortir des idées qui fermen- 
taient dans son intelligence toujours bouillonnante, qui 
débordaient dans ses conversations d'une verve si 

1 W.-G. Ward and Ihe Oxford Movement, par Wilfrid Ward, 
D. 136 



200 NEWMAN KT LE MOUVEMENT D^OXFORD 

étonnante, dans ses ardentes et interminables argu- 
mentations. « Quand je me promène avec Ward, 
racontait un de ses amis, il commence par établir un 
certain nombre de principes si simples qu'on dirait 
des truismes ; je les accepte l'un après l'autre, quand 
soudain la porte s'ouvre et me voilà sur le chemin de 
Rome^ » 

Déjà, au commencement de 1839, dans son article 
sur VEtat des partis religieux^ Newman avait reconnu 
les exagérations de quelques-uns de ses partisans. 
« Il y aura toujours, disait-il, parmi ceux qui pro- 
fessent les opinions d'un parti de Mouvement, nombre 
de gens qui parleront à voix haute et d'une façon 
étrange,... gens trop jeunes pour être sages, trop 
généreux pour être prudents, trop chaleureux pour 
être modérés. » Toutefois, à cette époque, ces 
dissonnances ne lui avaient pas semblé bien dange- 
reuses, et il n'y avait attaché que peu d'importance. 
C'est plus tard, sous l'impression du trouble où le 
jettent ses propres doutes, que le péril lui apparaît. Si 
lui-même a pu entrevoir, un moment, Rome comme le 
terme où il serait forcé d'aboutir, que ne doit-on pas 
craindre pour des esprits plus jeunes, plus ardents, plus 
aventureux? « Depuis que j'ai lu l'article du D' Wise- 
man, écrit-il à Pusey, le 15 janvier 1840, j'ai été 
fort découragé; car, si je me sens moi-même pénible- 
ment pressé, que sera-ce pour d'autres qui n'ont pas 
autant réfléchi sur le sujet, ou qui ont moins de motifs 

1 W.-G. Ward and the Oxford Movement^ p. 34. 



LA CRISE 201 

de se retenir*?)) Pour la première fois, il envisage 
comme possibles des conversions au catholicisme. Cette 
inquiétude Fobsède tellement qu'il y revient sans cesse 
dans ses lettres. Il écrit à sa sœur, le 17 novembre 1839 : 
« La question des Pères devient de plus en plus trou- 
blante... Je ne saurais être surpris devoir des indi- 
vidus passer au romanisme. » Il écrit encore à son ami 
Bowden, le 10 janvier 1840 : « Les choses avancent 
rapidement. Mais gare les écueils ! Le danger d'une 
chute dans le romanisme devient plus grand chaque 
jour. Je m'attends à entendre parler de victimes. » 
Quatre jours plus tard, il exprime la même craipte à 
sœur. Le 21 février, il revient sur le danger de voir 
« les meilleurs de ses partisans se faire catholiques 
romains )). Enfin, le 25, il écrit : « Sans doute, les 
bons principes ont fait de merveilleux progrès, mais je 
ne suis pas certain qu'ils ne tendent pas vers Rome 2. » 
Newman ne se dissimule pas que ses écrits, ses ser- 
mons, les idées qu'il a répandues autour de lui, sont la 
cause principale de cette tendance au romanisme. Dans 
le danger que courent ces jeunes âmes, il se sent donc 
une particulière responsabilité. C'est à lui de les pré- 
server, de les retenir, de les diriger. Mais comment ? 
Le rôle de chef de parti lui avait toujours répugné, et 

1 Life of Pusey, t. I", p. 154. 

2 Lett. and Coït., t. II, p. 292, 293, 297, 298, 299, 300. - Pusey 
n'est pas moins préoccupé des sécessions possibles. A un ami 
qui lui demande s'il est vrai que quelques-unes se soient déjà 
produites, il répond que, jusqu'à présent, il n'y a eu, grâce à Dieu, 
rien de pareil, mais, ajoute-t-il, « personne ne sait ce qui arri- 
vera, et nous ne pouvons nous vanter. » {Life of Pusey , t. II, 
p. 167.) 



202 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

il était loin d'en posséder toutes les qualités. Pour im- 
poser aux autres une direction ferme, il avait lui-même 
l'esprit trop chercheur, trop inquiet, trop subtil, trop 
prompt à considérer toutes les faces des questions, il 
avait la conscience trop délicate et trop perplexe, il 
avait trop le scrupule de l'indépendance des autres, 
trop le respect du travail intime de chaque âme. Faut- 
il ajouter aussi une sorte d'indolence dont il s'est con- 
fessé ? « Mon grand principe, a-t-il dit, fut toujours : 
vivre et laisser vivre. Je n'étais pas homme à prendre 
le gouvernement d'un parti. Je ne fus jamais qu'un 
écrivain influent dans une école, et je n'ai jamais désiré 
autre chose... J'étais, non le chef d'un pouvoir, mais le 
promoteur d'une opinion flottante*. » Or si, de tout 
temps, Newman avait été peu propre à imposer sa 
direction, il l'était moins encore après l'ébranlement 
que venaient de subir ses idées. Comment commander 
aux autres, s'il n'avait plus confiance en soi? « Je 
n'avais jamais eu le poignet vigoureux, a-t-il écrit, 
mais précisément, au moment où j'en aurais eu le plus 
besoin, les rênes s'étaient rompues entre mes mains. 
Mon esprit pressentait avec inquiétude le résultat défi- 
nitif de toutes ces recherches, et ce pressentiment, il 
m'était presque impossible de le cacher à des hommes 
qui me voyaient chaque jour, entendaient mes conver- 
sations familières et venaient peut-être avec le dessein 
formel de me sonder et d'obtenir à leurs questions un 
oui ou un non catégorique ; dans ces conditions, com- 
ment pouvais-je espérer donner, sur ma croyance réelle, 
1 Apologia. 



LA CRISE 203 

positive, présente, aucune explication propre à soute- 
nir ou à consoler ceux que poursuivaient déjà des 
doutes personnels ^ ? » 

Le sentiment que Newman a de sa responsabi- 
lité et de son impuissance pèse à ce point sur lui, 
qu'il en vient à se demander si son devoir n'est pas 
de résigner la cure de Sainte-Marie. Il s'en ouvre, 
en octobre 1840, à Tami qui lui paraît devoir être du 
meilleur conseil en une telle affaire, à Keble : il lui 
expose, comment, par ses sermons, il s'est trouvé, sans 
le vouloir, agir beaucoup plus sur les jeunes membres 
de l'Université que sur ses paroissiens, comment les 
autorités universitaires, mécontentes de cette action, 
ont cherché par tous les moyens à la contrarier, puis il 
continue ainsi : 

Je ne puis me dissimuler que mes prédications ne se pro- 
posent pas la défense de ce système religieux, reçu depuis 
trois cents ans, et dont les chefs de Collèges sont ici les 
soutiens légitimes... Ce. n'est pas tout: je crains d'être 
obligé de reconnaître que, volontairement ou non, je les 
tourne vers Rome... La plupart des doctrines soutenues par 
moi s'appuient principalement ou uniquement sur le sys- 
tème romain. Les arguments que j'ai formulés contre le 
romanisme me paraissent aussi forts qu'ils l'ont jamais été, 
mais les hommes se laissent guider par des sympathies, non 
par des arguments ; et, si je sens moi-même la force de cette 
influence, moi qui m'incline devant les arguments, pour- 
quoi d'autres, qui n'ont jamais eu la même déférence pour 
les arguments, ne pourraient-ils subir cette influence bien 
plus encore? Je ne puis non plus conjurer le danger, en 

1 Apologia. 



^O'i NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

prêchant ou en écrivant contre Rome. Je crois avoir tiré 
ma dernière flèche, dans l'article sur la « Catholicité de 
l'Eglise d'Angleterre ». 11 faut ajouter que le fait même de 
m'être compromis, en attaquant Rome, a pour effet d'en- 
dormir les gens qui pourraient avoir des soupçons contre 
moi, ce qui m'est pénible, maintenant que je commence à 
avoir des soupçons contre moi-même ^. 

Keble, fort ému du conseil qui lui est demandé, 
estime que la retraite de Newman serait une sorte de 
scandale et troublerait encore plus les esprits. Il lui 
conseille donc de rester : « Puisque votre avis est que je 
puis continuer, répond Newman, il semble en résulter 
que, dans les circonstances actuelles, je dois le faire. » 
Et il résume ainsi les considérations principales qui 
le décident à se conformer à l'avis de son ami : 

1» Je ne crois pas que nous ayons encore éprouvé tout ce 
que l'Eglise d'Angteterre peut supporter. C'est une expé- 
rience hasardeuse, je le sais, comme l'épreuve d'un canon. 
Cependant, nous ne devons pas regarder comme prouvé que 
le métal doive éclater dans l'opération. Elle a supporté, sans 
accident, plus d'une fois déjà, pour ne point parler d'aujour- 
d'hui, une forte charge de vérité catholique. Quant au 
résultat, quant à savoir si ce procédé ne rapprochera pas 
l'Eglise d'Angleterre, tout entière comme corps, de l'Eglise 
romaine, cela n'importe pas. Qui sait si ce n'est pas là le 
moyen providentiel pour ramener l'Eglise entière à l'unité, 
sans nouveau schisme et sans autre action du jugement 
privé? 

20 Je fais naître, dit-on, des sympathies pour Rome. Mais 
n'est-ce pas dans le même sens qu'agissent Hooker, Taylor, 

1 Apoloqia. 



LA CRISE 205 

Bull, etc. < ? Leurs arguments peuvent être contre Rome^ 
mais les sympathies qu'ils font naître doivent être en faveur 
de Rome. Je puis, si vous le voulez, aller plus loin qu'eux, 
je puis exciter les sympathies davantage, mais je ne fais que 
pousser les esprits dans la même direction qu'eux. 

3° Le rationalisme est le grand mal du jour. Ne puis-je me' 
considérer, dans mon poste de Sainte-Marie, comme appelé 
à protester contre ce rationalisme ? Il n'est pas douteux 
pour moi que l'esprit protestant, auquel je m'oppose, ne 
conduise à l'incrédulité, bien plus sûrement que l'esprit 
dont je suis le champion ne conduit à Rome 2. 

Les considérations par lesquelles Newman se décide 
à garder sa cure et à poursuivre sa tâche ont pour effet, 
sur le moment, de le remonter un peu. Il écrite Rogers, 
en lui rendant compte de la consultation qu'il vient de 
prendre auprès de Keble : « Je me sens beaucoup plus 
comfortable que je n'étais auparavant. Je ne crains 
plus qu'un certain nombre de personnes soient sur le 
point d'aller à Rome, si je suis rassuré pour ce qui me 
touche moi-même. Que je puisse avoir confiance en 
moi, et je pourrai avoir confiance dans les autres^! » 
Seulement, du moment qu'il demeure à son poste, il en 
résulte pour lui des devoirs auxquels il ne se dérobe 
pas. Il lui faut faire de son mieux pour calmer, chez ses 
jeunes disciples, les esprits troublés, donner une direc- 
tion à ceux qui sont désorientés, retenir ceux qui 
menacent de se dévoyer. C'est la raison d'une publica- 
tion dont le retentissement va être immense, et qui se 

^ Théologiens anglicans du xvi* ou du xvu» siècle, dont se 
réclame l'école High Church. 
- Apologia. 
3 Lett. and Corr., t. II, p. 319. 



206 NEWJiAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

trouvera produire un effet bien différent de celui que 
l'auteur en attendait : je veux parler du dernier des 
tracts^ le fameux tract 90, paru le 27 février i841, sous 
ce titre : Remarques sur certains passages des XXXIX 
Articles. 



III 



Les « XXXIX Articles de religion », approuvés et 
promulgués par Elisabeth en 157 1 , ne renfermaient pas 
un corps de doctrine, un credo complet. Amalgame 
assez disparate, ils avaient eu seulement pour objet de 
remédier quelque peu à l'anarchie religieuse del'époque 
en imposant une croyance uniforme sur certains points 
alors très discutés, et ils l'avaient fait moins encore en 
affirmant des vérités positives qu'en répudiant ce qu'on 
prétendait être des erreurs. Si la forme en était parfois 
violente et agressive, surtout quand ils s'attaquaient 
à certains dogmes de l'Eglise romaine, s'ils traitaient 
ces dogmes de « choses vaines, en contradiction avec 
la parole de Dieu », et s'ils déclaraient la messe 
une « fable blasphématoire », le texte était loin 
d'être toujours précis; il semblait que les rédac- 
teurs eussent eu peur de s'aliéner tel ou tel parti, en 
s'exprimant trop nettement. De là les commentaires 
parfois assez divergents qui avaient été faits, par la suite, 
pour établir le vrai sens des Articles. Avec le temps, 
rinterprétation protestante et anticatholique, qui parais- 
sait en effet la plus naturelle, avait prévalu. 

Tous les clercs étaient tenus, en recevant les ordres, 



LA CRISE 207 

de souscrire ces Articles. L'usage avait longtemps été 
de le faire sans y attacher grande importance, et les 
autorités ecclésiastiques étaient souvent les premières 
à ne voir là qu'une sorte de formalité'. Mais, depuis 
que, sous l'influence du Mouvement, les idées religieuses 
devenaient plus sérieuses et plus profondes, il fallait 
s'attendre à ce qu'on regardât de plus près à cette 
souscription, et à ce qu'elle parût incompatible avec 
les principes catholiques qu'on prétendait restaurer 
dans l'Eglise anglicane. Newman savait, par divers 
indices, que ce doute commençait à s'élever autour de 
lui, chez les plus avancés de ses disciples. « Qu'allez- 
vous faire des Articles? » lui demandaient-ils. N'était- 
il pas à craindre que des consciences déjà ébranlées 
ne vissent là une raison de sortir de l'Eglise ? Ce fut 
pour écarter ce danger qu'il écrivit le tract 90. 

Il entreprend d'y démontrer que les Articles, en dépit 
de leur origine et de leur apparence protestantes, sont 
susceptibles d'une interprétation catholique. A qui lui 
oppose qu'ils ont été dirigés contre la doctrine romaine, 
il répond par une distinction. A son avis, par doctrine 
romaine, on peut entendre trois choses fort différentes : 
1° V enseignement catholique des premiers siècles ; 
2° les dogmes formels de Rome tels qu'ils sont définis 
dans les derniers conciles, notamment dans le con- 
cile de Trente; 3® certaines croyances ou coutumes 

1 Stanley, au moment de son ordination, avait été fort troublé 
de souscrire celui des Articles qui imposait comme règle de foi le 
symbole d'Athanase. II passa outre, sur la déclaration de son 
archidiacre qui lui expliqua que cette adhésion ne l'engageait pas 
à grand'chose. 



208 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

actuellement sanctionnées par Rome, qu'il appelle les 
errew^s dominantes. Or il soutient que les Articles ne 
condamnent rien de Y enseignement catholique^ qu'ils 
sont compatibles avec une partie des dogmes formels^ 
et qu'ils ne repoussent entièrement que les errews domi- 
nantes. Ils ne portent donc aucune atteinte à ce qui est 
de l'essence de la vérité catholique. Entrant ensuite dans 
le détail, Newman cherche à établir que cette interpré- 
tation peut s'appliquer aux Articles qui semblent le 
plus y répugner, à ceux où il est question de l'Ecriture, 
de l'Eglise, des conciles généraux, de la justification, 
du purgatoire, de l'invocation des saints, des messes, 
du célibat des prêtres, etc. La tâche est parfois malaisée, 
et il n'en vient à bout que par des arguments singuliè- 
rement subtils. Son dessein avoué est d'aller, pour 
chaque Article, aussi loin que possible dans la direction 
romaine. Il se défend de forcer le sens des mots, mais 
le sollicite deson mieux pour l'élargir. Ce qu'il cherche, 
c'est moins ce que le souscripteur des Articles doit croire 
que ce qu'il 'peut croire. Il ne veut pas prouver que la 
doctrine catholique y est imposée ; il lui suffit d'établir 
qu'elle y est tolérée. Que son interprétation soit con- 
traire aux opinions connues des rédacteurs des Articles, 
peu importe ; il ne s'agit pas de savoir ce qu'ils 
pensaient. « C'est pour nous, dit Newman, un devoir à la 
fois envers l'Eglise catholique et envers notre propre 
Eglise de prendre nos confessions protestantes 
dans le sens le plus catholique qu'elles pourront 
admettre ; nous n'avons point de devoir envers ceux 
qui lesont rédigées.» A son avis, d'ailleurs, cette inter- 



LA CRISE 209 

prétation n'est pas aussi contraire qu'on veut bien dire 
aux intentions des rédacteurs. Si ceux-ci répudiaient 
le papisme, ils cherchaient à gagner les papistes, et le 
moyen n'était-il pas de rester dans une équivoque qui 
rassurât leurs consciences, d'user d'expresssions qui 
« mordissent en réalité moins fort qu'elles n'aboyaient » ? 
L'auteur conclut donc que les Articles, « quoique produit 
d'une époque anticatholique, sont, par la providence de 
Dieu, tout au moins non anticatholiques, et qu'ils peuvent 
être souscrits par ceux qui aspirent à être catholiques 
de cœur et de doctrine ». 

Newman se rendait compte de la gravité de sa tenta- 
tive : l'issue déciderait de ce que l'anglicanisme pouvait 
porter de catholicisme ; c'était l'épreuve du canon dont 
il parlait, peu auparavant, dans une lettre à Keble. Si 
la réponse était négative, des résolutions extrêmes 
pouvaient s'imposer aux consciences. « La question, 
a-t-il écrit depuis, était pour nous une question de vie 
ou de mort... Je reconnaissais que j'étais engagé dans 
un experimenlum crucis ^ » Et cependant, s'il avait con- 
science de poser un problème redoutable, il ne s'attendait 
nullement à l'orage qu'il allait soulever. Il avait soumis 
son travail à Keble, qui n'y avait trouvé rien à redire. 
Ward, à la vérité, l'avait prévenu que ce tract mettrait 
le feu aux poudres ; il ne l'avait pas cru, et, comme 
les premiers jours après la publication s'étaient passés 
sans explosion, il lui disait : « Vous le voyez, vous êtes 
un faux prophète. » Il ne se doutait pas qu'à ce moment 
même, la mine était chargée et sur le point d'éclater. 

ï Apologîa. 

14 



210 NRWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

IV 

Le matin du 27 février, jour de la publication du 
fr«c^ 90, Ward était entré en coup de vent chez son ami 
Tait et avait jeté la nouvelle brochure sur la table, en 
lui criant : « Voici qui vaut la peine d'être lu ! » Tait 
avait commencé la lecture, à demi éveillé ; mais, bientôt 
heurté, blessé dans ses préventions protestantes, il 
se levait et courait répandre l'alarme chez ses amis. 
Un autre membre de l'Université était plus animé 
encore : c'était Golightly, autrefois partisan dévoué, 
maintenant adversaire acharné du Mouvement, à ce 
point aveuglé par sa passion qu'il se croyait exposé 
à être assailli et maltraité, à quelque coin de rue, 
par une bande de trac tartans^. Ce fut lui surtout 
qui mit les autres en branle. Sous son impulsion, les 
choses allèrent vite. Dès le 8 mars, quatre senior tutors 
de divers collèges, dontTait, publiaient une lettre adres- 
sée à l'éditeur des Tracts for the times, où ils dénon- 
çaient le dernier tract comme « suggérant et ouvrant, 
au moins à ceux qui avaient des tendances romaines 
un moyen de violer leurs engagements solennels envers 
l'Université». Deux jours après, le conseil des chefs 
de Collèges {heads of houses) s'emparait de la question 
et nommait un comité pour l'examiner. Vainement 
Newman, se proclamant l'auteur du Iract qui, comme 
tous les autres, avait paru sans signature, fît-il savoir 
qu'il allait faire parvenir sa défense au conseil ; celui- 

1 Lett. and Coii\ ofJ.-H. Newman, t. II, p. 444. 



LA CRISE 21 i 

ci, avec une précipitation inconvenante, se refusa à 
attendre cette défense et, dès le 15 mars, prononça sa 
sentence. Elle portait « que les modes d'interprétation 
suggérés par ledit tract^ esquivant [evading) plutôt 
qu'expliquant le sens des XXXIX Articles, et conci- 
liant la souscription de ces Articles avec l'admission 
des erreurs qu'ils avaient dessein de contredire, en 
annulaient l'objet et étaient incompatibles avec l'obéis- 
sance due aux statuts de l'Université ». C'était reprocher 
à l'auteur du tract ^ non seulement une opinion incorrecte, 
mais une sorte d'escamotage sans loyauté. Pour aggra- 
ver encore la mesure, le vice-chancelier fit aussitôt pla- 
carder la censure sur la porte du réfectoire de tous les 
collèges : c'était là où l'on affichait le nom des marchands 
malhonnêtes auxquels les étudiants ne devaient plus 
s'adresser. Le lendemain, 16 mars, Newman publia, 
sous forme de lettre au D*" Jelf, chanoine de Christ- 
Church, la défenseque l'impatience de ses juges n'avait, 
pas voulu attendre : il y maintenait la nécessité d'in- 
terpréter les Articles dans un sens catholique, tout 
en répudiant les « erreurs romaines », et rappelait, en 
ces termes, le motif qui l'avait déterminé à écrire 
son tract : 



Le siècle est en mouvement vers quelque chose, et, très 
malheureusement, la seule communion religieuse parmi 
nous qui, dans ces dernières années, a été pratiquement 
en possession de ce quelque chose, est l'Eglise de Rome. 
Elle seule, au milieu de toutes les erreurs et de tous les 
vices de son système pratique, a donné libre place aux 
sentiments de crainte, de mystère, de tendresse, de véné- 



212 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

ration, de dévotion, et aux autres sentiments qui peuvent 
être appelés spécialement catholiques. La question est 
de savoir si nous devons abandonner ces sentiments à 
l'Eglise romaine, ou les réclamer pour nous-mêmes, comme 
nous pouvons le faire, en revenant à ce vieux système qui, 
à la vérité, a été répudié dans ces dernières années, mais 
qui a été et qui est tout à fait concordant avec notre Eglise, 
je pourrais plutôt dire qui lui est propre et naturel, ou même 
nécessaire. Mais, si nous les abandonnons, nous devons 
abandonner en même temps les hommes qui y sont atta- 
chés. Nous devons consentir ou à abandonner les hommes, 
ou à admettre leurs principes... Le tract est fondé sur la 
croyance que les Articles n'ont pas besoin d'être aussi fer- 
més qu'ils le sont dans l'enseignement généralement admis, 
et il soutient qu'ils ne doivent pas l'être par égard pour beau- 
coup de personnes. Si nous les fermons, nous courons le 
risque de soumettre les personnes que nous aimerions le 
moins à perdre,à la tentation de se joindre àl'Eglise de Rome. 

Quel fut, sur Newman, l'effet des procédés si vio- 
lents et si soudains des heads ofhouses? « Je n'étais 
nullement préparé à l'explosion, a-t-il raconté plus 
tard, et sa violence me fit tressaillir ; je crois cepen- 
dant n'avoir pas eu du tout peur. » C'est bien, en effet, 
l'état d'esprit que révèlent ses lettres du moment. Dès 
les premières menaces, il proteste « ne pas se repen- 
tir » et « ne pas craindre pour sa cause ». « Que cela 
tourne au bien, écrit-il le 13 mars, je n'en doute pas. 
Nous avions été trop heureux. Je suis seulement cha- 
grin que mes amis soient exposés à souffrir par moi. » 
Le 15 mars, pendant que les chefs de Collèges déli- 
bèrent : « Je m'efforce à me préparer au pis. Pour le 
moment, je suis aussi tranquille et aussi heureux que 



LA CRISE 2J3 

je peux le désirer. » Le même jour, à la première nou- 
velle de la censure : « Les chefs de Collèges, je crois, 
viennent de faire un acte de violence ; ils ont dit que 
mon interprétation des Articles était une évasion. Ne 
croyez pas que cela m'afflige. Vous le voyez, aucune 
doctrine n'est censurée, et mes épaules s'arrangeront 
pour porter le fardeau. Si vous saviez tout, ou si vous 
étiez ici, vous verriez que j'ai proclamé un grand prin- 
cipe pour lequel il est juste que je souffre. » Le lende- 
main : « J'ai de quoi, grâce à Dieu, me garder du 
trouble intérieur ; personne n'a jamais fait une grande 
chose, sans souffrir. » Le 21 mars : « Je suis mainte- 
nant dans ma vraie place, celle où j'ai longtemps désiré 
être, que je ne savais comment atteindre et à laquelle 
j'ai été porté, sans le vouloir, providentiellement, je 
l'espère, bien que je me rende très bien compte, en 
même temps, que c'est une humiliation et un châti- 
ment pour mon secret orgueil et ma nonchalance... Je 
ne puis pas prévoir ce qui résultera de tout cela, ici 
ou ailleurs, en ce qui me regarde. En tout cas, je ne 
crains pas pour la cause. )^ Enfin, le 25 mars : « Je me 
trouve bien, dans une paix complète, mais nous ne 
sommes pas encore sortis de la forêts » Pusey, de son 
côté, écrit le 17 mars : « Newman est très calme. » 

L'auteur du tract 90 sent, du reste, autour de lui, 
chez ses disciples, chez ses amis connus ou inconnus, 
des sympathies d'autant plus émues, plus empressées 
à se manifester, qu'il a été plus indignement traité. 
Keble écrit au vice-chancelier de l'Université, pour sô 

» Apologia et Lelt. and Corr.. i- M, p. 326 à 336. 



214 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

solidariser avec Newman. Pusey a pu être un peu con- 
trarié d'une publication qui dépassait sur quelques 
points ses vues d'alors ^ ; mais il s'indigne des pro- 
cédés dont on a usé envers son ami et il n'hésite pas à 
prendre sa défense ; il est plein d'admiration pour son 
attitude. « Newman, écrit-il, peut supporter seul la cha- 
leur du jour. Celui à qui il se confie fera éclater son inno- 
cence, tôt ou tard. Pendant que la tempête est sur lui, 
les gens qui peuvent l'apprécier, n'auront que plus de 
respect pour lui. » Newman a même la surprise d'être 
chaudement approuvé par certains high-churchmen qui 
s'étaient séparés de lui en plus d'une circonstance, par 
exemple lors de la publication des Remains de Fronde : 
tels Hook, Perceval, Moberly, Palmer. C'est ce qui lui 
faisait écrire, le 4 avril : « Il m'est très doux d'avoir, 
de la solide vérité et de l'importance du tract 90, un 
témoignage pareil à celui que j'ai reçu de tant d'amis, 
de ceux mêmes en qui j'espérais le moins, à cause de 
l'extrême prudence de leur esprit ^. » 

Mais, si les amis de Newman sont révoltés des pro- 
cédés dont ont usé à son égard les autorités universi- 
taires, ses adversaires se sentent encouragés. Dans la 
masse protestante, il y a comme une explosion de 
fanatisme, sentiment mêlé de colère et de panique. 
Sous la censure qui vient de le frapper, le tract90 appa- 
raît comme la preuve et la manifestation du complot 

1 Plus tard, après la conversion de Newman, Pusey adoptera 
pleinement les idées du tract 90, et, pour manifester avec plus 
d'éclat son adhésion, il entreprendra de le rééditer. 

'^ Apologia. — Lett. and Cor?', of J.-H. Newman^ t. II, p. 326 
à 344. — Life of Pusey ^ t. II, passim. 



LA CRISE 215 

romaniste que les polémiques des années précédentes 
ont fini par faire soupçonner derrière le Mouvement 
tractarien, et qu'au même moment lord Morpeth 
dénonçait de nouveau à la Chambre des communes. 
Parmi ceux qui s'en effrayent ou s'en indignent, peu 
se donnent la peine d'étudier et de discuter l'argumen- 
tation historique et théologique du tract ; ils y voient, 
sur la foi des chefs de Collèges, une sorte de sub- 
tilité ambiguë et perfide, la manœuvre d'un traître 
masqué qui cherche à livrer l'Eglise qu'il feint de 
défendre. Les Anglais aiment à faire grand état de 
la franchise, ils se piquent de fair play et s'en attri- 
buent même volontiers le monopole. L'accusation portée 
contre Newman était donc de celles qui pouvaient lui 
faire le plus de tort à leurs yeux. Du tract 90, date 
cette note de dishonesty et, comme plusieurs disaient 
alors, de «jésuitisme^ », qui devait longtemps peser 
sur le plus sincère et le plus délicat des hommes, jus- 
qu'au jour où, en 1864, cédant enfin à un mouvement 
d'éloquente et vengeresse indignation, il s'en débar- 
rassera victorieusement par son immortelle Apologia. 

Si injurieuses que fussent ces accusations, elles n'au- 
raient pas suffi à détruire chez Newman cette tranquil- 
lité, cette confiance qu'on a vues demeurer si entiè- 
res, sous le coup de la censure. Une question le 
touche et l'inquiète bien autrement. Que vont faire 

» Pusey exprimait la « crainte » qu'il ne restât, dans les esprits, 
l'impression du « jésuitisme » des tractarians. [Letl. and Corr. of 
J.-H. Newman, t. II, p. 334.) Ward, de son côté, constatait que 
beaucoup considéraient le tract comme : a jesuitical play upon 
words. {W.-G. Ward and the Oxford Movement, p. 167.) 



216 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

les évêques? Les meneurs hostiles, Golightly entre 
autres, les ont fort excités à intervenir. L'évêque 
d'Oxford, que la chose regarde plus particulièrement, 
est très embarrassé. Il ne cache pas sa désapprobation 
du tract, mais il voudrait ménager l'auteur qu'il estime 
et n'entend pas s'associer à ceux qui mettent en doute 
sa loyauté envers l'Eglise. Il consulte l'archevêque de 
Canterbury, qui lui recommande surtout d'arrêter une 
controverse dangereuse, d'éviter ce qui fournirait à 
Newman et à ses amis occasion de la prolonger ; à ses 
yeux, l'apaisement vaut mieux que toutes les explica- 
tions. Dès le 17 mars, au lendemain de la censure, 
des négociations se sont engagées, principalement 
par l'entremise de Pusey, entre l'évèque d'Oxford et 
Newman ; elles se prolongent péniblement pendant 
près de deux semaines. L'évèque, poussé par la cabale 
hostile, voudrait obtenir la suppression et le désaveu 
du tract ; Newman résiste : il cédera sans doute devant 
un ordre formel, mais alors il résignera sa cure. Cette 
menace effraye l'évèque. On aboutit à une sorte de 
compromis : Newman consent à ne pas continuer les 
tracts, mais le tract 9i) n'est ni supprimé ni condamné, 
et, pour le mieux marquer, une nouvelle édition avec 
notes justificatives est mise en vente ^ Le 31 mars, 
Newman publie une longue lettre adressée à son évêque 
et dont le texte a été approuvé d'avance. Il y explique 
les doctrines du tract, sans en rien retirer, mais en 
insistant sur ce qu'il a dit contre Rome. Dans sa sou- 

1 Sur ces négociations, voir Life of Pusey ^ t. Il, p. 183 et sq., 
et Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 337, 338. 



LA CRISE 217 

mission au désir exprimé par le chef du diocèse de voir 
cesser les tracts^ il croit pouvoir montrer une preuve 
de la haute idée qu'il se fait de l'autorité des évêques 
et de son attachement à l'Eglise. « Je n'ai rien à regret- 
ter, dit-il en terminant, si ce n'est d'avoir causé de 
l'inquiétude à Votre Seigneurie et à d'autres personnes 
que je suis tenu de révérer. Je n'ai rien à regretter, 
mais tout, au contraire, m'invite à la joie et à la recon- 
naissance. Je n'ai jamais pris plaisir à paraître capable 
de mener un parti, et, quelque influence que j'aie eue, 
je l'ai trouvée et je ne l'ai point cherchée. J'ai agi, parce 
que d'autres n'agissaient pas, et j'ai sacrifié un repos 
qui m'était cher. Que Dieu soit avec moi dans l'avenir, 
comme il l'a été jusqu'à ce jour ! Et il sera avec moi, si 
seulement ma main peut demeurer sans tache et mon 
cœur sans souillure. Je crois pouvoir supporter, ou, 
tout au moins, je ferai mes efforts pour supporter 
toute humiliation personnelle, pourvu que je sois pré- 
servé de trahir les intérêts sacrés que le Dieu de grâce 
et de force a remis en mes mains. » L'évêque écrit à 
Newman pour le remercier et le féliciter. « Ce m'est 
une consolation, ajoute-t-il, — maintenant que le calme, 
je l'espère, a succédé à la tempête redoutée, — de me 
sentir assuré que, si j'ai fait peut-être de la peine à un 
homme auquel je porte grand intérêt et pour lequel 
j'ai beaucoup de considération, vous n'aurez jamais lieu 
de regretter de m'avoir écrit cette lettre. » Newman, 
de son côté, reconnaît que l'évêque a été « toute bonté » 
avec lui ^ . 
^Utt. and Corr. of J.-Il. Newman, t. II, p. 337 à 343. 



218 

Newman se rend compte qu'il vient d'abdiquer. « Je 
compris clairement, a-t-il raconté plus tard, que ma 
place dans le Mouvement était perdue ; mon rôle était 
fini. » A un certain point de vue, il n'en est pas fâché. 
La défiance de soi-même et de ses idées qu'il a gardée 
de ses récentes crises intimes, lui fait ressentir une 
sorte de soulagement à être forcé de s'éloigner du 
champ de bataille. Comme il l'a dit encore, il lui 
semble « qu'une Providence secourable le tire d'une 
position qui menaçait de devenir impossible^ ». Ce 
n'est pas qu'il se désintéresse des idées qu'il a tant tra- 
vaillé à faire prévaloir : mais il se flatte d'avoir, par sa 
résistance même, sauvé son tract d'une condamnation 
épiscopale, d'avoir assuré aux doctrines qu'il y soute- 
nait, sinon l'approbation, du moins la tolérance des 
chefs de l'Eglise. Et puis, par le silence auquel il se 
condamne, il croit avoir acheté celui de ses adver- 
saires ; c'est un traité de paix, tout au moins une trêve 
qu'il s'imagine avoir conclue*. 



Newman ne garde pas longtemps l'espérance qui lui 
a fait consentir à cesser les tracts. Au lieu de la paix 
qu'il attendait, la guerre continue plus violente que 
jamais. En avril, en mai, dans les mois qui suivent, 
les publications des deux partis se succèdent et se 
heurtent. Le tutor Nilson, le professeur Faussett, 

1 Apologia. 

2 Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 341, 342. 



LA CRISE 219 

Robert Lowe qui devait marquer dans la politique, les 
écrivains « libéraux » de la Revue d'Edimbourg 
s'acharnent contre le tract 90, insistant sur le reproche 
de dishonesty. Tous développent plus ou moins l'idée 
qu'Arnold exprimait alors en ces termes : « Mes senti- 
ments vis-à-vis d'un catholique romain sont tout diffé- 
rents de mes sentiments envers un newmaniste, parce 
que j'estime le premier un ennemi loyal et l'autre un 
traître. L'un est un Français dans son propre uniforme 
et dans sa garnison ; l'autre, un Français déguisé en 
uniforme rouge et tenant un poste dans nos domaines, 
avec le dessein de nous tromper. J'honorerais le pre- 
mier et je pendrais le second ^ . » 

A défaut de Newman qui se tient à l'écart, Keble, 
Pusey, Palmer, Hook, Ward, Oakeley prennent, tour à 
tour, la défense du tract attaqué. Ils ne le font pas tous, 
il est vrai, par les mêmes arguments. Pusey justifie 
l'interprétation donnée aux Articles, par les sentiments 
catholiques qu'il prête aux reformers; il aime à se 
couvrir de l'autorité des théologiens anglicans du 
XVII® siècle et insiste sur ce qui le sépare de Rome, 
Ward, au contraire, étale nettement, presque brutale- 
ment, ce que le tract a voilé par prudence ou ménage- 
ment; il admet que les reformers avaient des senti- 
ments anticatholiques et proclame qu'il prend les 
Articles « dans un sens qui n'est pas le sens naturel » ; 
sans nier les « corruptions pratiques » reprochées par 
Newman à TEglise de Rome, il tend à atténuer, à effa- 

1 Lettre du 30 octobre 1841. {Life of Th. Arnold, par Stanley, 
t. II, p. 245.) 



220 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

cer la distinction faite entre l'erreur romaine et la vérité 
catholique ; il ne cache pas que cette Eglise lui paraît, 
par plus d'un point, supérieure à l'Eglise d'Angleterre, 
dont il confesse l'état misérable et le péché de rébel- 
lion. Pusey et Ward, en cette circonstance, préten- 
daient, de très bonne foi, ne faire qu'exposer les idées 
de Newman ; seulement l'un s'attachait à les « mini- 
miser » pour ne pas donner prise aux préventions 
protestantes ; l'autre s'appliquait à les pousser à leurs 
conséquences les plus extrêmes pour répondre au 
reproche de subtilité, d'inconséquence et de duplicité. 
Naturellement les autorités universitaires continuent 
À peser de tout leur poids dans le sens des adversaires 
du tract. Elles traitent en suspects les jeunes gens qui 
leur paraissent « teintés de tractarianisme ». Ward est 
obligé de se démettre des fonctions de lecturer en 
mathématiques et en logique qu'il occupait à Balliol 
collège. Le prévôt à'Oriel collège avertit Church qu'il 
ne peut le maintenir dans la position de tutor. Avis 
€St ainsi donné aux under graduâtes qu'en demeurant 
attachés à Newman ils ne pourront obtenir les situa- 
tions enviées dans les collèges. Plus d'un, — ambitieux 
ou timide, — s'éloigne d'un parti devenu suspect. 
D'ailleurs, comme pour notifier avec plus d'éclat, à cette 
jeunesse, que la faveur et l'influence ne sont plus du 
côté de Newman, au moment où celui-ci abdique, son 
plus passionné adversaire fait une entrée triomphale à 
Oxford : Thomas Arnold y est nommé, à la fin de 1841, 
jtrofessor regius d'histoire moderne ; à sa leçon d'ou- 
verture, le 2 décembre 1841, l'affluence est telle qu'on 



LA CRISE 22! 

est obligé de se transporter dans la salle du théâtre» 
« Le lion du jour, écrit Church à Rogers, est Arnold 
avec ses fec^wre^ qui ont fait grand tapage dans le monde 
exalté, littéraire et fashionable d'Oxford ^ » Ce succès 
semblait marquer l'avènement d'une influence nou- 
velle sur la jeunesse universitaire. A la vérité, elle ne 
devait pas durer longtemps : peu après, en juin 1842, 
Arnold mourait presque subitement d'une angine de 
poitrine. 

Quelque pénible que dût être à Newman le revire- 
ment d'Oxford, il attachait toujours beaucoup plus 
d'importance à l'attitude des évêques. S'il avait con- 
senti, dans la transaction conclue avec l'évêque 
d'Oxford, à suspendre les tracts^ c'était surtout pour 
écarter le danger des condamnations épiscopales, et il 
avait cru obtenir à ce sujet des assurances plus ou 
moins formelles. Or voici que, dans des mandements 
publiés au cours de l'automne de 1841, plusieurs 
évêques censurent le tract 90. Le signal une fois donné, 
d'autres suivent ; c'est comme une traînée de poudre. 
En août 1842, on en comptera quarante-deux, et ce ne 
sera pas encore la fin. Tous, sans doute, ne vont pas 
jusqu'à déclarer, comme l'un d'eux, que le tract 90 
est le « chef-d'œuvre de Satan ». Mais tous repu* 
dient sévèrement une interprétation des Articles qui 
leur paraît entachée de romanisme, déloyale envers 
l'Eglise, propre à susciter le schisme ou l'apos- 
tasie. L'évêque de Londres et l'archevêque de Can- 
terbury qui, au début, tout en n'admettant pas la 

1 Life and letters of Dean Church, p. 34. 



222 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

doctrine du tract, se refusaient à frapper les tracta- 
rians et paraissaient soucieux d'étouffer la polémique, 
cèdent à Tentraînement général. Le D' Phillpots, 
évêque d'Exeter, le plus High Church de l'épiscopat, 
déclare le tract « offensant et indécent à l'égard de 
l'Eglise, malséant et injuste à l'égard des reformers ». 
Enfin Tévêque d'Oxford lui-même, au mépris des 
engagements queNewman croyait avoir été pris envers 
lui, n'estime pas pouvoir garder le silence ; son man- 
dement contient, au milieu de quelques compliments à 
l'adresse à^^ tractarians, une répudiation de l'inter- 
prétation donnée aux Articles. De la part de ces pré- 
lats, ce n'était pas une censure en l'air, sans portée 
pratique. L'évêque de Londres, qui était cependant des 
plus modérés, disait en présence de plusieurs jeunes 
clergymen : « Après avoir lu le tract 90, aucun pou- 
voir sur la terre ne me déterminerait à ordonner une 
personne qui en soutiendrait systématiquement les 
opinions. » Et il repoussait, en effet, de l'ordination, 
des clercs suspects de penser comme la nouvelle école 
sur le sacrifice eucharistique et sur d'autres points ^ 
L'évêque de Winchester refusait d'admettre à la prê- 
trise le révérend Young, curate de Keble, parce qu'il 
avait, sur la présence réelle, les idées de ce dernier et 
de Pusey; Keble, si pacifique qu'il fût, protestait et 
songeait sérieusement à résigner sa cure 2. Aucun doute 
n'était donc plus possible : c'était bien l'interprétation 
catholique des Articles, c'était toute la doctrine catho- 

1 Lett. and Corr. of J.-R. Newman, t. II, p. 377. 
• Jbid., p. 350 à 390. 



LA CRISE 223 

lique des tractarians que les évêques répudiaient avec 
éclat, et ils déclaraient qu'il n'y avait plus place dans 
leur Eglise pour qui pensait ainsi. 

A la même époque, et comme pour ne plus per- 
mettre aucune illusion sur son véritable caractère, 
l'Eglise d'Angleterre se déclarait, par un acte public, 
en communion avec les luthériens et les calvinistes. 
Sous l'inspiration du ministre de Prusse, le baron de 
Bunsen, et avec l'approbation de Tarchevêque de Can- 
terbury et de l'évêque de Londres, le gouvernement 
faisait voter, dans les derniers mois de 1841, un bill 
établissant un évêque anglican à Jérusalem : cet 
évêque, choisi alternativement par l'Angleterre et 
par la Prusse, consacré par les évêques anglais, 
devait exercer sa juridiction sur les protestants 
d'autres confessions qui désireraient se placer sous 
son autorité, sans que ceux-ci fussent pour cela tenus 
de répudier leurs symboles particuliers et d'adhérer à 
celui de l'Eglise d'Angleterre. On ne pouvait afficher 
plus ouvertement la volonté de se confondre avec les 
hérésies continentales et de n'attacher aucune impor- 
tance aux divergences dogmatiques. Arnold le com- 
prit ainsi et triompha de voir admise et pratiquée par 
l'épiscopat ridée, depuis longtemps soutenue par lui, 
« qu'une Eglise nationale pouvait réunir des personnes 
professant des articles de foi différents ^ ». Newman, par 
contre, ne tarissait pas, dans ses lettres, sur ce qu'il 
appelait « cette atroce affaire de l'évêché de Jérusalem ». 
«Je suis persuadé, écrivait-il, que celte mesure aura plus 

1 Lettre du 21 septembre 1841. {Life of Th. Arnold, t. IL) 



224 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

fait pour nous ôter le caractère d'une Eglise, to unchurch 
W5, que tous les événements qui se sont produits depuis 
trois cents ans. » Si désireux qu'il fût de rester à 
l'écart, il crut de son devoir d'adresser à son évêque, 
une protestation solennelle contre cette compromission 
avec l'hérésie qui « privait son Eglise du droit d'être 
considérée comme une branche de l'Eglise univer- 
selle » et lui enlevait ainsi tout titre à « l'allégeance 
des catholiques ». 



VI 



La crise, de jour en jour plus grave, que traversait le 
Mouvement tractarien, était faite pour fixer l'attention 
des catholiques clairvoyants, de celui surtout qui, dès 
le premier jour, en avait eu, presque seul entre tous 
ses coreligionnaires, l'intelligence sympathique. Wise- 
man se trouvait précisément, depuis quelque temps, eu 
mesure d'observer les événements de plus près et d'y 
intervenir plus efficacement. En 1840, par suite d'une 
décision pontificale ayant porté de quatre à huit le 
nombre des vicaires apostoliques en Angleterre, il 
avait été nommé, avec le titre d'évêque de Melopo- 
tamus, coadjuteur du vicaire apostolique du district 
central de l'Angleterre et président du collège d'Oscott, 
près de Birmingham. « Bénissez, ô Seigneur, s'était-il 
écrié en mettant le pied sur le sol anglais, bénissez 
mon entrée dans cette terre de mes désirs * . n Tout le 

* Life and Times of Gard. Wùeman, par Wilfrid Ward, t. !•% 
p. 341. 



LA CRISE 225 

préparait au rôle qu'il allait avoir à remplir, le pres- 
tige d'une réputation devenue européenne, ses rela- 
tions étendues, son esprit ouvert, généreux et brillant, 
le point de vue élevé d'où il avait observé jusqu'alors 
le problème religieux dans les pays étrangers comme 
dans sa patrie. 11 avait tout de suite manifesté son 
intention de ne pas s'absorber dans la direction scolaire 
d'Oscott et de porter ses regards au dehors, surtout 
vers Oxford. « Non, se disait-il en se promenant devant 
son collège, ces bâtiments n'ont pas été élevés pour 
faire l'éducation de quelques jeunes garçons, mais pour 
être le centre de ralliement du mouvement vers 
l'Eglise catholique, mouvement encore silencieux, mais 
vaste, qui a commencé et qui doit aboutira » 

Vivement intéressé par le tract 90 et par les polé- 
miques qui suivirent, Wiseman jugea qu'il convenait 
aux catholiques d'y prendre position. Il le fit par une 
lettre adressée à Newman ; avec beaucoup d'égards et 
de marques de sympathie, il y protestait contre la 
distinction que ce tract prétendait établir entre la 
doctrine officielle de l'Eglise romaine et certaines 
corruptions tolérées par elle. Newman laissa à Palmer 
le soin de répondre. En même temps, Wiseman 
cherchait, par l'entremise de deux récents conver- 
tis, M. Lisle Phillips et l'architecte Pugin, à entrer en 
relations avec les tractarians romanisants, Ward, 
Oakeley, Bloxam; il ne désespérait pas d'atteindre 
Newman lui-même. Il écrivait à M. Phillips des lettres 
destinées à être montrées à Oxford, où il s'efforçait 

1 Life and Times of Card. \\iseman, t. I, p. 348. 

15 



226 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

d'éclaircir les malentendus, de désarmer les préven-* 
tiens; ainsi tâchait-il de s'expliquer sur Talliance des 
catholiques avec O'Connell ; ainsi encore disait-il à 
l'adresse des tractarians qui conseillaient aux catho- 
liques romains de commencer par se réformer eux- 
mêmes : « Notre réforme est entre vos mains... Puis- 
sions-nous compter parmi nous un nombre, si petit 
qu'il soit, d'hommes tels que ceux qui écrivent les 
tracts! Que quelques-uns seulement de ces hommes, 
avec le haut caractère ecclésiastique que je crois 
qu'ils possèdent, entrent pleinement dans l'esprit de la 
religion catholique, et nous serons bientôt réformés et 
l'Angleterre vite convertie. Je suis prêt à reconnaître 
qu'en toutes choses, sauf le bonheur de posséder la 
vérité et d'être en communion avec la vraie Eglise de 
Dieu, nous sommes leurs inférieurs. Ce n'est pas à 
vous que je dis cela pourla première fois. J'ai dit, depuis 
longtemps, à ceux qui m'entourent, que si les théologiens 
d'Oxford entraient dans l'Eglise nous devrions être 
prêts à retomber dans l'ombre et à passer au second 
plan^ » Avec quelle anxiété Wiseman attendait le 
résultat de ses démarches ! Grande était sa joie, quand 
il recevait, à Oscott, la visite de quelques-uns des jeunes 
tractarians. Grande, au contraire, sa tristesse, quand 
une lettre, directement adressée à Newman, recevait 
une réponse qu'il qualifiait de disiressing "^ . Ainsi pas- 
sait-il par des alternatives d'espérance et de découra- 
gement, poussé par l'ardeur généreuse et un peu 

1 Life and Times of Gard. Wiseman, t. I, p. 384 à 386. 
» Ibid , t. I", p. 392. 



LA CRISE 227 

impatiente de sa nature, à se mettre en avant, assez 
clairvoyant cependant pour se rendre compte qu'à trop 
se montrer il risquait d'effaroucher et de compro- 
mettre ceux qu'il voulait gagner, d'autant plus ému 
qu'il sentait que les événements se passaient en un 
monde où il avait peine à atteindre, mais comprenant 
qu'à défaut de son action personnelle une force mysté- 
rieuse agissait sûrement et puissamment au plus 
intime des âmes. « Ce qui apparaît à la surface, écri- 
vait-il, n'est rien à côté du travail qui se fait au fond. 
Les tractarians deviennent de jour en jour plus dégoû- 
tés de l'anglicanisme, de sa stérilité, de son défaut de 
solidité, de son enseignement bégayant... Ils s'avancent 
d'un pas si constant, si régulier, qu'il doit forcément 
en résulter ou qu'ils amèneront et pousseront leur 
Eglise avec eux ou qu'ils la laisseront derrière eux^. » 

Les difficultés auxquelles se heurtait Wiseman 
n'étaient pas toutes du côté des anglicans. La plupart 
des catholiques anglais, sous l'empire de méfiances et 
de ressentiments séculaires, ne parvenaient toujours pas 
à comprendre qu'il pût leur venir quelque chose de bon 
de leurs anciens persécuteurs. Les espérances de Wise- 
man leur paraissaient chimériques, ses démarches com- 
promettantes. On ne pensait pas autrement, même tout 
près de lui, à Oscott. Ses meilleurs amis croyaient devoir 
lui crier gare, tel l'historien Lingard qui lui rappelait 
quelle avait été, du temps de Laud, la déception de 
ceux qui s'étaient laissés gagner à une semblable 
espérance. D'autres ne se gênaient pas pour le blâmer 

» Life and Times of Card. Wiseman, t. I", p. 387, 388. 



228 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

et le dénonçaient à Rome. Ces sentiments dominaient 
dans les journaux catholiques. Dans une brochure 
intitulée : Les Puseyistes sont-ils sincères ? un prêtre 
déclarait que le baiser de Newman était une trahison. 
Wiseman déplorait une attitude qui semblait faite pour 
empêcher tout rapprochement. Dans ses lettres, dans 
ses conversations, il ne se lassait pas d'affirmer, à 
rencontre des doutes et des méfiances de ses coreli- 
gionnaires, la sincérité, la pureté d'intention, la hau- 
teur de vertus de Newman et de ses amis. 

Conformément à ses habitudes, Wiseman estima que 
le meilleur moyen de faire face aux difficultés qu'il 
rencontrait, aussi bien chez les anglicans que chez les 
catholiques, était de s'en expliquer publiquement. En 
septembre 1841, sous forme de lettre au comte de 
Shrewsbury, catholique notable, il fait paraître une 
brochure où il examine les diverses questions sou- 
levées par la crise religieuse de l'Angleterre. Il s'y 
défend contre ceux qui le traitent de « visionnaire », 
parce qu'il attache de l'importance au mouvement de 
rapprochement qui s'est produit chez les « théologiens 
d'Oxford » ; il s'autorise de l'exemple de Bossuet qui 
avait « regardé comme un devoir d'entamer avec Leib- 
nitz une discussion sérieuse sur la possibilité de réunir 
l'Allemagne à l'Eglise romaine ». Il insiste sur tous les 
faits qui témoignent que non seulement les individus se 
rapprochent des doctrines et des pratiques catholiques, 
mais qu'il y a tendance vers « l'union en corps ». 
A ceux qui prétendent que c'est une manœuvre inté- 
ressée, que les anglicans « désirent prendre aux catho- 



LA CRISE 229 

liques assez pour affermir leur Eglise, sans avoir Tidée 
d'aller plus avant », il répond que « ce soupçon est 
injuste et repose sur l'ignorance du caractère et des 
/rais sentiments de ces écrivains ». A l'appui, il fait 
de longues citations de Newman et de Ward. Il y 
constate à quel point ces esprits sont mécontents du 
système de l'Eglise anglicane ; ce n'est pas un blâme 
sur tel point, « c'est, dit-il, un dégoût absolu de tout; 
c'est l'accablement du bûcheron chargé de ramée : 
celui-ci ne se plaint en particulier d'aucune des bran- 
ches qui composent son fardeau , c'est le faix entier qui 
le fatigue et l'accable. » Puis, après avoir mis ainsi*en 
lumière cette attitude toute nouvelle des anglicans, 
Wiseman ajoute : 

Je n'ai pas besoin de vous demander avec quels senti- 
ments nous devons les accueillir ; n'est-ce pas avec ceux 
de la sympathie et de la charité, avec les efforts d'une cor- 
diale coopération? Quoi ! tandis que de semblables regrets 
sont exprimés autour de nous, resterons-nous froidement 
assis, au lieu de nous lever, en criant à nos frères désolés ; 
Ayez bon espoir! Assis dans les splendeurs de la lumière, 
pourrions-nous les voir essayant de s'ouvrir, en tâtonnant, 
un chemin vers nous, à travers la nuit qui les entoure, 
trébuchant faute d'une main amie qui les soutienne, ou 
s'écartant du sentier faute d'une voix qui les dirige, et res- 
ter tranquilles, muets, prenant un cruel plaisir au spec- 
tacle de leurs pénibles efforts, ou, de temps en temps peut- 
être, insultant à leur détresse, en laissant arriver jusqu'à 
eux l'insolence d'un ricanement à demi étouffé ? A Dieu ne 
plaise ! Si nous devons nous tromper, si nous devons faire 
un faux pas, la chute sera plus commode en tombant du 
côté de deux vertus théologales que sur le froid terrain de 



230 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

la prudence humaine. Si j'ai eu trop de confiance dans mes 
motifs d'espérer et trop de charité dans mes manières 
d'agir, j'accepte le danger de voir sourire de ma simplicité 
et sur la terre et dans le ciel. Là-haut, du moins, il n'y aura 
point de dédain dans les sourires. 

Wiseman tâche de toucher d'une main légère aux 
pratiques catholiques qui éveillent des préventions chez 
les anglicans; il évite de désavouer ses propres coreli- 
gionnaires, mais se garde de laisser croire que toute 
réforme est impossible. 11 insiste sur la nécessité, pour 
les catholiques, de devenir meilleurs et surtout d*être 
charitables. « La dureté, dit-il, le sarcasme, l'aigreur 
ne contenteront jamais les intelligences et ne gagne- 
ront pas les cœurs. » Sans doute, il ne se fait pas 
illusion sur les difficultés que l'on rencontrera : 

Le chemin, dit-il, est plein d'ennuis et de fatigues. La 
terre promise se trouve de l'autre côté du désert. Dans le 
désert, nous rencontrerons de durs rochers et des plaines 
de sable, également difficiles à traverser, pour des causes 
différentes. 11 faudra de l'énergie pour les uns, une persé- 
vérance infatigable pour les autres... 11 y aura de vastes 
solitudes sans eau, des sources amères, des décourage- 
ments, des murmures et des infidélités. Les tables seront 
plus d'une fois jetées à terre et brisées, puis écrites de 
nouveau. Enfin on pourra mourir sur le Nébo, tout en 
regardant avec de tendres regrets la terrre où surabondent 
le lait et le miel, sans espoir d'y entrer. Grâce à Dieu, ni la 
manne ne nous manquera, ni l'espérance, ni la confiance 
dans le Seigneur d'Israël. 

Pour Newman et ses amis, il y aurait eu certes plus 
d'une réflexion à faire sur le contraste entre le ton 



LA CRISE 231 

dont parlait d'eux cet évêque catholique et le lan- 
gage qu'à cette même époque leur tenaient leurs 
propres évoques. On ne saurait dire, cependant, que 
cette publication ait, sur le moment, exercé grande 
action sur la conduite des tractarians. Elle n'en hono- 
rait pas moins son auteur, dégageait sa cause des 
voies étroites et périlleuses où d'autres tendaient à la 
fourvoyer ; elle traçait un programme et donnait une 
leçon dont, encore aujourd'hui, les catholiques d'Angle- 
terre ne peuvent mieux faire que de s'inspirer. 



VII 



Newman avait été surpris et profondément blessé des 
censures épiscopales. Beaucoup d'écrivains anglicans 
ont cru trouver là l'explication de son changement 
d'Eglise. Si l'on veut dire que ce changement a été 
l'effet d'une sorte de ressentiment personnel, ce n'est 
pas exact, et Newman a pu écrire, au moment de sa 
conversion, « qu'il n'avait conscience d'aucun ressen- 
timent ». Mais il est très vrai que sa confiance dans 
l'Eglise d'Angleterre a été grandement ébranlée par 
l'attitude de ses évêques. «Ah! Pusey, disait-il peu 
après à son ami, nous nous sommes appuyés sur les 
évêques, et ils se sont effondrés sous nous, they hâve 
hroken down under us^ . » Par le tract 90, il avait voulu 
éprouver si son Eglise pouvait porter la charge de vérité 
catholique qu'il jugeait indispensable à la véritable 
Eglise du Christ. Les chefs autorisés de cette Eglise 

» Life of Pusey, t. II, p. 237 



232 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

répondaient qu'elle ne le pouvait m ne le voulait, et, 
en même temps, par la constitution de l'évêché de 
Jérusalem, ils déclaraient vouloir être en communion 
avec les hérétiques. 

Malgré tout, Newman se refuse encore à condamner 
définitivement l'Eglise qu'il a si longtemps regardée 
comme sa mère. Il reprend péniblement, sur des bases 
devenues plus étroites, le travail auquel il s'épuise, 
depuis des années, pour établir les titres de l'anglica- 
nisme. Sur les ruines et avec les fragments brisés de 
ses premiers systèmes, il essaye d'élever un édifice 
plus humble, mais qui paraisse habitable. Obligé 
de confesser que la situation de son Eglise est « anor- 
male » , il tâche de se persuader qu'elle n'est pas illé- 
gitime, et qu'on peut, qu'on doit lui rester fidèle. Il 
n'admet pas surtout l'idée d'une conversion individuelle 
à l'Eglise romaine dont il persiste à dénoncer les 
« abus » et les « corruptions ». Son devoir lui semble 
être d'user de son autorité sur ses disciples pour les 
détourner d'une telle conversion. Sa correspondance 
nous le montre très occupé de cette préservation < . C'est 
à lui que Pusey s'adresse pour retenir ses amis tentés 
d'aller à Rome 2. Son intervention est généralement 
efficace. A cette époque, un seul lui échappe, et encore 
n'est-il pas de ses intimes : c'est un certain Sibthorpe, 
feïlow de Magdalen, qui, étant allé, vers la fin d'oc- 
tobre 1841, faire visite à Oscott, sans arrière-pensée 
d'abjuration, en revient, quelques jours après, au grand 

» Lett. and Corr.ofJ.-H. Newman^ t. II, p. 346, 348, etc. 
» Life of Pusey, t. II, p. 229. 



LA CRISE 233 

étonnement de tous, catholique romain; conversion 
hâtive et peu réfléchie, car, deux ans après, il devait 
retourner à l'anglicanisme ^ 

Newman, très mécontent de cette défection, en parle 
sévèrement et s'inquiète de mettre les siens en garde 
contre un exemple qu'il juge funeste. Il ne lui suffît pas 
de le faire dans ses lettres privées ; il se détermine à 
aborder le sujet en chaire, et, en décembre 1841, dans 
une suite de quatre sermons, il tâche de démontrer 
qu'en dépit de ses faiblesses l'Eglise anglicane a encore 
des titres suffisants à la fidélité de ses enfants. Dans 
cette vue, il imagine une théorie nouvelle, celle de 
Samarie. Si malheureusement séparée que soit son 
Eglise, il estime qu'elle ne peut être comme si elle 
n'avait jamais été une Eglise ; « elle est, dit-il, Samarie. » 
Il rappelle alors comment, en dépit de leur schisme 
manifeste, les tribus rebelles du royaume d'Israël avaient 
continué à être traitées en peuple du Seigneur, comment 
Dieu leur avait envoyé les prophètes Elie et Elisée, 
comment, au moment où tant de miracles s'étaient 
opérés devant elles, ni la foule sur le mont Carmcl, 
ni la Sulamite et sa maison n'avaient reçu l'ordre 
de se séparer de leur peuple, de se réconcilier avec 
la race de David et de se rendre à Jérusalem pour 
adorer ; comment, en un mot, les sujets d'Israël, sans 
être dans l'Eglise, avaient cependant gardé les moyens 
de salut. Or, plus encore que Samarie, l'Eglise angli- 

1 Sibthorpe reviendra une seconde fois au catholicisme, en 1864, 
et mourra dans cette communion, en 1879. (Lt/e of Bishop Wil- 
berforce^ t. I", p. 202.) 



234 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

cane lui paraît posséder les marques d'une présence et 
d'une vie divine ; il déclare le constater tous les jours, 
dans la réception des sacrements et particulièrement 
au lit des mourants ^ Il en conclut que cette Eglise, 
elle aussi, est dans Talliance, ou qu'elle jouit, en dehors 
de l'alliance, de grâces extraordinaires. Par suite, 
dût-on admettre qu'elle n'est pas une portion de 
l'Eglise une, on n'est pas plus tenu de la quitter 
pour Rome, que le sujet d'Israël n'était tenu de 
quitter Samarie pour Jérusalem. Les paroles qui 
terminent ces sermons trahissent l'angoisse avec 
laquelle le prédicateur tâche de faire accepter aux 
autres, et aussi à lui-même, ce dernier essai de justifi- 
cation de son Eglise. « De quoi avons-nous besoin, 
s'écrie-t-il, si ce n'est de foi dans notre Eglise? Avec 
la foi, nous pouvons tout; sans la foi, nous ne pouvons 
rien. Si nous avons à son égard de secrètes défiances, 
tout est perdu ; nous perdons notre nerf, nos pouvoirs, 
notre position, notre espérance. Un froid décourage- 
ment, un malaise de l'esprit, une humeur mesquine et 
chagrine, la lâcheté et la nonchalance nous enveloppent, 
nous pénètrent, nous oppressent. Qu'il n'en soit pas 
ainsi pour nous! Ayons bon courage. Acceptons cette 
Eglise comme le don de Dieu et notre part. Imitons 



* C'est une idée sur laquelle Newman, à cette époque, reve- 
nait avec persistance. Ainsi écrivait-il à son jeune ami Wood : 
« S'il n'est pas présomptueux de le dire, la présence intime du 
Christ en nous, par les sacrements, m'apparaît bien plus nette- 
ment, telle qu'elle nous est promise, au moment où les signes 
extérieurs de cette présence me sont retirés. Et je me résigne à 
demeurer avec Moïse dans le désert, ou avec Elle excommunié du 
temple. » 



LA CRISE 235 

celui qui, sur le bord du Jourdain, prit le manteau 
qu'Elie avait laissé tomber sur lui, frappa les eaux 
et dit : Où est le Seigneur, Dieu d'EIie? Cette 
Eglise est comme le manteau d'Elie, une relique de 
celui qui a été emporté là-haut. »Newman, sans doute, 
ne se dissimulait pas qu'en comparant ainsi Rome à 
Jérusalem et TEglise d'Angleterre à Samarie il « abais- 
sait le niveau de son Eglise et affaiblissait la base de sa 
controverse ». Mais il n'avaitpas conscience de pouvoir 
mieux faire : c'était comme un dernier retranchement, 
élevé un peu à la hâte, pour essayer de prolonger la 
résistance. 

Cette conviction que le devoir de tout anglican est 
de rester dans son Eglise, Newman se fait un point 
d'honneur de l'affirmer plus hautement encore aux 
quelques catholiques avec lesquels les circonstances 
le mettent en correspondance. Il cherche visiblement 
à décourager, de ce côté, des espérances qu'il voit gran- 
dir et qui le troublent. « Que mes sympathies pour la 
religion de Rome, écriHl à l'un de ces catholiques, se 
soient accrues, je ne le nie point; mais que mes raisons 
pour fuir sa communion se soient diminuées ou modi- 
fiées, ceci serait probablement plus difficile à prouver. 
Or je désire prendre pour guide la raison, non le senti- 
ment. » Il ajoute, un autre jour: « Je vais vous affliger, 
je le crains, en vous disant que vous regardez le che- 
min que nous avons fait vers vous, sur le terrain de 
la doctrine, comme plus considérable qu'il ne Test en 
réalité. » Il consent à envisager la possibilité d'une 
union entre les Eglises, mais pour plus tard. Tant que 



236 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

Rome ne se réforme pas, cette union lui paraît impos- 
sible. « Beaucoup parmi vous, écrit-il toujours à un de 
ses correspondants catholiques, disent que nous sommes 
vos plus grands ennemis ; nous l'avons dit nous-mêmes ; 
nous le sommes, nous le serons, tant que les choses 
resteront dans Tétat actuel. » En attendant, il déclare 
« ne pouvoir souffrir l'idée que les siens passent indi- 
viduellement àTEglise romaine». « Nous avons, ajoute- 
t-il, trop enhorreur le principe du jugement privé, pour 
nous y confier dans une question aussi grave. » Et 
dans une autre lettre: « Je sais qu'il est tout à fait dans 
l'ordre des possibilités que tel ou tel des nôtres vienne 
à passer à votre communion : toutefois, ce serait pour 
vousun grand malheur, bien plus encore qu'un chagrin 
pour nous. Si vos amis veulent mettre un abîme entre 
eux et nous, qu'ils fassent des conversions ! » On sent 
que Newman se raidit quand il a affaire à des catho- 
liques, surtout à des prêtres. C'est bien le même homme 
qui, l'année précédente, avait si mal reçu Spencer. 
Cette raideur devient plus marquée encore, s'il croit 
entrevoir quelque dessein d'intervenir dans la crise 
intime de sa conscience. Wiseman en fait l'épreuve, le 
jour où il se risque à lui écrire directement. « Je ne pou- 
vais souffrir, a rapporté Newman après sa conversion, 
que des catholiques charitables vinssent se mêler de 
nos questions d'Oxford, et je les repoussais durement 
quand ils tentaient de me faire du bien à moi person 
nellement. En vérité, il n'y avait rien, dans le moment, 
de plus propre à me rejeter en arrière. De quoi vous 
mêlez-vous, avais-je envie de leur dire, ne pouvez-vous 



LA CRISE 237 

me laisser en repos? Vous ne pouvez me faire aucun 
bien ; de moi, vous ne savez rien au monde ; vous pou- 
vez positivement me faire du mal ; je suis en des mains 
meilleures que les vôtres. » Des prêtres catholiques 
alors en relations avec Newman, un seul trouve 
le chemin de son cœur : c'est le D' Russell qui 
sera plus tard président du séminaire de Maynooth. 
Affable, discret, sobre de controverse, il évite de lui 
parler des questions en discussion, le laisse à ses 
propres réflexions et se borne à lui envoyer quelques 
livres pouvant l'éclairer sur les prétendus abus repro- 
chés à Rome. Newman a dit de lui, ddins son Apolog'ia : 
« 11 a eu peut-être plus de part que tout autre à ma 
conversion*. » 

Si ferme, si raide même qu'il affecte d'être quand il 
fait front à ceux qu'il regarde encore comme l'ennemi, 
Nev^man est loin de l'être toujours autant, une fois en 
face de soi et livré à ses propres pensées. Il ne peut 
pas s'empêcher de se demander si, après tout, ses argu- 
ments sont bien solides et si Rome n'a pas raison. Il 
a raconté depuis comment, au cours de l'été de 1841, 
le doute de 1839 était revenu ; comment « le fantôme 
lui était apparu une seconde fois » ; comment, en étu- 
diant les ariens, il avait eu, tout à coup, la même illu- 
mination qui s'était produite, deux ans auparavant, à 
propos des monophysites ; comment il avait vu clai- 
rement « que les ariens purs étaient les protestants, 
que les semi-ariens étaient les anglicans, et que Rome 

1 Lettres des 8 et 26 avril, du 5 mai, du 18 juin, du 12 sep- 
tembre 1841. (Apologia.) 



238 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

était toujours la même ». Cette lueur, à la vérité, n'a 
pas été plus durable qu'en 1839 ; cette fois encore, 
Samuel n'a pas reconnu la voix de Dieu; mais son 
trouble, son anxiété en ont été augmentés. Parfois ils se 
trahissent dans l'entraînement d'une conversation ou 
d'une correspondance intime. Ainsi, un soir, causant 
avec son curate, Isaac Williams, se laisse-t-il aller à 
dire, au grand scandale de ce dernier, « que l'Eglise 
d'Angleterre a tort et que le devoir est de se joindre à 
Rome * ». Un autre jour, c'est à Robert Wilberforce 
qu'il confie « le soupçon que sa foi dans l'anglicanisme 
pourrait bien finir par se briser et que peut-être ils se 
trouvent tous deux hors de l'Eglise ». « Aucune commu- 
nication, lui répond Wilberforce, ne m'a jamais boule- 
versé comme l'a fait votre lettre de ce matin ^. » D'or- 
dinaire il se refuse à rien dire qui engage l'avenir. Tout 
en se défendant, par les motifs indiqués plus haut, de 
songer, pour le moment, à quitter son Eglise, il ne veut 
plus répéter ce qu'il aimait naguère à dire ; « Anglican 
je suis né, anglican je veux mourir. » A propos d'un ami 
qui lui demandait une assurance de ce genre, il écrit, le 
25 décembre 1841 : « M. et ses pareils ne peuvent-ils 
comprendre qu'il n'est ni sage, ni juste, ni patient, de 
demander à d'autres : Que ferez-vous dans telles cir- 
constances? quand ces circonstances ne se sont pas pré- 
sentées, quand elles peuvent ne se présenter jamais?... 
Je parle en toute sincérité, lorsque je dis qu'il y a 
des choses auxquelles je ne songe pas et ne veux pas 

1 Autobiography of Isaac Williams, p. HO. 
» Apologia, 



LA CRISE 239 

songer ; mais, si l'on vient dix fois m'interroger sur 
ces choses, je commence enfin à y songer... Notre 
marche la plus sûre n'est-elle pas de faire simplement, 
jour par jour, ce que nous croyons juste, sans nous 
inquiéter des conséquences ^ ? » A son ami Hope, ii 
écrit, le 17 octobre 1841 : « Je vous avouerai que les 
mandements des évêques (sur le tract 90) sont chose 
fort grave... Je ne puis nier qu'il se fait une grande et 
inquiétante épreuve pour voir si notre Eglise est ou 
n'est pas catholique. L'issue peut ne pas se produire 
de notre vivant. Mais je dois dire nettement que, si cela 
doit aboutir au protestantisme, je jugerai de nion 
devoir, si je vis, de m'en séparer... Je crains d'être 
obligé de dire que je commence à croire que le seul 
moyen de garder l'Eglise d'Angleterre est d'envisager 
ouvertement la possibilité de la quitter et d'agir en 
conséquence 2. » Plus tard, après sa conversion, quand 
il pouvait se rendre compte, mieux qu'il ne l'avait fait 
sur le moment, des crises par lesquelles il avait passé, 
Newman écrivait : « A dater de la fin de 1841, je fus 
sur mon lit de mort, en tant que membre de l'Eglise 
d'Angleterre. » 

VIII 

L'anxiété de Newman ne pouvait qu'être aggravée 
par les divisions croissantes qu'il voyait éclater entre 
ses amis. Il a écrit le tract 90 pour retenir les ardents 

1 Apologia. 

« Lelt. and Corr. of J. -H. Newman, t. II, p. 355, 356. 



240 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

et leur rendre l'anglicanisme habitable. La condam- 
nation du tract produit naturellement l'effet contraire. 
Ces ardents, loin d'être retenus, sont poussés du côté 
où ils penchaient déjà. La faiblesse de l'anglicanisme 
leur parait plus manifeste, et ils sentent davantage la 
supériorité du catholicisme romain. Ward et Oakeley, 
dans le Brilish Critic, devenu leur organe, attaquent 
violemment la Réforme, insistent sur ce qui manque à 
leur Eglise et établissent, entre elle et l'Eglise de Rome, 
une comparaison qui se termine toujours à l'avantage 
de la dernière. Pas plus que Newman, ils ne concluent 
à changer de communion, mais leur langage n'en est 
pas moins assez menaçant. « Nous ne pouvons, 
écrit Oakeley, rester où nous sommes. Nous devons 
aller en arrière ou en avant, et ce sera sûrement ce 
dernier parti que nous prendrons. » Ward développe 
les mêmes idées, avec moins de ménagements encore, 
dans les conversations si bruyantes, si provocantes et, 
en même temps, de si belle humeur, dont il fait retentir 
tous les échos des common rooms. 

En même temps, Ward et ses amis sont en corres- 
pondance affectueuse et en relations de visite avec des 
convertis catholiques, porte-parole de M»"" Wiseman, 
l'architecte Pugin et M. Phillips; ils confèrent avec eux 
sur les moyens de préparer la réunion des deux 
Eglises ; ils se rendent, à plusieurs reprises, pendant 
le cours de 1841, à Oscott, s'y entretiennent avec 
M«' Wiseman, visitent, à peu de distance de là, le 
monastère cistercien de la Grâce-Dieu, assistent aux 
offices et reviennent charmés des hommes et des 



LA CRISE 241 

choses^. Ce n'est pas seulement par ces démarches 
privées qu'ils fraternisent avec les papistes. Le 
13 avril 1841, Y Univers de Paris publie une longue 
lettre, aussitôt reproduite et commentée par tous les 
journaux catholiques d'Europe, dont l'auteur, demeuré 
anonyme, dit être un jeune membre de l'Université 
d'Oxford : la lettre a été en effet écrite par Ward avec 
l'assistance de Dalgairns. Elle commence par noter les 
signes qui, à Oxford notamment, paraissent annoncer 
la réunion de l'Eglise anglicane à l'Eglise catholique; 
puis, rappelant les déclarations, les aveux du tract 90, 
elle ajoute : « Vous voyez que l'humilité, première 
condition de toute réforme saine, ne nous manque pas. 
Nous sommes peu satisfaits de notre position ; nous 
gémissons des péchés que commirent nos ancêtres, en 
se séparant du monde catholique ; nous éprouvons un 
désir brûlant de nous réunir à nos frères ; nous aimons 
d'un amour sans feinte le Siège apostolique que nous 
reconnaissons être le chef de la chrétienté... Nous 
reconnaissons encore que ce ne sont pas nos formu- 
laires, ni même le concile de Trente, qui nous empêchent 
de nous y réunir. » La réunion qu'a en vue l'auteur de la 
lettre, c'est seulement la réunion en corps. Il engage les 
catholiques à ne plus songer aux conversions particu- 
lières et à employer plutôt leurs efforts à se réformer 
eux-mêmes. « Qu'ils nous présentent, dit-il, ce que nous 
n'avons pas parmi nous, Timage d'une Eglise parfaite 

* Sur ces relations, voy. les deux ouvrages de Wilfrid Ward, 
TV.-G. Ward and Ihe Oxford Movement, p. 190 à 201, et Life and 
Times of Card. Wiseman, t. I, p. 371, 372, 381 à 389, 395 à 397. 

16 



242 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

en discipline et en mœurs.,. ; enfin qu'il se trouve, parmi 
eux, un saint tel que le Séraphin d'Assise, et le cœur de 
l'Angleterre est déjà gagné. » Il termine, en demandant 
des prières : « Sachez que plusieurs d'entre nous 
tendent les mains, nuit et jour, vers le Seigneur et lui 
demandent, avec sanglots, de les réunir à leurs frères 
catholiques. Français ! ne manquez pas de nous assister 
en ce saint exercice, et je suis persuadé qu'il ne se 
passera pas beaucoup de carêmes, avant que nous 
chantions ensemble nos hymnes pascales, dans ces 
accents sublimes dont s'est servi, pendant tant de 
siècles, l'Epouse divine du Christ. » Aussitôt qu'elle 
est connue en Angleterre, cette lettre y fait scandale. 
Les susceptibilités britanniques sont particulièrement 
blessées de voir prendre les catholiques étrangers 
pour confidents de l'aveu de détresse, de la confession 
humiliée et pénitente que l'auteur de la lettre prétend 
faire au nom de l'Eglise d'Angleterre. 

Plus les ardents se compromettent dans le sens 
catholique, plus ils se trouvent séparés de la fraction 
modérée des tractarians. Pusey s'en alarme et fait effort 
pour ramener ceux qu'il voit ainsi s'éloigner. Il 
demande des explications et adresse des représentations 
à Ward. Celui-ci révère sincèrement Pusey, mais il 
lui répond en homme qui ne s'embarrasse pas beaucoup 
d'être désapprouvé par lui. Loin de contester le désac- 
cord, il déclare avoir parlé précisément pour qu'on ne 
juge pas des idées de Newman par l'interprétation 
qu'en eût pu donner Pusey. Loin de se défendre des 
opinions qu'on lui reproche, il s'en honore, confirme son 



LA CRISE 243 

dégoût des misères de l'anglicanisme, son admiration 
pour Rome, son désir de lui être uni. 11 répète, sans 
doute, qu'il ne songe pas aune conversion individuelle, 
mais, quand Pusey lui fait demander « une assurance 
formelle qu'il ne se joindra pas à l'Eglise romaine », il 
s'y refuse. A l'entendre, beaucoup sont, comme lui, à 
ce point convaincus « des corruptions et des défauts de 
l'Eglise anglicane, que, n'était leur confiance en 
Newman, ils ne pourraient croire qu'elle fût une véri- 
table Eglise ». Il affirme du reste être en conformité 
avec les vues de Newman, telles que celui-ci les a 
exposées, soit spontanément, soit en réponse aux ques- 
tions qu'il lui a posées. Il ajoute être prêt à abandonner 
toute opinion qu'il saurait n'être pas admise par lui*. 
L'accueil que Ward a fait à ses observations n'est 
pas pour rassurer Pusey. Tous ceux qui l'approchent 
remarquent à quel point il est, chaque jour, plus préoc- 
cupé, plus triste. Un dimanche, sa mère le trouve tout 
en pleurs^. Il sent d'ailleurs que les soupçons de roma- 
nisme s'étendent à tout le parti du Mouvement et ne 
l'épargnent pas lui-même. Pendantlesvacancesdel841, 
il fait une tournée en Irlande pour y étudier sur 
place la vie monastique qu'il désirait introduire dans 
son Eglise; il suffit de ce déplacement pour donner 
occasion d'insinuer que lui aussi se dispose à trahir, et 
ses amis, inquiets, sollicitent de lui des lettres de 
démenti qu'ils puissent faire circuler. Rendons cette 
justice à l'honnête Pusey qu'il ne cherche pas à rentrer 

1 W.-G. Wardand the Oxford Movement, ch. vin, passim. 
« Life of Pusey, t. II, p. 247. 



244 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

personnellement en grâce, en répudiant des amis deve- 
nus compromettants. Ce n'est pas seulement son cher 
Newman dont il prend la défense et dont il se porte 
caution auprès des high-churchmen qui le critiquent ^. 
Ce sont les ardents eux-mêmes, — ceux qui avaient si 
peu d'égard à ses représentations, — qu'il tâche de 
couvrir dans une lettre publique, adressée, en 
février 1842, à l'archevêque de Canterbury. Cette lettre 
est d'un accent plus ému, plus vibrant que n'étaient d'or- 
dinaire ses écrits. La thèse qu'il y soutient est que, par 
leurs censures, les évêques créent précisément ou, en 
tous cas, aggravent le mal dont ils se plaignent : 

On a troublé, dit-il, la paix des plus humbles villages. 
Chacun se croit menacé de je ne sais quel grand danger. 
On a raconté que nous sommes tous sur le point de devenir 
papistes. C'est préparer les gens à quitter notre Eglise. On 
enseigne à d'autres à se défier des ministres qui ont tra- 
vaillé fidèlement, parmi eux, pendant des années. Les né- 
gligents se croient justifiés par le cri populaire. Les bien 
intentionnés se tiennent à l'écart, tristes et perplexes... Si 
cela continue, mylord, quelle sera la fin? Si nos propres 
évêques et d'autres encouragés par eux nous disent 
(quelque douloureux que ce soit à répéter, ce sont leurs 
propres paroles) : « Retire-toi, Satan », tandis que ceux de 
la communion romaine prient pour nous et nous invitent, 
n'est-ce pas gravement augmenter les tentations, je ne dis 
pas de nous, mais d'hommes plus jeunes? Si nous sommes 
ainsi mis à part du reste du troupeau de Notre-Seigneur, 
comme des brebis malades et gâtées qui pourraient, si on 
ne les séparait des autres, les corrompre ; si une marque 

1 Voy., par exemple, une lettre de Pasey au Rev. Ghurton. 
iLife ofPusey., II, p. 269.) 



LA CRISE 2i5 

est mise sur nous et si nous sommes désavoués, une telle 
situation ne peut durer. Pour nous qui sommes plus vieux, 
il peut être facile de nous retirer de ce débat pénible, pour 
rentrer, si cela était jamais nécessaire, dans la communion 
laïque ou chercher une autre branche de notre Eglise qui 
nous recevrait ; mais, pour les jeunes dont les sentiments 
ne sont pas liés à leur Eglise par les habitudes et les misé- 
ricordes de beaucoup d'années et pour lesquels travailler à 
son service n'est pas une seconde nature, un élément de 
leur existence, leurs sympathies s'évanouiraient, et, s'ils se 
voient renvoyés de leur Eglise, ils se diront qu'ils doivent 
appartenir à une Eglise, et ils iront à Rome. Parmi ceux 
dans l'esprit desquels de sérieux doutes se sont élevés, 
il n'y a pas seulement ceux qu'on appelle généralement 
les jeunes gens; il y en a, on peut le dire, qui sonf la 
fleur de l'Eglise d'Angleterre, des personnes que le sen- 
timent du devoir lie à elle, qui voudraient, pour employer 
le langage de l'un d'eux, « sentir qu'il est de leur devoir 
de demeurer en elle le plus longtemps possible ». Ce que 
nous craignons, ce n'est pas une ébullition passagère, mais 
plutôt que la pensée de se séparer de notre Eglise ne 
devienne graduellement familière à la pensée des gens;... 
c'est qu'un profond découragement sur nous-mêmes et 
notre Eglise ne s'empare des esprits, et qu'ils ne l'aban- 
donnent, en pensant que son cas est désespéré... 

L'adjuration émue de Pusey ne change rien à Tatti- 
tude de l'épiscopat. L'évêque de Londres a proba- 
blement dessein de lui répondre, quand il dit, dans 
son mandement de 1842, que « l'apostasie de quelques 
fidèles, et même de beaucoup, serait un moindre mal 
que d'admettre qu'un membre de l'Eglise anglicane 
pût légitimement professer les erreurs romaines * ». 
1 Memoir of bishop Blomfield^ t. Il, p. 30. 



246 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

. Pusey est-il plus heureux dans l'appel qu'il adresse 
en même temps à Néwman? Il se rend compte que nul 
ne pourrait avoir plus d'autorité sur les ardents, et il 
se refuse à croire que ceux-ci soient aussi fondés qu'ils 
le prétendent, à se couvrir de son approbation. Esprit 
peu chercheur, peu inquiet, volontiers immobile et 
comme figé dans la sereine tranquillité de ses affec- 
tions et de ses préjugés anglicans, habitué à vivre sur 
soi, absorbé par ses études, ne lisant rien en dehors, 
ne se mêlant pas aux libres conversations de la jeu- 
nesse universitaire, il n'est que très imparfaitement 
au courant du travail qui s'est fait dans l'esprit de 
Newman. Il se tourne donc vers lui et lui tient à peu 
près ce langage : « Voici ce que prétendent Ward et 
ses amis. Est-il donc vrai que vous les approuviez? Si, 
comme je l'espère, il n'en est rien, intervenez pour les 
arrêter, car ils sont en train de perdre le Mouve- 
menté » C'est mettre Newman à une difficile et pénible 
épieuve. Entre les amis qui se disputent son adhésion, 
pour qui se prononcer? A ne consulter que son cœur, 
il se rangerait du côté des modérés. Là sont ses plus 
vieilles, ses plus tendres, ses plus profondes amitiés. 
Autant il se sent en sympathie avec la nature d'un 
Pusey, d'un Marriott, autant celle de Ward l'offusque. 
Il ne peut se faire à sa prétention de tout décider parla 
dialectique et tient pour la maxime de saint Ambroise : 
Non in dialecticâ complacuit Deo salvum facere popu- 
lum suum. Cette logique à outrance est l'opposé de 
son tour d'esprit complexe et subtil ; n'a-t-on pas pu 
1 Life of Pusey, t. .II, p. 218 à 226. 



LA CRISE 24: 

dire de lui qu'il communiquait volontiers ses pensées 
au public, à la façon des poètes, — dont il était, — 
sous une forme subjective et suggestive, souvent indé- 
terminée et incomplète, laissant le lecteur ou l'audi- 
teur développer et conclure, sans prétendre, pour son 
compte, tout raisonner et analyser ? Et, cependant, en 
dépit de ces déplaisances dont, après plusieurs années, 
YApologia porte encore la trace, il ne peut se dissi- 
muler que Ward et ses amis sont des natures géné- 
reuses, courageuses, élevées; que, s'ils sont des dis- 
ciples peu commodes, ils sont des disciples très 
dévoués ; que, depuis qu'il est censuré, suspecté,, ce 
sont eux qui se serrent le plus près de lui. Et surtout, 
à considérer non plus les personnes, mais les doc- 
trines, il se sent poussé, par un instinct mystérieux, 
dans la direction où se précipitent les impatients; il a 
l'intuition qu'en fin de compte ils sont dans le vrai, 
et que la conclusion vers laquelle ils tendent est celle 
à laquelle doivent, tôt ou tard, aboutir les principes 
qu'il vient d'être forcé d'admettre. « Ce sont, dit-il, 
mes vieux amis que j'aime, leur «60; et leur caractère, 
mais j'aime les opinions de mes nouveaux amis, 
quoique je ne les aime pas eux-mêmes ^ » 

Dans cet état d'esprit, comment Newman pourrait-il 
donner satisfaction à Pusey? Quand celui-ci se plaint 
des attaques violentes de Ward et d'Oakeley contre les 
reformers du xvi° siècle, Newman lui répond que, 
sans doute, il vaut mieux, quand on n'y est pas obligé, 
laisser ces reformers en paix, mais que, pour son 

^ Autobiography of Isaac Williams, p. 113. 



248 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

compte, il est bien près d'en penser autant de mal. 
Grand étonnement de Pusey qui ne s'en doutait pas. 
« Vous trouverez étrange, écrit-il à Newman, que je 
ne connusse pas votre opinion sur les reformers^ mais 
la préface de la seconde partie des Remains de Froude 
ne m'étant pas tombée sous la main, je n'avais pas eu 
occasion de la lire, a De même pour les autres griefs 
de Pusey. Newman est à la fois désireux de ne pas le 
laisser dans l'ignorance où il paraît être de ce que sont 
devenues ses opinions, et soucieux de ne pas le blesser 
par une lumière trop brusque et trop vive. Il se félicite 
d'apprendre que ses idées viennent d'être exposées 
complètement à Pusey par Ward, car, dit-il à Church, 
« rien n'est pire qu'un état d'obscurité ». « Je suis bien 
aise, écrit-il à Pusey lui-même, que Ward ait pu parler 
ouvertement de moi avec vous. Seulement, vous ne 
devez pas le prendre comme un bon rapporteur sur ce 
qui me concerne. Chacun colore ce qu'il entend, avec 
son propre esprit... Sans doute, sur certains points, il 
sait plus que vous ce que je pense, parce qu'il m'a posé 
plus de questions, mais je suis sûr que souvent il n'a 
pas bien compris mon sentiment exact ^ » 

Si, au risque d'attrister un ami aussi cher qiie Pusey, 
Newman lui laisse voir qu'il est, sur plus d'un point, 
en accord avec les ardents, il n'est pas décidé, pour 
cela, à suivre ces derniers jusqu'où ils paraissent aller. 
Il n'oserait pas affirmer sans doute qu'ils sont dans 
l'erreur ; mais il n'est pas assuré qu'ils soient dans le 

i Life of Pusey X II, p. 218 à 227.— Le//, and Corr. ofJ.-H.New^ 
man, t. Il, o. 351. 



LA CRISE 249 

vrai. D'ailleurs, dût-il suivre la même direction, c'est 
à son propre pas qu'il entend marcher. Aussi n'est-ce 
pas sans impatience qu'il subit ces questions inces- 
santes par lesquelles Ward prétend l'amener à dévoiler 
le dernier terme de toutes ses pensées, ce terme qu'il 
ne connaît pas lui-même. Son esprit est loin d'être 
fixé : il est en travail ; que ne le laisse-t-on en paix, 
durant ce travail? De là, en face de ces interrogations, 
une attitude qui peut laisser quelque équivoque dans 
l'esprit de ceux qui l'approchent. « Quelquefois, a-t-il 
rapporté lui-même plus tard, dans ce que j'écrivais, 
j'allais exactement jusqu'où je voyais, et il m'était 
aussi impossible d'en dire davantage que de voir ce qui 
se trouve au-dessous de l'horizon; d'où il résultait que, 
quand on m'interrogeait sur les conséquences de ce que 
j'avais dit, je n'avais point de réponse à faire. Quelque- 
fois encore, quand on me demandiit si telles conclusions 
ne découlaient pas de tel principe, je ne pouvais le dire 
sur-le-champ ; et cela, par cette raison qu'il y a une 
grande différence entre une conclusion dans l'abstrait et 
une conclusion dans le concret... Ou bien encore, il pou- 
vait m'arriver d'être positivement dérouté par la clarté 
même de la logique qu'on me présentait et de donner 
ainsi ma sanction à des conclusions qui, en réalité, 
n'étaient pas les miennes ; puis, quand ces conclusions 
m'étaient rapportées par d'autres, il me fallait les 
rétracter... Venir à moi avec les procédés méthodiques 
d'une logique abstraite était donc une sorte de provo- 
cation; et, quoique je ne pense pas l'avoir jamais 
montré, la provocation me donna quelque indifférence 



250 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

quant à la manière de combattre les systèmes et me 
conduisit peut-être, comme moyen de soulage, mon 
impatience, à être mystérieux ou distrait, ou même à 
céder parce que je ne pouvais répliquer... En disant 
tout ceci, je n'attaque en rien la piété et le zèle profonds 
qui sont les traits caractéristiques de cette seconde 
phase du Mouvement à laquelle j'ai pris une part si 
prononcée. Ce que j'ai voulu marquer, c'est que cette 
phase tendait à troubler mon esprit et à me boule- 
verser, et que, au lieu de le dire avec simplicité, ainsi 
que je l'aurais dû, je puis avoir, par une sorte de 
paresse, donné au hasard des réponses qui m'ont fait 
paraître dissimulé ou inconséquent * . » 

Ainsi tiraillé entre des amis de plus en plus divisés, 
hors d'état de leur imposer une direction impérative 
qui n'a jamais été dans ses moyens et qui l'est moins 
encore depuis qu'il a conscience que ses premiers sys- 
tèmes se sont effondrés sous lui, s'entendant appliquer 
à lui-même ce vers d'un de ses poèmes : « Tu as pu 
soulever un peuple, mais tu n'as pas pu le gouverner », 
impuissant à rassurer les uns et à éclairer les autres, 
craignant de blesser ceux-ci et de troubler ceux-là, ne 
sachant comment dire ce qu'il croit utile à ceux qui 
sont ébranlés et impatients, sans surprendre et peiner 
ceux dont la foi n'a connu aucune incertitude, se 
demandant si « ce qui est nourriture pour l'un n'est 
pas poison pour l'autre », convaincu du danger de 
parler et de celui de se taire, plus sensible que tout 
autre, avec sa nature tendre, au chagrin et à la désap- 

1 Apologia. 



LA CRISE 251 

probation de ceux qu'il aime, soucieux surtout, jus- 
qu'au scrupule, des âmes qui ont eu foi en lui, incertain 
du point exact où en sont ses propres croyances, ne 
sachant pas et n'osant presque pas regarder où il va, 
passant par des alternatives de lumière et d'obscurité, 
se rendant compte que toutes ces difficultés, ces 
anxiétés, ces tâtonnements fournissent prétexte aux 
accusations d'équivoque et de dissimulation, Newman 
sent plus lourd, plus douloureux, ce rôle de chef de 
parti que les événements lui ont imposé bien malgré lui. 
Il aspire à s'en décharger. Au lendemain de la publi- 
cation du tract 90, il a commencé un mouvement -de 
retraite, en interrompant les tracts sur la demande de son 
évéque. Vers la même époque, il a abandonné la direc- 
tion du British Critic^ mis fin aux conférences théolo- 
giques qui se tenaient chez Pusey et cessé les réunions 
du soir auxquelles il se plaisait à convoquer ses amis. 
S'il n'a pas résigné sa cure, comme il en avait eu 
l'idée, si, dans la dernière partie de 184i, il est monté 
encore plusieurs fois dans la chaire de Sainte-Marie, 
ses sermons se sont faits plus rares et leur accent 
trahit comme l'émotion d'un adieu. Au mois de 
février 1842, sous l'empire d'anxiétés croissantes, il se 
décide à faire un pas de plus vers la retraite complète : 
sans se démettre encore de son titre de vicar^ il remet 
à son curate le soin d'assurer le service religieux à 
Sainte-Marie, renonce désormais à y prêcher, et se 
retire dans une dépendance rurale de sa paroisse, 
au petit hameau de Littlemore, situé à deux milles 
d'Oxford. 



252 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 



IX 



Littlemore était, depuis longtemps, particulièrement 
cher à Newman. Plein de sollicitude pour les besoins 
spirituels de cette partie la plus humble et, avant lui, 
la plus négligée de son troupeau paroissial, il y 
avait construit une église, consacrée en 1836^ et y 
entretenait un curate. Au plus fort de ses luttes ou de 
ses troubles, il éprouvait une sorte de rafraîchissement 
et d'apaisement à passer quelques jours et, s'il lui était 
possible, quelques semaines dans cette retraite. Ainsi, 
au commencement de 1840, peu après sa première 
crise de doute, avait-il saisi l'occasion du départ du 
desservant pour s'établir lui-même à Littlemore pen- 
dant tout le carême, se donnant à ses paroissiens 
paysans comme s'il n'avait nul autre souci, célé- 
brant pieusement l'office, matin et soir, ornant avec 
amour la petite église aux jours de fête, occupé sur- 
tout des enfants, leur faisant le catéchisme, sup- 
pléant auprès d'eux une maîtresse d'école peu capable^ 
leur apprenant à chanter, visiblement heureux, après 
tant d'émotions, de se croire un simple curé de cam- 
pagne^. 

En 1842, ce n'est plus un séjour de courte durée que 
Newman entend faire à Littlemore: il s'y installe et y 
transporte ce qu'ila déplus précieux, cette bibliothèque 
théologique et spécialement patristique, dont il écrit 

i Letl. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 101, 112, 114. 
« Ibid,, t. II, p. 300 à 304. 



LA CRISE 253 

alors plaisamment qu'il craint de faire « son idole* ». 
Quel est son dessein? Tantôt il paraît prévoir que 
c'est un acheminement vers une retraite plus com- 
plète et notamment vers la résignation de sa cure^. 
Tantôt, au contraire, il semble avoir espoir de refaire 
une situation tenable à l'anglicanisme^, et il s'imagine 
ne reculer momentanément que pour forger des armes 
nouvelles et reprendre l'offensive ; c'est alors que, fai- 
sant allusion à un épisode célèbre des campagnes de 
Wellington en Portugal, il appelle Littlemore son 
Torrès Vedras^. Le vrai est qu'il ne voit clair ni dans 
sa position, ni en lui-même. Dans le désarroi où l'a jeté 
l'effondrement de toutes les thèses auxquelles il avait cru 
d'abord pouvoir s'attacher, il sent le besoin de se recueil- 
lir, de réfléchir, de travailler un peu en paix, de reprendre 
par le fondement ses études sur les titres de l'Eglise 
anglicane. Il sent surtout le besoin de chercher dans 
la prière, dans la méditation, dans la mortification, la 
lumière et la grâce nécessaires pour résoudre le pro- 
blème qui le trouble. Il veut se sanctifier, assuré que là 
du moins il ne se trompera pas. C'est la pensée qu'il 
exprimait, le 23 janvier 1842, dans un de ses derniers 

1 Lett. and. Corr., t. II, p. 390. — C'est avec l'argent prove- 
nant du tract 90, dont la vente avait tout de suite atteint de^ 
proportions inattendues, que Newman avait acheté la meilleure 
partie de ses livres. Cette bibliothèque deviendra plus tard la 
bibliothèque de l'Oratoire catholique d'Egbaston. 

-' Ibid.,t. II, p. 409. 

3 Nev^man écrit à Hope, le 22 avril 1842 : « Nous sommes tous 
beaucoup plus calmes et plus résignés que nous n'étions, et nous 
sommes remarquablement désireux de reconstruire une position 
et de prouver que la théorie anglaise, ou plutôt que l'état da 
choses anglais est tenable. » (/ôtd., t. II, p. 395.) 

* Apologia. 



254 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

sermons de Sainte- Marie : « Détournons-nous, disait-il, 
des ombres de toutes sortes. Efforçons-nous, avec la 
grâce de Dieu, de faire avancer et de sanctifier l'homme 
intérieur. Là, nous ne pouvons avoir tort. » 

La retraite qu'il cherchait pour lui-même à Little- 
more, Newman l'offrait à ceux de ses disciples qui 
passaient par la même crise que lui. Depuis qu'il 
était atteint par le doute, il avait absolument re- 
noncé à faire des prosélytes; mais il se reconnais- 
sait des devoirs envers les jeunes âmes qui avaient 
eu foi en lui et qui subissaient, en ce moment, le 
contre-coup de son propre trouble. De ces disciples, 
quelques-uns, d'ailleurs, étaient presque sans asile, 
étudiants auxquels, à raison de leurs opinions, les chefs 
de Collèges refusaient les certificats exigés pour les 
ordres, jeunes clergymen qui avaient cru ne pouvoir 
plus, en conscience, exercer leurs fonctions paroissiales. 
A tous, Newman offrait l'hospitalité apaisante et médi- 
tative de Littlemore . 

Les lieux se trouvaient avoir été disposés pour cette 
hospitalité. Depuis quelque temps, Newman, fidèle à 
une idée mise en avant par Fronde <, se préoccupait de 
restaurer le monachisme dans l'Eglise d'Angleterre. 
11 s'en était ouvert à ses amis, entre autres à Pusey. 
Celui-ci avait le même désir ; il songeait surtout à établir 
des couvents de religieuses, de sisters ofmercy^ mais 
il se sentait fort embarrassé de s'avancer sur un terrain 
qui lui était si inconnu ; il était même allé étudier sur 

1 Lett. and Corr. ofJ.-H. Newman, t. II, p. 444. 



LA CRISE 255 

place, en Irlande, les couvents catholiques *.Newman 
n'avait pas un sens moins vif de ces difficultés. Toutefois, 
lors du séjour qu'il avait fait à Littlemore en 1840, l'idée 
lui était venue d'y établir le monastère de ses rêves. Un 
endroit aussi retiré lui paraissait plus propre qu'un 
grand centre, à faire sans bruit un essai qui servirait 
ensuite d'exemple {which might preach to others^). 11 
avait donc acheté, dans ce dessein, neuf à dix acres de 
terrain et dressé son plan : ce plan consistait à amé- 
nager cinq à six petits cottages de paysan : un cloître 
devait les réunir au bâtiment un peu plus grand, renfer- 
mantla bibliothèque, l'oratoire et le réfectoire. Mais, dès 
l'année suivante, devant l'orage soulevé parle tract^O, 
il avait compris qu'il devait renoncer à son premier 
dessein. Il se contenta de faire une partie de l'ins- 
tallation matérielle, sans constituer un monastic body^. 
Ce n'était donc pas dans un monastère avoué et 
organisé que Newman offrait l'hospitalité à ses disciples. 
Plusieurs furent heureux de répondre à son invita- 
tion. Un an plus tard, il écrivait : « Voilà des mois 
que tous nos lits sont occupés, et je pense qu'il nous 
faudra couper les chambres en deux'*. «La vie était 
austère et pauvre. Rien du confortable anglais : des 
cellules étroites, basses de plafond, avec des murs 
blanchis à la chaux. Pat* de domestique dans la maison : 
venaient seulement, chaque jour, une femme pour Je 
cuisine etun jeune garçon pour quelques gros ouvrages. 

J Life ofPusey, t. II, p. 10, 37 à 40, 135 à 138, 155 

2 îbid.,i. Il, p. 135 à 138. 

8 Ibid., t. II, p. 224 et 268. 

* Lett. and Corr.of J.-U. Newman, t. II, p. 409. 



256 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Abstinence presque continuelle; jeûnes fréquents et 
rigoureux; pendant Tavent et le carême, on voulut 
retarder le repas jusqu'à cinq heures du soir ; sur l'avis 
du médecin, il fallut bientôt y renoncer. On observait 
exactement les fêtes et Ise offices de la liturgie catho» 
lique ; le bréviaire était récité en commun, aux heures 
canoniques, dans l'oratoire. Cet oratoire, qui ne 
servait qu'aux exercices intérieurs de la communauté 
et n'excluait pas la participation aux offices publics 
dans l'église du hameau, n'avait pas d'autel ; sur une 
table, entre deux chandeliers, était placé un grand 
crucifix d'origine espagnole. Les matines se disaient 
à six heures du matin; sur le conseil de Dalgairns, 
admirateur de la règle cistercienne, on essaya de 
les réciter à minuit, mais Newman jugea plus sage 
d'interrompre cet essai. Une seule modification était 
faite au bréviaire : pour se mettre en règle avec celui 
des XXXIX Articles qui réprouvait Tmvocation des 
saints, au lieu de dire, en s'adressant directement au 
saint : Ora pro nohiSy on disait, de ce saint, en s'adres- 
sant à Dieu : Oret pro nobis. La méditation et l'examen 
se faisaient chaque jour, la confession toutes les semaines, 
la communion fréquemment. En dehors des prières el 
des offices qui prenaient ainsi une bonne partie du 
temps, chacun se livraità ses études. Le silence régnait 
dans la maison. La lecture était faite pendant les repas. 
Dans l'après-midi, promenade en commun; après le 
repas du soir, réunion dans la bibliothèque ; grande 
était la joie de la communauté, quand le maître prenait 
part à ces récréations. 



LA CRISE 25)7 

Si profondément que Newman cherchât à s'enfoncer 
et à se cacher dans cette vie de retraite et de silence, 
il ne parvenait pas à se faire oublier du public reli- 
gieux dont les regards étaient, depuis plusieurs années, 
fixés sur lui. Il demeurait le centre vers lequel beau- 
coup d'âmes continuaient à se tourner. Une partie de 
son temps était occupée à répondre aux correspondants 
connus ou inconnus qui lui faisaient confidence de leur 
trouble et sollicitaient ses conseils. Si Ton ne pouvait 
plus aller l'entendre prêcher à Sainte-Marie, on se 
jetait sur ces anciens sermons, dont la publication 
se poursuivait, et le volume des Université/ Sermons^ 
paru à cette époque, avait un succès de vente qui 
dépassait encore celui des volumes précédents ; Fauteur 
en était le premier surpris ' . A la vérité, l'attention 
dont Newman demeurait l'objet n'était pas toujours 
sympathique. Plusieurs regardaient avec soupçon cette 
retraite mystérieuse et racontaient toutes sortes d'his- 
toires étranges sur ce qui se passait dans ce qu'on 
appelait communément le « monastère » de Littlemore. 
A côté des amis qui y venaient en visite, des adver- 
saires rôdaient autour et tâchaient d'en surprendre 
les secrets. Un jour, le chef de Wadham Collège^ le 
D"" Symons, evangelical renforcé, sonnait à la porte 
et demandait à Newman, qui se trouvait lui ouvrir, si 
Ton pouvait voir le monastère. « Nous n'avons pas de 
monastère ici », lui fut-il répondu, en même temps que 
la porte lui était fermée au nez. 

Newman était très blessé de cette curiosité indiscrète 

ï Letl, andCorr, of J. -H. Newman, t. II, p. 409, 411. 

il 



258 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

et malveillante. Il le laissa voir, à Toccasion d'une dé- 
marche faite auprès de lui, en avril 1842, par l'évoque 
d'Oxford. Celui-ci assailli de dénonciations, étourdi 
des attaques des journaux, lui avait écrit une lettre où, 
tout en refusant de croire à ce qui était raconté et 
imprimé sur le prétendu monastère, il demandait des 
explications qui lui permissent de démentir cet essai 
de restauration monastique. Newman ne cacha pas à 
l'évéque « qu'il trouvait offensante, pour ce dernier, 
comme pour lui-même, l'explication que la turbulence 
de l'esprit public l'avait obligé à lui demander ». Il 
s'étonnait d'être, depuis un an, en dépit de sa soumis- 
sion, de son silence, de la suspension des tracts^ 
« l'objet de faux rapports incessants ». Au ton de cette 
réponse, il était visible que Newman supportait, avec 
une tristesse et une impatience croissantes, la situation 
qui lui était faite dans son Eglise. Lui-même a rapporté 
en quels termes il formulait alors intérieurement sa 
plainte contre ceux qui le relançaient jusque dans sa 
retraite : « Ne me suis-je pas retiré de vous, disait-il, 
n'ai-je pas abandonné ma place et ma position?... 
Suis-je, de tous les Anglais, le seul dont les pas doivent 
être suivis par les regards indiscrets et jaloux?... 
Lâches! si j'avançais d'un seul pas, vous vous enfui- 
riez. Ce n'est pas vous que je crains. Di me terrent et 
Jupiter hostis. Ce qui m'accable, c'est de voir les 
évêques continuer à m'attaquer, malgré ma complète 
soumission ; c'est le doute secret du cœur, qui me dit 
qu'ils ont raison de le faire, parce que je n'ai plus rien 
de commun avec eux!... Pourquoi ne voulez-vous pas 



Ul crise 259 



me laisser mourir en paix ? La bête blessée se réfugie 
dans quelque tannière pour y mourir, et personne ne la 
lui dispute. Laissez-moi en paix, je ne vous tourmen- 
terai pas longtemps M » 



Aux attaques acharnées des adversaires, aux censures 
persistantes des évêques, s'ajoutait pour Newman une 
cause de trouble qui lui était peut-être plus sensible 
encore : c'était la division de ses amis. Ward, dans 
le British Critic^ affichait plus ouvertement que jamais 
son romanisme. Dans des articles écrits à la diable, 
mais qui agissaient puissamment sur les esprits, il exal- 
tait la doctrine et la spiritualité pratique de l'Eglise de 
Rome; il semblait prendre plaisir à s'approprier sa 
phraséologie, en ce qu'elle avait de plus effarouchant 
pour les préjugés protestants ; à l'inverse des tracta- 
rians qui avaient fait appel à une sorte de patriotisme 
et d'esprit de corps anglicans, qui avaient présenté 
leur système comme un retour aux traditions de l'Eglise 
nationale et un moyen de la grandir, il abaissait 
l'orgueil de cette Eglise, insistait sur « sa condition 
dégradée » et lui signifiait rudement qu'il ne lui restait 
plus qu'à « implorer humblement, aux pieds de Rome, 
son pardon et son relèvement ». 

Si choquant que ce langage parût à plusieurs de ses 
amis, Newman ne consentait pas à le désavouer. « Quant 

* Apologia. 



260 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D 0XF07.D 

à savoir s'il y a accord complet entre Ward et moi, 
écrivait-il à Pusey le 16 octobre 1842, je ne vois pas 
bien les limites de mes propres opinions. Si Ward dit 
que ceci ou cela résulte de mes paroles, je ne puis 
dire ni oui ni non. C'est plausible; cela peut être vrai... 
Je ne puis affirmer que ce ne soit pas vrai, mais je ne 
puis m'en rendre compte avec cette vivacité de percep- 
tion que possèdent certaines personnes. C'est un tour- 
ment, pour moi, que d'être forcé au-delà de ce que je 
puis convenablement accepter. » Peu auparavant, au 
mois d'août, Pusey lui avait écrit: « Chose étrange, on 
veut me faire croire que vous êtes moins convaincu que 
moi delà divinité de notre Eglise; je ne sais ce qui peut 
donner un fondement à cette idée; les catholiques 
romains mettent beaucoup d'empressement à la 
répandre. » Newman répondait aussitôt : « Je ne suis 
surpris ni blessé que des personnes aient des soupçons 
sur ma foi dans l'Eglise anglicane. Je pense qu'elles ont 
des raisons de le faire. Il ne serait pas honnête, de ma 
part, de ne pas confesser aux personnes qui ont le droit 
de m'interroger, que j'ai des doutes, non pas sur les 
ordres, mais sur les privilèges qui en découlent et 
qu'elle exerce, séparée, comme elle l'est, de la chrétienté 
et tolérant l'hérésie. Mais je pense que peu de gens 
ont droit à connaître mon opinion. » De telles confi- 
dences désolaient Pusey, et cependant, avec sa diffi- 
culté de comprendre un état d'esprit autre que le sien, 
il finissait bientôt par se rassurer. Comment admettre 
qu'il pût se trouver sérieusement séparé de son cher 
Newman ? Persuadé que celui-ci était surtout démonté 



LA CRISE 261 

par les mauvais procédés des chefs de Collèges et des 
évêques, il tâchait d'effacer cette impression, en lui 
affirmant que beaucoup continuaient à Taimer, à avoir 
confiance en lui et dans son œuvre, en redoublant de 
tendresse à son égard . Tel ce billet touchant qu'il lui 
écrivait, à l'occasion de Pâques, en 1843 : « J'aurais 
voulu vous écrire, la veille de Pâques. Cela me pèse 
souvent de penser que quelques-uns de ces misérables 
jugements qui circulent sur vous et cette triste priva- 
tion de sympathies de quelques-uns doivent, par 
moment, vous être pénibles. J'aurais voulu obtenir 
quelque part à vos épreuves, mais je n'en ai pas* été 
digne. J'aurais voulu, en vous souhaitant les fêtes de 
Pâques, vous dire que mon plus vif désir eût été d'avoir 
pour moi ces jugements, ces rudes paroles, ces soup- 
çons qui sont tombés sur vous. J'espère, quelque aiguë 
qu'en soit la souffrance, que cela vous consolera, de 
penser que quelqu'un qui vous aime les regarde comme 
votre meilleur trésor ^ » 

Bien que vivant hors d'Oxford, Keble savait mieux 
que Pusey à quoi s*en tenir sur l'état d'âme de 
Newman. Il avait l'esprit plus ouvert aux idées 
d'autrui, et nul n'attirait davantage la confiance. 
La crise par laquelle il voyait passer son ami l'inquié- 
tait. Il cherchait à le retenir, lui demandait s'il était 
bien sûr de n'être pas trop sévère pour l'Eglise angli- 
cane, trop admirateur de celle de Rome; il tâchait 
d'émouvoir sa conscience au sujet de ces milliers 

ï Life of Pusey, t. II, p. 292 à 305. — Apologia. — Lett. and 
Corr.ofJ.-H. Newman, i. II, p. 396. 



262 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

d'âmes habituées à attendre sa direction, et que telle 
résolution de sa part jetterait dans la perplexité et la 
confusion ; mais il le faisait avec une sorte d'hésitation 
modeste, de défiance de son propre jugement; surtout 
il tenait bien à marquer que rien n'était diminué « de 
l'amour, de l'estime, de la reconnaissance » qu'il res- 
sentait pour Newman, de l'assurance où il était de la 
droiture de ses vues et de la hauteur de ses inspira- 
tions. On eût dit qu'en face du mystère qu'il pressen- 
tait s'accomplir dans cette âme, le sentiment qui domi- 
nait en lui était un sentiment d'humilité craintive et 
de tendresse respectueuse ^ 

Parmi les premiers tractarians, tous ne témoi- 
gnaient pas à Newman une confiance aussi persis- 
tante : quelques-uns ne jugeaient plus possible de 
demeurer avec lui sur le même pied d'amitié. De là des 
refroidissements, des éloignements, particulièrement 
sensibles à la nature aimante de Newman. Ce n'était 
pas seulement son cwra^e, Isaac Williams, qui s'effarou- 
chait de ce qu'il entrevoyait de ses idées et qui quittait 
Oxford ; c'était Rogers, longtemps son confident le plus 
intime et le plus aimé, celui qu'il avait eu, pendant 
tant d'années, à Oriel, porte à porte, sur le même 
palier, qui s'effrayait, lui aussi, de son romanisme; 
sous cette impression, il allait s'établir à Londres et, 
de là, lui écrivait, le 3 avril 1 843 : 

Mon cher Newman, je n'aimerais pas à vous rencontrer 
de nouveau, sans vous avoir dit, une fois pour toutes, ce 

1 Lettres du 14 mai et du 29 juillet 1843. {John Keble, par Lock, 
p. 119 à 122.) 



LA CRISE 263 

dont, je l'espère, vous comprendrez la sincérité : c'est que 
je ne puis pas me dissimuler combien il est improbable, et 
peut-être impossible, que nous nous retrouvions dans les 
mêmes termes qu'autrefois. Mais je désire, avant que ne 
soit passé le temps de faire une telle constatation, vous 
avoir dit combien je sens profondément et douloureuse- 
ment, — et je puis ajouter que je l'ai plus ou moins senti 
depuis plusieurs années, — la grandeur de ce que je perds, 
et vous remercier de tout ce que vous avez fait et avez été 
pour moi. Je sais que c'est, dans une grande mesure, par 
mon propre fait que je fais cette perte. Je ne saurais, sans 
doute, me persuader que je fusse dans mon tort sur le fond 
des choses, et que je pusse longtemps éviter ce qui est 
arrivé. Mais je crois, si je puis oser le dire, que Dieu aurait 
trouvé un moyen de me garder une aussi grande bénédic- 
tion que votre amitié, si j'en avais été moins indigne. Je 
sens combien je vous dois de reconnaissance pour ce que 
vous avez été dans ma formation, combien vous avez été 
toujours, pour moi, plus que bon, tendre, combien il est 
improbable que je puisse jamais rencontrer rien qui 
approche en valeur ce qu'a été pour moi votre intimité. 
J'aurais été peiné de vous avoir quitté, sans vous avoir dit 
cela. Mais je ne vous l'écris pas dans l'idée de vous forcer à 
me répondre : cela n'appelle pas une réponse, et je n'at- 
tacherai aucune signification à votre silence'. 

Si douloureux que fût à Newman l'éloignement d'un 
tel ami, il ne fit rien pour le retenir. Leurs relations 
ne devaient reprendre que de longues années après; 
mais, alors, l'ancienne tendresse se trouvera avoir sur- 
vécu : en 1889, quand Rogers, devenu lord Blachford, 
se verra sur le point de mourir, il écrira trois lettres 
à ses amis les plus chers, Gladstone, Church et New- 

» Letters of lord Blachford, p. 110, 111. 



254 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D*OXFORD 

man ; et celui-ci, à son tour, léguant à un ami un objet 
que lord Blachford lui avait rapporté d'Italie, y joindra 
un message rappelant tout ce que le donateur avait 
été pour lui, ses rares qualités, et comment, de .toutes 
les intimités qu'il avait formées à Oxford, nulle n'avait 
approché de son intimité avec le jeune Rogers. 

Les modérés du Mouvement avaient beau se dis- 
tinguer des ardents, ils n'en étaient pas mieux 
traités par les autorités d'Oxford. Celles-ci, ne se 
contentant plus de taquiner quelques under graduâtes 
suspects de tractarianisme, voulurent de nouveau 
atteindre un chef et firent tomber leur coup sur 
Pusey. Ce fut à l'occasion d'un sermon que ce dernier 
prêcha, le 14 mai 1843, dans l'église de Christ-Church, 
sur l'Eucharistie ' . Il n'avait eu nulle idée de faire une 
manifestation extraordinaire et provocante : bien au 
contraire. Voulant traiter des Comforts to the penilent^ 
il lui eût été naturel de parler d'abord de l'abso- 
lution des péchés; il avait préféré commencer par 
l'Eucharistie, qui lui semblait devoir moins inquiéter. 
Son sermon était surtout pratique et visait à rendre 
plus fréquente, à Christ-Church, la célébration eucha- 
ristique, qui n'y était autorisée qu'une fois par mois. 
Toutefois, si peu controversiste qu'il se montrât en cette 
circonstance, il ne cachait pas sa croyance à une présence 
réelle objective. Il n'en fallut pas plus pour fournir un 
grief à certains esprits. Cette croyance, aujourd'hui assez 
répandue dans l'anglicanisme, semblait, aux préjugés 
protestants qui dominaient dans la première moitié du 

i Sur cet incident, cf. Life of Pusey , t. II, ch. xxix. 



LA CRISE 265 

siècle, une nouveauté suspecte ^ Quelques jours 
après, le D' Faussett, déjà connu par ses polémiques 
contre Newman, dénonçait le sermon de Pusey au 
vice-chancelier. La procédure suivie témoigna du 
même parti-pris, de la même précipitation dont les 
chefs de Collèges avaient fait preuve, deux ans aupa- 
ravant, à propos du tract 90. Cinq des six docteurs 
chargés par le vice-chancelier d'examiner le sermon 
étaient des adversaires notoires du tractarianisme, et 
le dénonciateur lui-même en faisait partie. Vainement 
Pusey leur demanda-t-il d'entendre ses explications, ils 
s'y refusèrent et décidèrent, le 27 mai, par cinq* voix 
contre six, « qu'il avait prêché certaines choses qui 
étaient soit en dissonance, soit en contradiction avec 
la doctrine de l'Eglise d'Angleterre >>. Quelles étaient 
ces « choses » ? Où portait la contradiction ? Ils se 
gardaient de le dire. Sur la peine à infliger, ils hési- 
tèrent quelque temps; après avoir essayé vainement 
de s'entendre avec Pusey sur les termes d'une rétrac- 
tion, ils prononcèrent contre lui, le 2 juin, une suspen- 



1 Newman lui-même n'était venu à cette croyance que peu à 
peu, sous rinfluence de Froude, et Reble, tout High Church qu'il 
fût d'éducation et de tradition, n'avait pas sur ce point, lors de 
la rédaction de son Christian Kear, d'idée bien nette. 11 avait écrit, 
en effet, dans une pièce célèbre de ce recueil : 

corne to our communion feast 

There présent in the heart, 
NOT in the hands, the Eternal Priest 
Will His true self impart. 

Ce n'est que sur la fin de sa vie qu'il consentit à écrire As au 
lieu de Not. (Cf. sur cette question, qui a donné lieu à beaucoup 
de discussions, John Keble, par W. Look, p. 56, et un article du 
Church Times du 26 novembre 1897.) 



266 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

sien du droit de prêcher, pendant deux ans, dans Ten- 
ceinte de l'Université. 

Surpris par cet orage, Pusey n'en avait pas été 
troublé. Dès le 18 mai, à la nouvelle de la dénonciation, 
il écrivait à Newman : « Vous serez chagrin que la 
tempête m'ait enfin atteint moi-même. Que Dieu me 
guide au travers, car elle peut être fâcheuse, non pour 
moi, mais dans ses effets sur les autres. » Chez ses 
amis, l'indignation fut vive, et des protestations, signées 
de noms considérables, furent adressées au vice-chan- 
celier. Cet épisode laissa les esprits, à Oxford, singu- 
lièrement excités. Chacun se regardait avec méfiance 
et ressentiment. C'était un état de guerre. Du côté des 
tractarians^ personne ne pouvait plus se croire en 
sûreté. Si Pusey, avec sa modération et la grande con- 
sidération dont il jouissait, était ainsi traité, que ne 
pouvaient craindre les autres? Newman que, durant 
cette crise, Pusey avait traité comme son confident 
et son conseiller le plus sûr^, prenait plus à cœur 
les épreuves de son ami qu'il n'avait fait des siennes 
propres. Il ne s*en indignait pas seulement comme 
d'une injustice, il ne pouvait s'empêcher d'y voir un 
argument de plus contre l'Eglise au nom de laquelle on 
répudiait de tels hommes et de telles doctrines. 



1 Lorsque Pusey publia son sermon, après sa condamnation, 
sa première pensée fut de le dédier à Newman, afin de manifes- 
ter leur union ; il n'y renonça que sur l'avis de Keble, qui avait 
craint de voir ainsi exciter davantage les esprits. 



LA CRISE 267 



XI 



J'ai dit que l'an des desseins de Newman en se rendant 
à Littlemore avait été d'y soumettre à un examen appro- 
fondi ses idées religieuses, de se rendre à soi-même 
un compte exact de ses croyances et de ses doutes. 
Plus il poussait avant cette étude, plus il sentait la 
faiblesse de l'anglicanisme et la force de Rome. Il n'y 
voyait sans doute pas encore assez clair pour conclure 
à l'obligation de passer de l'un à l'autre. Lui-même a 
défini ainsi quel était alors son état d'esprit : « Suppo- 
sons que je traverse une étendue de glace, rencontrée 
sur mon chemin : j*ai de bonnes raisons de la croire 
solide, et une foule de gens la traversent devant moi, 
sans accident; supposons que, de la rive opposée, un 
étranger, d'une voix pleine d'autorité et avec un accent 
sincère, m'avertisse que le passage est dangereux, puis 
se taise ; je crois que cela me ferait tressaillir et regar- 
der autour de moi, avec inquiétude, mais je crois aussi 
que je continuerais, jusqu'à ce que j'eusse de meil- 
leures raisons de douter : telle fut, ce me semble, ma 
situation jusqu'à la fin de 1842'. » 

Dans cette incertitude, Newman ne croyait pas devoir 
d'explication au public : convenait-il de lui parler, pour 
ne lui faire part que de doutes et de pressentiments ? 
Et, cependant, il se faisait scrupule de lui laisser croire 
qu'il était toujours dans les mêmes idées qu'autrefois. 
Ce fut sous l'empire de ce scrupule qu'en février 1843 

1 Apologia. 



268 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

il se décida à publier, dans le Conservative Journal 
d'Oxford, une rétractation de ses plus violentes attaques 
contre l'Eglise de Rome. Après y avoir rappelé 
quelques-unes de ces attaques, il en rejetait la respon- 
sabilité sur les théologiens anglicans qu'il confessait 
avoir eu le tort de suivre sans les contrôler, et il ne 
cachait pas son ressentiment contre ceux qui l'avaient 
ainsi abusé. Il s'est comparé lui-même, à ce propos, 
au condamné qui, sur l'échafaud, mordit l'oreille de sa 
mère. « Par cet acte de fureur, ajoutait-il, ce condamné 
ne niait pas son crime pour lequel il allait être pendu, 
mais il montrait que l'indulgence de sa mère à son 
égard, quand il était enfant, y avait beaucoup contribué. 
De même, j'avais porté une accusation ; mais je repro- 
chais à d'autres de m'avoir conduit, par leur exemple, à 
y croire et à la publier. Et certes j'étais d'humeur à 
leur mordre l'oreille, à tous. Je le confesserai franche- 
ment, j'étais irrité contre les théologiens anglicans ^ » 
La rétractation de New^man ne paraît pas avoir eu, sur le 
moment, un grand retentissement. Son auteur qui avait 
voulu seulement libérer sa conscience, mais qui redou- 
tait de troubler celle des autres, avait évité tout éclat ; 
il avait choisi, avec intention, un journal peu répandu. 

Quelques mois plus tard, les convictions de Newman 
étaient plus ébranlées encore. Il écrivait, le 4 mai 1843, 
à un ami : « Je crains maintenant, si je me rends bien 
compte de mes propres convictions, d'en être venu 
à regarder la communion catholique romaine comme 
l'Eglise des Apôtres et à considérer la part de grâce 

1 Apologia. 



LA CRISE 269 

qui nous est donnée (part encore considérable par la 
grâce de Dieu), comme provenant du superflu des 
miséricordes providentielles. » Il en revenait alors à 
l'idée de résigner sa cure. « Etre infidèle à la charge 
qui m'a été confiée, disait-il, est assurément mon grand 
sujet de crainte, et cela, depuis longtemps, vous le 
savez. » Il ajoutait, le 18 mai : « Quelle sincérité puis-je 
apporter dans mon obéissance à Tévêque? Comment 
agir, dans le cas si fréquent où, d'une façon ou d'une 
autre, l'Eglise de Rome est mise en discussion?... Si 
je conserve Sainte-Marie, je deviens un scandale et une 
pierre d'achoppement ' . » 

Newman ne s'en croyait pas moins le droit et le 
devoir de retenir ceux de ses disciples qu'il voyait 
tentés d'aller à l'Eglise de Rome. 11 s'y croyait obligé 
par loyauté envers l'Eglise, dont il tenait son office, 
envers les parents qui lui avaient confié leurs enfants, 
et par intérêt pour les jeunes gens eux-mêmes qu'il 
craignait de voir agir avec précipitation. L'une de ses 
thèses préférées, quand il avait affaire à une de ces 
âmes troublées, était de l'engager à se perfectionner 
elle-même, au lieu de chercher à juger les Eglises. 
« Quelles que soient, disait-il en substance, les fai- 
blesses de l'Eglise d'Angleterre, elle contient certaine- 
ment les moyens de devenir beaucoup plus saints que 
nous ne le sommes. Travaillons-y. En le faisant, nous 
sommes sûrs de ne pas nous tromper^. » 

En fait, l'influence de Nev^man était, pour plusieurs, 

• Apologia. 

« Lett. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 389, 410. 



270 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

le dernier et unique lien qui les attachait à l'Eglise 
d'Angleterre. Ward répondait alors à un prêtre catho- 
lique qui s'étonnait de le voir rester dans l'anglica- 
nisme, alors qu'il était si romain de croyance et de 
cœur : « Vous autres, catholiques, vous savez ce que 
c'est d'avoir un pape. Eh bien, Newman est mon pape ; 
sans sa sanction, je ne puis remuera » Même action 
sur Faber. Celui-ci, à la suite de voyages sur le con- 
tinent et surtout d'un séjour à Rome, s'était de plus 
en plus rapproché du catholicisme romain 2. En 
juin 1843, il avait une audience de Grégoire XVI. Le 
Pape s'y montra occupé et ému des événements reli- 
gieux d'outre-Manche. A la nouvelle que son visiteur 
arrivait d'Angleterre : Inghillerra^ Inghilterra ! s'écria- 
t-il, et il fondit en. larmes. « Vous ne devez pas, dit-il à 
Faber, vous leurrer vous-même, en aspirant à l'unité et 
cependant en attendant votre Eglise pour vous mettre 
en mouvement. Pensez au salut de votre propre âme. » 
Et comme Faber se défendait d'obéir à son jugement 
individuel : « Vous êtes tous individuels, dans l'Eglise 
d'Angleterre, reprit le Pape; vous n'avez qu'une 
communion extérieure et cet accident d'être sous l'au- 
torité de la reine. Vous savez cela, vous savez cela ; 
vous savez que, parmi vous, toutes les doctrines sont 
enseignées n'importe comment. Vous devez donc 
penser à vous-même et à votre âme. » Le vieux pontife 
posa alors ses mains sur les épaules du jeune clergy- 

1 W.-G. ^ard and the Oxford Movement, p, 241. 

2 Life and Letters ofF.-W. Faber, par Bowden, p. 89, 90, 102, 
150. 164 à 209. 



LA CRISE 271 

man qui s'agenouilla aussitôt. « Que la grâce de Dieu, 
dit-il, corresponde à vos bons désirs, qu'elle vous 
délivre des filets de l'anglicanisme et qu'elle vous 
conduise à la vraie Eglise ! » Faber quitta le Pape, 
profondément touché*. Plus que jamais, il se disait 
« romain, très romain^ ». On pouvait le croire proche 
du dénouement. Ne racontait-il pas que, deux fois, à 
Rome, il avait pris son chapeau pour aller au collège 
anglais prononcer son abjuration^? Et cependant il 
ne faisait pas ce dernier pas. L'autorité qui le retenait 
et qui devait le retenir deux ans encore, c'était celle 
de Newman, c'étaient ses conseils et son exemple. Vai- 
nement souffrait-il de rester dans une Eglise sur 
laquelle il avait tant de doutes, vainement se rappe- 
lait-il l'avertissement du Pape et des prêtres italiens 
sur l'obligation de penser à son propre salut et trem- 
blait-il à la pensée d'être « damné », sa déférence pour 
les avis de Newman était la plus forte. « Malgré tout, 
écrivait-il à ce dernier, j'attendrai, réconforté de voir 
que vous me recommandez le délai, même dans mon 
état d'esprit, heureux de savoir que, pendant ce temps, 
j'aurai vos prières'*. » Il tâchait de tromper sa soif de 
catholicisme, en étant aussi catholique que possible 
dans l'exercice de son ministère paroissial, en « faisant 
toutes choses dans sa paroisse, disait-il lui-même, comme 
s'il était un romain » . Il entretenait une correspon- 
dance suivie avec Newman, lui exposait ses angoisses, 

i Life and Letters of Faber, p. 196. 

2 Ibid., p. 197, 209. 

3 Ibid., p. 199. 

* Ibid., p. 210,211. 



272 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

sollicitait de lui, par exemple, la levée de rinterdiction 
qui lui avait été faite d'invoquer les saints, mais tou- 
jours en promettant de se soumettre, si la défense était 
maintenue. Il demeurait convaincu, sur la foi de 
Newman, que son devoir était d'attendre. « La con- 
clusion, lui écrivait-il, est que je ne dois pas décider par 
moi-même, mais, comme vous dites, être patient, 
jusqu'à ce que le chemin soit miséricordieusement 
éclairé pour nous ' . » 

Du poste où il observait, avec une attention sympa- 
thique et anxieuse, les vicissitudes du Mouvement 
d'Oxford, Wiseman ne laissait pas d'apercevoir par 
quelles raisons ces âmes, si proches de la vérité, cher- 
chaient à se soustraire à l'obligation de consommer leur 
conversion. 11 en était vivement préoccupé. Quelque 
désireux qu'il fût de ménager Newman et ses amis» 
de ne pas contrarier leur campagne, de rendre justice 
à leurs intentions, il ne pouvait laisser croire au'il 
tenait leurs ajournements pour justifiés. Dans ses lettres 
aux laïques catholiques qui lui servaient d'intermé- 
diaires avec Oxford, il déclarait ne pouvoir s'imaginer 
que la divine Sagesse permît aux tractarians romanisants 
de rester dans le schisme pour y faire du bien ; il les 
mettait en garde contre l'illusion, qui leur faisait croire 
que Newman avait reçu, soit par une sorte d'illumi- 
nation intime, soit par la constatation de l'action de la 
grâce autour de lui, une indication providentielle de 
demeurer dans l'Eglise d'Angleterre; et surtout il se 
refusait à promettre de ne pas solliciter de conversions 

1 Life and Lett. of Faber, p. 211 à 223. 



LA CRISE 273 

individuelles : un catholique lui paraissait avoir, en 
ces matières, des devoirs auxquels il ne pouvait man- 
quer; il ne lui était pas loisible de négliger, sous pré- 
texte d'on ne sait quelle voie extraordinaire de la Pro- 
vidence, l'occasion qui se présentait à lui de ramener 
une âme à l'unité ^ 

Ce fut ainsi qu'à la fin de 1842 Wiseman, prêta les 
mains à une conversion qui fit alors assez grand bruit, 
celle du révérend Bernard Smith, recteur de Lea- 
denham, ancien fellow de Magdalen. Celui-ci, gagné 
depuis plusieurs années aux tendances catholiques du 
Mouvement, s'était trouvé récemment en rapport avec 
les prêtres d'Oscott et avait été surpris de les trouver 
tout autres que, sous l'empire de vieilles préventions, 
il se les était figurés. En même temps, son propre 
évêque, en réprouvant comme entachées de romanisme, 
les pratiques dont il usait dans son ministère paroissial, 
semblait lui signifier qu'il y avait incompatibilité entre 
ses croyances et l'Eglise d'Angleterre; un tel procédé 
n'était pas pour raffermir sa fidélité. Newman, informé 
de son trouble, lui écrivit pour le détourner de se joindre 
à l'Eglise de Rome, non certes en cherchant à déprécier 
cette Eglise, mais en insistant sur le devoir de rester 
là où la Providence l'avait placé ; il l'invita même à 
venir à Littlemore. Smith déclina l'invitation, et, au 
contraire, se rendit à Oscott, où, après une retraite 
dirigée par Wiseman, il fit son abjuration. La « séces- 
sion » d'un clergyman était alors chose rare, et l'émoi 
fut vif parmi les anglicans. L'évêque de Lincoln, dont 

1 Life and Times of Card. Wiseman, t. I, p. 415 à 419. 

18 



274 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

dépendait la paroisse de Smith, songea un moment à 
le faire condamner à la prison pour avoir abandonné sa 
cure. Les protestants s'en prirent aux traclarianSy 
particulièrement à Newman : ils lui reprochèrent d'être 
de connivence avec le transfuge et, dans certains 
journaux, l'accusèrent de lui avoir conseillé de garder 
sa cure après son abjuration : nouvelle preuve, à leurs 
yeux, de cette dishonesty dont ils prétendaient marquer 
Newman et ses disciples. Informé que l'évêque de 
Lincoln avait accueilli et colportait cette accusation, 
Newman lui adressa une lettre de protestation attristée ; 
il n'y cachait pas combien de tels procédés contri- 
buaient à le détacher de l'Eglise d'Angleterre. « Croyez 
bien, Monseigneur, lui disait-il, qu'il y a des limites 
très précises au-delà desquelles les hommes tels que 
moi ne voudraient ni donner le conseil de conserver, 
dans l'Eglise anglicane, des fonctions élevées, ni les 
conserver eux-mêmes, et que le blâme dirigé contre 
eux, par tant de chefs de l'Eglise, influe considérable- 
ment sur ces limites ^ . » 



XII 



Smith, après tout, n'avait jamais été de l'intimité de 
Newman, et ce dernier pouvait se défendre d'avoir à 
répondre de lui. Il n'en était pas de même du jeune 
Lockhart. De famille écossaise, Lockhart était arrivé 
à Oxford, en 1839, peu disposé à s'embarrasser des 
questions religieuses et plus porté à chercher ses rela- 

i Apologia. 



LA CRISE 275 

tîons dans la partie frivole de la jeunesse universitaire ^ 
Bientôt, cependant, l'exenriple de sa mère et de sa sœur 
déjà conquises au Mouvement 2, la lecture des Remains 
de Froude, les écrits de Pusey sur le baptême, le 
tract 90, et surtout l'assistance assidue aux sermons de 
Sainte-Marie, changèrent complètement la direction de 
son esprit. Une fois dans cette voie, il y avança plus 
vite que ses guides ; il ne tarda pas à laisser voir que 
l'anglicanisme ne suffisait pas aux besoins de son âme 
et que Rome l'attirait. Peut-être, à raison de son ori- 
gine écossaise, avait-il des attaches moins fortes que 
d'autres à l'Eglise d'Angleterre. 11 en voulait surtout à 
cette Eglise d'avoir négligé la confession et l'absolu- 
tion. A une heure de trouble, ayant demandé à un haut 
dignitaire qu'il croyait imbu des idées High Church 
de recevoir l'aveu de ses fautes, il le voyait se dérober, 
tout effaré -d'une demande si insolite. Il recourut alors 
à Manning, qui entendit sa confession et l'engagea à 
se retirer à Littlemore. Il s'y installa en 1842 : il avait 
alors vingt et un ans. Ebranlé lui-même, Newman 
était-il en mesure de raffermir celui dont on lui remet- 
tait la garde ? A Lockhart qui lui demandait « s'il était 
sûr de pouvoir donner l'absolution », il n'osait pas 
répondre affirmativement. « Pourquoi vous adressez- 

» Sur ces débuts de Lockhart, voir les Réminiscences publiées 
par ce dernier, dans le Dublin Review d'avril 1892, à l'occasion de 
la mort de Manning, et un article publié, en novembre 1893, dans 
le Month, sous ce titre : On the road to Rome. 

2 Retenues, pendant plusieurs années, dans l'anglicanisme, par 
l'influence de Manning, ces deux femmes devaient finir par se 
faire catholiques, la mère en 1845, la sœur en 1850 : celle-ci 
mourut religieuse franciscaine. 



276 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

VOUS à moi? lui disait-il. Demandez à Pusey '. » 11 ne 
s'en croyait pas moins tenu envers ceux qui le lui 
avaient confié de Tempêcher d'aller à Rome : il ne 
voulait pas surtout qu'une telle sécession se produisît 
à Littlemore. Il s'en expliqua avec son jeune hôte et 
le mit en demeure ou de s'engager à écarter toute idée 
de changement pendant trois ans, ou de quitter immé- 
diatement Littlemore. Comme Lockhart hésitait, New- 
man lui conseilla d'aller à Oxford, en causer avec Ward. 
L'entretien eut lieu au cours d'une promenade à travers 
les parcs et ne dura pas moins de trois heures : Ward 
insista sur la défiance que son jeune interlocuteur 
devait avoir de son propre jugement, en une matière 
aussi redoutable. De retour à Littlemore, Lockhart 
déclara à Newman avoir pris son parti d'attendre trois 
ans avant de faire aucun pas vers Rome 2. Il tint bon 
pendant une année, mais avec des perplexités crois- 
santes. Un religieux rosminien, le P. Gentili, qui se 
trouva alors en rapport avec lui, n'eut pas de peine à 
voir que, seule, la promesse faite à Newman empêchait 
sa conversion ; il l'engagea à faire une retraite de trois 
jours. Elle eut lieu dans la seconde quinzaine d'août 
1843. L'issue en fut son abjuration et son entrée au 
noviciat des rosminiens. 

La nouvelle de cette conversion surprit et mécontenta 
Newman. Il en informa aussitôt son évêque, en ayant 
soin de lui raconter l'engagement qu'il avait exigé de 
son hôte, et la façon dont celui-ci y avait manqué, 

1 W.-G. Ward and the Oxford Movement, p. 210. 
« Ibid. 



LA CRISE 277 

Mais, s'il se justifiait de tout soupçon de déloyauté 
envers son Eglise, il n'en était pas moins convaincu que 
désormais sa situation ecclésiastique n'était plus 
tenable, et il jugea le moment venu de résigner sa 
cure. On sait que cette pensée le travaillait depuis long- 
temps. « Tel est le scandale causé par cette affaire 
Lockhart, écrivait-il à Keble, que, bien que je ne m'en 
sente pas responsable, je ne pourrai tenir la tête haute, 
tant que j'aurai Sainte-Marie ^ » Il prévoyait d'ailleurs 
que Lockhart aurait des imitateurs. « Des gens que 
vous ne soupçonnez guère, écrivait-il à un autre ami, 
ou du moins que je ne soupçonnais pas, sont dans une 
voie presque désespérée. Réellement, nous pouvons 
nous attendre àtout^. » A peine connue, l'intention de 
Newman fut combattue par Pusey, par plusieurs autres 
de ses amis, par ses sœurs, qui pressentaient, avec 
alarme, une séparation plus complète encore. L'une de 
ces dernières lui rappelait tous « ces esprits habitués 
à guetter ses moindres mouvements, qui interpré- 
teraient sa démarche comme un commencement de 
rupture formelle avec l'Eglise 3 ». Elle lui transmettait, 
en même temps, la lettre suivante qu'elle venait de rece- 
voir d'une dame et dont l'accent de trouble et d'an- 
goisse était bien fait pour remuer le cœur de Newman : 

J'ai pensé que, parmi les opinions et les sentiments avec 
lesquels votre frère est appelé à sympathiser, ceux dont il 
entend le moins parler, qu'il connaît le moins et qui sont 

1 Lelt. and Corr., of J.-H. Newman, t. II, p. 422. 

2 Apologia. 

3 Lett. and Corr., t. Il, p. 418, 419. 



278 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

cependant les plus nombreux, sont ceux des gens qui vivent 
loin de lui, dispersés dans le pays, sans moyen de commu- 
niquer avec lui..., et qui pourtant ont été habitués à le 
regarder comme un guide. Ces gens ont un droit sur lui ; il 
a porté témoignage devant le monde, et ils ont reçu son 
témoignage; il a enseigné, et ils se sont efforcés d'être des 
pupilles obéissants... Il s'est chargé d'eux, et il ne peut plus 
s'en défaire. Ses paroles ont été dites en vain pour plusieurs, 
non pour eux... Il y a quelque chose d'assez triste et décou- 
rageant à être évité, regardé avec défiance par les voisins, 
par les amis, par le clergé; mais, tant que nous avons eu 
quelqu'un à qui nous confier et de qui recevoir instruction, 
nous l'avons supporté aisément. Il nous semblait que tout son 
qui partait de Littlemore et de Sainte-Marie nous parvenait 
jusqu'ici, et qu'il réconfortait beaucoup d'entre nous, aux 
jours de tristesse. Mais, si cette voix se tait, les paroles 
mêmes qu'elle a prononcées naguère perdront quelque 
chose de leur pouvoir. Nous aurons des pensées tristes en les 
lisant. Tel était notre guide, nous dirons-nous, mais il nous 
a laissés chercher nous-mêmes notre chemin ; notre cham- 
pion nous a abandonnés; notre homme de guet, dont le cri 
avait coutume de nous réjouir, ne se fait plus entendre *. 

Newman fut touché jusqu'aux larmes; il souffrait 
cruellement du chagrin qu'il causait aux âmes qui 
avaient eu confiance en lui. Il redoublait de tendresse 
émue dans ses réponses à sa sœur, sa « très chère », 
sa « très douce Jemmina ». Mais sa résolution n'était 
pas ébranlée. Il invitait sa sœur à avoir foi dans 
les motifs qui le faisaient agir ; il ne lui cachait pas 
d'ailleurs que son parti était déjà arrêté depuis plu- 
sieurs mois*. C'est, en effet, que l'incident Lockhart 

i Lett. and Corr., t. II, p. 420, 421. 
« Ibid., t. II, p. 421, 422. 



LA CRISE 279 

n'était que l'occasion de sa retraite : la cause en était 
plus lointaine, plus profonde. Cette cause, il se déter- 
mina à la dévoiler à J.-B. Mozley, dans une lettre sur 
laquelle il mettait lui-même cette note : Conftdeniielle. 
« En réalité, lui écrivait-il, ce n'est ni un sentiment 
personnel, ni un ennui, sous l'empire duquel j'agis. Je 
crois pouvoir vous parler ouvertement, — cequej'aifaità 
très peu de personnes, — et vous dire la vraie cause... La 
vérité est donc que je ne suis pas un assez bon fils de 
l'Eglise d'Angleterre, pour pouvoir garder en con- 
science le bénéfice que je tiens d'elle. J'aime trop 
l'Eglise de Rome. Et maintenant, je vous en prie, 
brûlez ceci<. » A d'autres amis, s'il n'osait rien pré- 
ciser, il laissait tout entendre : « Je pourrais vous dire 
des choses très douloureuses, mandait-il à son cher 
Bowden ; mais, après tout, il vaut mieux ne pas aller 
au-devant de cette peine. Que peut-il arriver de pis? 
C'est qu'elle se réalise. Et que savons-nous si elle ne 
nous sera pas épargnée? Vous êtes si bon que, parfois, 
en vous quittant, je suis ému presque jusqu'aux larmes, 
et ce me serait un soulagement que de pleurer à la 
fois sur votre bonté et sur ma dureté. Je ne crois pas 
que personne ait jamais eu des amis aussi bons que les 
miens 2. » Dans une lettre à Tune de ses sœurs. M" Tho- 
mas Mozley, il s'exprimait ainsi : « Je désespère telle- 
ment de l'Eglise d'Angleterre, et je suis si évidem- 
ment rejeté par elle ; d'autre part, je suis si attiré vers 
l'Eglise de Rome, que je juge plus sûr^ au point de vue 

1 Lett. and Corr., t. II, p. 423. 

2 Ibid., t. II, p. 425. 



280 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

de l'honnêteté, de ne pas conserver mon bénéfice... Je 
ne pourrais plus, sans hypocrisie, me présenter comme 
un docteur et un champion de notre Eglise. Très peu de 
personnes savent cela, à peine une à Oxford, James 
Mozley. Je pense que ce serait cruel et troublant de 
le dire aux autres. Ma chère Harriett, il vous faut 
apprendre la patience, comme nous tous, et la rési- 
gnation à la volonté de Dieu ' . » 

Sa résolution prise, Newman en précipite l'exécu- 
tion. Dès le 18 septembre 1843, il va, à Londres, signer 
sa démission. Le 24, il remonte, une dernière fois, dans 
la chaire de Sainte-Marie, à Oxford ; son discours est 
d'un accent particulièrement ému et grave, mais sans 
allusion à sa retraite. C'est le lendemain, à Littlemore, 
qu'il fait réellement ses adieux à ses auditeurs angli- 
cans. Les amis sont venus nombreux, beaucoup d'Oxford, 
bien que l'Université soit en vacances, quelques-uns de 
plus loin, comme Bellasis, accouru de Londres^. La 
petite église est toute fleurie, en l'honneur du septième 
anniversaire de sa consécration; les fleurs recouvrent 
notamment la tombe de la mère de Newman. Quand 
celui-ci monte en chaire, un silence mêlé d'une sorte 
de crainte remplit l'église : chacun comprend qu'il va 
se passer quelque chose de très grave et de très solen- 
nel. L'orateur a pris comme sujet la séparation des 
amis, the parting offriends. Sa voix est basse, parfois 
un peu hésitante, avec de longues pauses où il semble 



1 Utt. and Corr., t. II, p. 425, 426. 

2 Bellasis a écrit à M" Bellasis un récit ému de cette journée 
(Memorials of M. Serjeant Bellasis, p. 62 à 65.) 



LA CRISE 281 

faire effort pour se contenir, et pourtant toutes les 
paroles sont distinctement entendues. Il passe en revue 
les scènes d'adieu racontées par la Bible, entre autres 
celle de David et de Jonathan . On devine, à l'accent de ses 
paroles, l'angoisse de son âme, le douloureux ressen- 
timent des traitements qui l'obligent à se retirer, la 
détresse où le réduit la ruine de tant d'espérances. A 
la fin, il éclate en une plainte déchirante à l'adresse de 
cette Eglise qu'il a tant aimée et qui le rejette : 

ma mère, ma mère ! D'où vient que tant de belles 
choses ont été versées sur toi et que tu ne peux pas les 
garder? D'où vient que tu portes tes enfants et que tu n'oses 
pas les avouer? Pourquoi n'as-tu pas l'habileté d'utiliser 
leurs services, ni le cœur de te réjouir dans leur amour? 
Pourquoi tout ce qu'il y a de généreux dans le propos, de 
tendre et de pénétrant dans la dévotion, tes fleurs et tes 
promesses, tombe-t-il de ton sein et ne trouve-t-il aucun 
asile dans tes bras? Qui t'a marquée de cette note, d'avoir 
« des entrailles qui avortent et des mamelles desséchées », 
d'être étrangère à ta propre chair et d'avoir l'œil cruel à 
tes petits ? Tes enfants, le fruit de tes entrailles, qui t'aiment 
et voudraient travailler pour toi, tu les regardes avec crainte, 
comme un présage de malheur, ou bien tu les as en aver- 
sion, comme une ofTense, ou, au mieux, tu ne fais que les 
supporter, comme s'ils n'avaient droit qu'à ta patience... 
Tu les fais « se tenir, tout le jour, oisifs »; c'est à cette con- 
dition que tu les supportes. Ou bien tu les invites à aller là 
où ils seront mieux reçus, ou tu les vends pour rien à 
l'étranger qui passe. Et, avec tout cela, où veux-tu donc en 
venir à la fin? 

En terminant, cependant, l'orateur se dégage de ces 
souvenirs amers ; il se retourne, avec une pensée d'une 



282 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

mélancolie plus douce, vers les fidèles qui l'entourent 
pour la dernière fois : « Et maintenant, leur dit-il, mes 
amis, mes chers amis {ici une longue pause) ^ si vous avez 
connu quelqu'un qui, par son enseignement, par ses 
écrits, par sa sympathie, vous a aidés ou a paru vou? 
comprendre, sentir avec vous, oh! mes amis [ici encore 
une longue pause) ^ souvenez-vous de lui et priez pour 
lui ^ » Tous pleuraient, excepté l'orateur, raconte un 
témoin. Descendu de la chaire, Newman vient recevoir 
la communion, puisse tient à l'écart. C'est Pusey qui 
continue l'office, mais les larmes l'obligent souvent à 
s'arrêter. 

La cérémonie finie, chacun quitte Littlemore profon- 
dément ému et troublé, avec le sentiment plus ou 
moins net que tout un passé et quel passé ! est défini- 
tivement clos. « Je rentre le cœur brisé, écrit l^usey le 
soir; le sermon était du pur Newman... La foule san- 
glotait sans contrainte. Si nos évéques savaient seule- 
ment quels cœurs fidèles, dévoués au service de Notre- 
Seigneur dans cette Eglise, ils sont entrain de briser ^ ! » 

1 J'emprunte pour cette fin du sermon le compte rendu écrit 
sur le moment même par Beliasis. {Memorials of M. Serjeant 
BeZtew, p. 64,65). 

^ Life of Pusey, t. II, p. 374 et suiv. Le chanoine Scott Hol- 
land a pu écrire récemment, à propos de ce sermon, que la lit- 
térature anglaise ne connaissait pas d'adieu plus pathétique et 
que « l'écho en sonne pour toujours aux oreilles de tous ceux qui 
ont aimé John Henry Newman. •» {Life and Lett. of Dean Cfiurch, 
p. 208.^ 



CHAPITRE V 

LE DÉNOUEMENT 
(i843-1845) 



I. Emotion causée par la retraite de Newman. Sa conversion 
devait cependant se faire attendre encore pendant deux ans. 
Raisons de cette attente. Use dégoûte de toute action publique. 
Il souffre de la perplexité et de la tristesse de ses amis. Ses 
rapports avec Keble, avec Pusey. Mort de la fille de Pusey. 
Celui-ci traduit des livres de dévotion catholique et se refuse 
à attaquer l'Eglise romaine. — II. Ward publie V Idéal d'une 
Eglise chrétienne. Controverses soulevées par les doctrines har- 
diment romanistes de ce livre. Les chefs de Collèges le défèrent 
à la Convocation et veulent, en même temps, faire édicter un 
nouveau test, ou au moins censurer le tract 90. Séance de 
la Convocation. Ward est condamné, mais l'autre mesure est 
arrêtée par le veto des Proctors. Oakeley suspendu par la cour 
des Arches. — III. Effet de la condamnation de Ward sur 
Newman. 11 étudie la théorie du Développement de la doctrine 
chrétienne et se met à écrire un Essai sur ce sujet. Il avertit 
ses amis de sa prochaine conversion. Accueil fait à cette nou- 
velle. Newman dans la communauté de Littlemore. Il persiste 
à se tenir à l'écart des catholiques. Wiseman envoie Smith à 
Littlemore. — IV. Conversions de Ward et de plusieurs autres 
disciples de Newman. Newman se décide et appelle le P. Domi- 
nique. L'abjuration. L'impression produite. Nombreuses conver- 
sions. Les vieux amis de Newman ne le suivent pas. Entrevue 
de Newman et de Wiseman. Newman quitte Littlemore et 
Oxford. 



L'émotion produite par le sermon d'adieu de Newman 
ne demeura pas renfermée dans Littlemore. Vingt-cinq 
ans plus tard, un témoin, qui n'était cependant pas de 



284 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

ses disciples, gardait encore tout vivant « le sou- 
venir du douloureux désarroi, de Fespèce de pause 
effrayante dont on eut l'impression, à Oxford, quand 
cette voix se tut et qu'on sut qu'on no l'entendrait plus » . 
« Ce fat, ajoutail-il, comme si, au-dessus d'un homme 
agenouillé dans le silence de quelque vaste cathédrale, 
la grande cloche, sonnant solennellement, venait tout 
à coup à se taire ^ » L'idée générale était que cette 
retraite présageait une prochaine sécession et, de l'avis 
de tous, on ne pouvait exagérer la gravité du coup 
qui serait ainsi porté à l'Eglise d'Angleterre. « Hélas ! 
hélas! écrivait aussitôt Gladstone à Manning, mon pre- 
mier mouvement est de dire : « Je chancelle comme un 
« homme ivre et je ne sais plus où j'en suis 2. » Ceux 
mêmes qui n'appartenaient pas à l'école tractarienne 
n'en sentaient pas moins l'immensité de la perte. Dans 
une lettre écrite sur le moment, Stanley rapportait 
l'émoi de tout le monde pensant d'Oxford : « On ne 
parle que de cela dans les conversations privées, 
disait-il, car on n'ose pas en parler en public. >: Il ajou- 
tait : « Pour quiconque a été accoutumé à regarder 
Arnold et Newman comme les deux grands hommes de 
l'Eglise d'Angleterre, la mort de l'un et la sécession 
de Fautre ne peuvent être qu'un signe de fatal augure, 
comme ce bruit de départ de chariots qui fut entendu 
la veille de la chute du temple de Jérusalem 3. » 

On ne se trompait pas en croyant Newman perdu 

1 Studies in Poetry and Philosophy, par le principal Shairp, 
p. 255. 

2 Life of Card. Manning, par Purcell, t. I, p. 242. 
8 Life of Stanley, t. I, p. 332. 



LE DENOUEMENT 285 

pour ranglicanisme ; on se trompait en croyant sa séces- 
sion très prochaine. Il désespérait de son Eglise, 
doutait chaque jour davantage qu'elle fût une branche 
de l'Eglise catholique, était, au contraire, de plus en 
plus disposé à voir la véritable Eglise dans l'Eglise de 
Rome, et cependant n'en concluait pas à l'obligation 
de s'y joindre. Pour faire ce dernier pas, le doute ne 
lui suffisait point ; il voulait une certitude dont il ne se 
sentait pas en possession ^. Les variations de ses con- 
victions passées le portaient d'ailleurs à se défier de 
soi. « La difficulté pour moi, a-t-il écrit plus tard, était 
ceci : J'avais été grandement trompé; comment pou- 
vais-je être sûr de ne pas l'être une seconde fois ? Quelle 
preuve avais-je que je ne changerais pas encore, 
lorsque je serais devenu catholique? J'avais toujours 
cette appréhension, tout en croyant qu'un temps vien- 
drait où elle se dissiperait 2. » L'apostasie, survenue à 
la fin de 1843, d'un converti récent, Sibthorpe, ne 
semblait-elle pas un argument contre toute démarche 
précipitée? 

Cet état d'attente et d'incertitude devait se prolonger 
pendant deux ans. Quelques-uns en ont été surpris et 
parfois mal impressionnés. On leur répondrait volon- 
tiers, avec Newman lui-même, par ces paroles de saint 
Augustin : « Que ceux-là soient sévères qui n'ont pas 
connu les difficultés qu'on éprouve à distinguer l'erreur 
de la vérité et à trouver le vrai chemin de la vie au 



i Lett. and Corr ofJ.-H. Newman, t. II, p. 425. — Lettres du 
14 et du 25 octobre 1843, citées dans YApolorjia. 
2 ApoLogia. 



286 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

milieu des illusions du monde. » Plus les convictions 
de Newman avaient été profondes et gardaient de 
racines non seulement dans son intelligence, mais dans 
son cœur, plus il avait peine à s'en détacher. 11 n'était 
pas jusqu'à la coutume qu'avait son esprit subtil et 
pénétrant d'envisager toutes les faces des questions 
qui ne lui rendît plus difficile de conclure. Et puis ne 
peut-on pas deviner une raison providentielle à ce 
retard? N'importait-il pas à l'effet produit sur les autres 
âmes que Newman eût visiblement épuisé tous les 
moyens de résistance avant de se rendre ? La prolon- 
gation de son examen n'était-elle pas une preuve 
du sérieux, de la sincérité qu'il y apportait? Ce n'est 
donc certes pas avec un esprit de critique, c'est au con- 
traire avec un sentiment de respect ému qu'il convient 
de considérer le drame prolongé de cette âme, son effort 
pénible, lent, mais persistant, pour se dégager de 
l'obscurité qui l'enveloppe encore et pour faire son 
ascension graduelle vers la lumière qu'elle entrevoit à 
l'horizon. 

Après la résignation de sa cure, Newman ne quitta pas 
l'ermitage de Littlemore et continua d'y vivre en compa- 
gnie de quelques jeunes disciples. S'il avait renoncé à toute 
fonction ecclésiastique, il se considérait comme étant 
toujours en communion laïque avec l' E glise d' A n gleterre, 
assistait aux offices dans la chapelle du village, évitait 
toute relation avec les catholiques et s'abstenait des 
pratiques qui, comme l'invocation des saints, lui parais- 
saient caractéristiques de leurs croyances. Toutefois 
il était bien obligé de s'avouer qu'il v était en train de 



LE DENOUEMENT 287 

changer ». Quand il se rendait à Oxford, il « ne s'y 
trouvait plus à sa place », et il lui semblait que 
chaque chose lui disait : « Ceci n'est pas ta demeure. » 
11 notait aussi en lui une sensibilité plus grande qu'autre- 
fois ; il ne pouvait lire une vie de saint sans avoir les 
larmes aux yeux^ Plus que jamais, il se donnait à la 
prière, à la méditation. Son austérité croissante lui at- 
tirait les observations de son médecin 2. Sa volonté était 
de se mettre sous la main de Dieu et d'attendre de lui 
Tindication de ce qu'il devait faire. Comment lui vien- 
drait cette indication ? A quelle occasion ? Sous quelle 
forme ? 11 l'ignorait et se tenait aux aguets. Un de ses 
plus chers amis de la première heure, Bowden, était 
alors gravement malade. Le voyant près de sa fin, il 
se demanda s'il devait lui faire part de ses doutes et 
l'aider à examiner sa propre croyance ; il ne le fît pas. 
par crainte de troubler une àme de bonne foi, sans être 
en mesure de lui apporter une certitude. Mais il gardait 
quelque espérance que les derniers jours de son ami 
lui apporteraient à lui-même quelque lumière ; il n'en 
fut rien. « Je pleurai amèrement sur son cercueil, écri- 
vait-il sur le moment, en pensant qu'il me laissait 
encore dans les ténèbres, sans me dire quel était le 
chemin de la vérité et ce que je devais faire pour 
plaire à Dieu et accomplir sa volonté. » « Quand 
on voit, disait-il encore à ce propos, une fin aussi 
bénie couronner la vie si pure d'un homme qui 
vivait réellement des pratiques de notre foi anglicane 

1 Lelt. and Corr. of J.-H. Newman, t. II, p. 435. 

2 Ibid., t. Il, p. 439. 



288 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

et y puisait sa force..., il est impossible de ne pas s'y 
arrêter du moins comme dans une sorte de zoar^ de 
lieu de refuge et de repos momentané, placé là, à cause 
des aspérités du chemin. » Il ajoutait, il est vrai^ 
aussitôt : « Puissions-nous seulement nous tenir en 
garde contre une sécurité illégitime. » Et il affirmait à 
un autre correspondant « qu'en présence du souvenir 
de son ami le témoignage énergique de sa raison en 
faveur de Rome demeurait ce qu'il était < ». Dans des 
lettres datées de quelques semaines plus tard, il se 
déclarait convaincu « que son Eglise était en état de 
schisme, que son salut personnel dépendait de son 
union à l'Eglise de Rome », que cette union se ferait 
un jour ou l'autre, et cependant il ajoutait : « Humai- 
nement parlant, il n*y a pas à craindre que je quitte 
notre rivage avant longtemps... Ce qui me retient 
encore est ce qui me retient depuis longtemps : la crainte 
d'être sous l'empire d'une illusion... Mon intention, si 
rien de nouveau ne survient en moi, ce que je ne puis 
prévoir, est de rester tranquillement dans le statu quo 
pendant un temps considérable 2. » 

Dans l'état d'incertitude et d'évolution de ses 
croyances, Newman se sentait peu disposé à entrer en 
communication avec le public. S'il poursuivait l'impres- 
sion des anciens sermons de Sainte-Marie, il ne se 
dissimulait pas que ces sermons parlaient de la situation 
de son Eglise, avec plus de confiance qu'il n'en ressen- 
tait maintenant ; ^< mais, ajoutait-il, je pense que c'est 

i Lettres de septembre 1844. {Apologia,) 
* Lettres de novembre 1844. {Ibid.) 



LE DENOUEMENT 289 

bien et que je ne dois pas m'inquiéter de paraître incon- 
sistant. » Il avait eu l'idée, en 1843, de faire faire, sous 
sa direction, une série de Vies des Saints anglais ; des 
amis de nuances diverses lui avaient promis avec 
empressement leur concours. Mais, quand on en vint à 
l'exécution, quand parut notamment, en 1844, la Vie de 
saint Etienne Harding par Dalgairns, le reproche de 
romanisme s'éleva de toutes parts. Des amis, comme 
Gladstone, Pusey, s'en firent l'écho. Hope Scott 
demanda si l'on ne pourrait pas commencer par des 
vies moins romaines. « Mais il n'y en a pas, répondit 
Newman ; toutes fourniront matière à la même accusa- 
tion. » Devant ces plaintes, toute, foisil renonça à toute 
entreprise collective, et le public fut informé que les Vies 
publiées à l'avenir le seraient sous la responsabilité 
exclusive de chaque auteur. Un petit nombre parurent 
dans ces conditions <. De cet incident, Newman conclut 
que « l'Eglise anglicane ne pouvait pas porter la vie de 
ses saints [bear the lifes of her saints)» y et il ne cachait 
pas que cette nouvelle constatation ne contribuait pas 
à raffermirune foi déjà si ébranlée^. 

Dégoûté définitivement, par une telle expérience, de 
toute action publique, Newman résolut d'attendre dans 
le silence le résultat du travail intérieur de sa con- 
science. S'il n'avait eu à compter qu'avec soi, il eût sup- 
porté patiemment cette attente. Il croyait s'être aban- 

1 De ce nombre fut la vie de saint Wilfrid, par Faber, publiée 
en 1845. Son caractère très romain souleva beaucoup d'attaques 
et attira à l'auteur les représentations de Pusey et de Marriott. 
{Life and LetL. of F.-W. Faber, p. 223 à 228.) 

2 Mémoirs ofJ.-R. Hope Scott, t. II, p. 24 et sq. {Apologia.) 

19 



290 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

donné à la direction divine, ne sachant où il allait, mais 
convaincu que tout serait pour son bien. C'était tou- 
jours au sujet des autres qu'il avait ses plus grandes 
perplexités, au sujet de ses jeunes disciples qui lui en 
voulaient de les laisser sans direction, au sujet de ses 
vieux amis qui s'inquiétaient de l'ébranlement de sa foi 
dans r Eglise d'Angleterre. A l'un d'eux qui lui avait 
parlé des bruits qui couraient sur sa sécession pro- 
chaine ou possible, il répondait, le 31 octobre 1843 : 
« Votre lettre m'a arraché des soupirs plus nombreux, 
plus profonds que je n'en ai connu depuis longtemps... 
Je suis littéralement obsédé par ce terrible murmure 
que tant d'échos me renvoient et qui cause à mes amis 
le plus cuisant chagrina » A un autre, il écrivait, le 
21 février 1844 : « Je ne suis pas digne d'avoir des amis. 
Avec mes opinions que je n'ose pas toutes avouer, je 
me sens comme un coupable en présence d'autrui, bien 
que j'espère ne pas l'être. Les gens pensent, avec bonté, 
que j'ai beaucoup de choses à supporter extérieure- 
ment, — désappointement, calomnies, etc. Non, je 
n'ai à supporter que l'anxiété avec laquelle je ressens 
celle de mes amis à mon sujet. » Et plus tard, le 
16 novembre : « Je traverse l'épreuve qu'il faut traver- 
ser, et ma seule espérance est que chaque jour de dou- 
leur est une goutte retirée du calice que je dois inévi- 
tablement épuiser. Autant que je me connais, ma 
grande souffrance, c'est la perplexité, le trouble, l'effroi, 
le scepticisme que j'apporte à tant d'âmes, et la perte 
des sentiments bienveillants et de la bonne opinion de 
1 Lett. and Corr, ofJ.-HNewman, t. II, p. 431. 



LE DENOUEMENT 291 

tant de gens connus et inconnus qui m'ont voulu du 
bien... Pendant des jours entiers, j'ai senti littéralement 
une souffrance aiguë dans toute la région du cœur, et, 
par moment, toutes les douleurs du Psalmiste sem- 
blaient être les miennes ^ . » 

Ce ne sont pas ceux qui essayent d'argumenter avec 
lui qui, comme Manning et Gladstone, font effort pour 
lui démontrer les titres de l'Eglise d'Angleterre 2, qui 
embarrassent Newman. Ces contradictions l'affer- 
missent plutôt dans ses idées nouvelles. Il est ému, 
gêné, en face de ceux qui ne cherchent à le retenir que 
par un redoublement d'affection. Keble, par exemple, 
dans ses lettres, lui laisse voir une tristesse inaccoutumée 
dans cette âme naguère si sereine, une sorte de décou- 
ragement humilié et repentant; on eût dit qu'il se 
reprochait d'avoir contribué à ouvrir, sans les avoir 
préalablement explorées, ces voies nouvelles dont 
l'issue devenait si inquiétante, et d'avoir été, en cette 
circonstance, « l'aveugle qui conduit des aveugles » , 
mais, chez lui, nulle prétention de disputer ; au con- 
traire, la réserve modeste d'un homme qui ne se croit 
pas en situation d'en remontrer à son interlocuteur, le 
souci de ne rien dire qui puisse le chagriner ou le trou- 
bler, et surtout le besoin de se montrer d'autant plus 
tendre, plus confiant, qu'il sent son ami plus blâmé et 
plus affligé. Le seul procédé par lequel il tente d'agir 
sur lui, c'est de lui rappeler « combien de centaines, de 
milliers de personnes sympathisent avec lui et sentent 

ï Apologia. 

a Life of Manning, par Purcell, t. I, p. 242 à 259. 



292 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oxFORD 

lui devoir tout ce qu'elles sont* ». « Je puis, ajoute- 
t-il, parler pour Tune, de science certaine. Vos ser- 
mons m'ont mis dans la voie, et votre ministère récon- 
fortant m'a aidé au-delà de toute mesure. C'est mon 
expérience propre, et, partout où je vais, est quelqu'un 
pour qui vous avez été un canal d'indicible bénédiction. 
Vous ne devez pas avoir d'amertume, car je sens cela 
mieux que je ne puis vous le dire, et je suis sûr que 
l'air même de l'Angleterre, tout autour de vous, dirait 
la même chose, s'il pouvait avoir une voix. Ces hommes 
ont eu de vous une aide inexprimable, et c'est mainte- 
nant leur tour de vous aider avec leurs prières et leurs 
bons souhaits 2... » 

Pusey ne se hasarde pas davantage à engager une 
controverse avec un esprit dont la perspicacité mobile 
et subtile le déroute et l'inquiète. Mais, disposé à croire 
que le trouble de son ami tient surtout à la façon dont 
il a été traité par ses coreligionnaires, il s'applique à 
en effacer Tamertume, multiplie les témoignages de 
tendresse et, sans discuter sur les doctrines, se borne à 
suggérer des pensées de haute piété. Newman ne veut 
pas laisser son ami dans cette idée que son ébranle- 
ment vient d'une susceptibilité blessée ; il lui indique 
clairement que ce sont ses croyances qui se modifient. 
« La conviction a grandi en moi, lui écrit-il, et mainte- 
nant elle est très forte, que nous ne faisons pas partie de 
l'Eglise catholique. » Il se préoccupe sans doute du 
chagrin qu'un tel aveu va causer à son ami : « Mais il 

1 John Keble, par Lock, p. 124, 125, 141 à 144. 

2 Lettre de novembre 1844. [Ibib., p. 123.) 



LE DENOUEMENT 293 

est impossible, ajoute-t-il, qu'il vous prenne tout à fait 
à rimproviste. » Si ému que soit Pusey de cette révéla- 
tion, elle ne suffit pas à détruire sa confiance : « J'ai 
une telle conviction, répondit-il à Newman, que vous 
êtes sous la conduite de Dieu, que, malgré tout, je 
regarde joyeusement l'avenir ; je suis sûr que tout ira 
bien, j'entends pour notre pauvre Eglise et pour 
vous*. » 

C'est d'ailleurs sur Newman que, dans les épreuves 
de sa vie privée, Pusey continue à s'appuyer. Ce que 
celui-ci avait été pour lui, en 1839, lors de la mort de 
sa femme, il l'est, en avril 1844, lors de la mort de sa 
lille aînée, cette délicate et pieuse Lucy, dont ce même 
Newman a écrit : « Elle était une sainte. » Malgré sa 
santé fragile, elle avait résolu de se vouer, dans le 
célibat {in a single life), au soin des malades et des 
pauvres, s'associant ainsi au désir de son père de res- 
taurer dans l'anglicanisme les couvents de religieuses. 
Elevée par sa mère dans la vénération de Newman, 
elle le considérait comme son père spirituel. Pusey, 
rendant compte à ce dernier de la maladie de sa fille 
et des admirables sentiments qu'elle y témoignait, lui 
écrivait : « Elle était l'enfant de vos livres {She was a 
child ofyour writings). » Et il ajoutait : « Dieu vous le 
rendra, mon cher ami ; voici, dans ma famille, le 
second lit de mort où je puis sentir quelles bénédictions 
vos sermons et votre affection ont été pour les miens. » 
Enfin, quand la séparation est accomplie, c'est dans le 
cœur de Newman que le malheureux père trouve con- 

1 Life of Pusey, t. Il, p. 380 à 382. 



294 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

solation à s'épancher : « Que le nom du Seigneur soit 
béni ! lui écrit-il. L'enfant de vos sermons a été acceptée 
par Dieu, et elle est en paradis. » Puis, après de dou- 
loureux détails sur l'agonie : « Soudain ses paupières 
s'ouvrent toutes grandes, et je n'ai jamais rien vu 
comme le regard fixé par elle sur des objets invisibles 
pour nous. J'étais sûr qu'elle voyait Notre-Seigneur... 
Après que ce regard eut duré quelque temps, elle se 
tourna vers moi, et alors passa, sur ses lèvres, un sou- 
rire céleste, si plein d'amour aussi. En un instant, il 
changeait toute ma douleur en joie. On eût dit que, 
déjà en paradis, elle m'invitait à l'y rejoindre. » C'est 
de Newman que Pusey prend avis sur l'épitaphe, d'une 
saveur toute catholique, qu'il a rédigée pour sa chère 
morte : Puellajam in votis Christo desponsata*. 

Cette sorte de communion devant une tombe a-t-elle 
ranimé les illusions de Pusey? Moins que jamais, il 
parvient à se rendre compte qu'un changement radical 
s'est produit dans les croyances de son ami. Comme 
aux jours passés, il veut le consulter sur les actes de 
son ministère ecclésiastique. Newman se voit obligé, 
en août 1844, de lui écrire sur ses sentiments à l'égard 
de l'Eglise anglicane, en termes d'une netteté presque 
brutale. « Cette fois, répond Pusey, je ne ferme pas les 
yeux. » Dans son trouble, il se compare au marin sur 
un navire en détresse. « Il me semble, ajoute-t-il, que 
les eaux se soient amoncelées de chaque côté, et cepen- 
dant j'ai foi que nous sommes Israël et non l'armée de 
Pharaon, et que ces eaux ne tomberont pas sur nous 

1 Life of Pusey, t. Il, p. 385, 386. 



LE DENOUEMENT 295 

Je puis à peine faire quelque chose ou prendre intérêt 
à quoi que ce soit. Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit 
ainsi... J'ai comme l'impression que je suis en train de 
bâtir avec une mine sous les fondations ^ » Et cepen- 
dant, si rude que soit le coup pour Pusey, il ne paraît 
pas que l'effet en soit durable. Quelques mois plus tard, 
à la fin de 1844, il écrit à quelqu'un qui l'a interrogé . 
a Vous avez tout à fait raison de croire que Newman 
n'a aucun sentiment qui tende à le séparer de nous ; 
toutes ses sympathies sont pour notre Eglise^. » 

Plus Pusey souffre et s'inquiète, plus il sent le besoin 
d'alimenter et de développer sa dévotion. Fait curieux, 
cet homme, si réfractaire à toute tentation romaine, se 
met, pour cette dévotion, à l'école de Rome. Au chevet 
de sa fille mourante, il lui lit des livres de saint Fran- 
çois de Sales ; pendant son agonie, il lui suggère la 
prière de saint Ignace : Anima Christi^ et des invo- 
cations à la Sainte Face. 11 a entrepris, depuis quelque 
temps, sous ce titre : Devotional Library^ la publica- 
tion d'ouvrages catholiques traduits et adaptés par lui 
à l'usage des anglicans, tels que les Guides pour VAvent 
et le Carême d'Avrillon ; le Fondement de la vie spiri- 
tuelle, par Surin le; Combat spirituel, par Scupoli; la 
Vie de Notre-Seigneur, par saint Bonaventure, sans 
compter de petits manuels sur la dévotion à la Passion, 
à l'Eucharistie, etc. Dans les préfaces de ces livres, il 
parle favorablement des doctrines de saint Ignace de 
Loyola, recommande la confession et les mortifications 

1 Life of Pusey, i. II, p 407. 

2 Ibid.,i. II, p. 443. 



296 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

corporelles. C'est pour lui un regret de ne connaître 
qu'imparfaitement tout ce qu'ont publié, sur ces ma- 
tières, les auteurs catholiques étrangers ; en sep- 
tembre 1844, il écrit à Hope Scott qui voyage sur le 
continent, de s'informer des ouvrages ascétiques, ita- 
liens ou allemands, qui pourraient être ajoutés à sa 
collection; il l'invite, par la même occasion, à demander 
aux prêtres, directeurs de conscience, des renseigne- 
ments sur l'usage des pénitences corporelles, notam- 
ment de la discipline dont il désire avoir un spécimen ^ 
En fait, les publications de Pusey ont aidé plusieurs 
âmes à se rapprocher de la vraie foi ; elles les ont en 
quelque sorte acclimatées à la piété catholique. De ce 
résultat, on a plus d'un témoignage ^. Pusey n'avait 
pas idée que rien de semblable pût se produire. Vers 
la fin de 1843, il avait consulté Newman sur ses publi- 
cations catholiques et, en particulier, sur l'idée qu'il 
avait de traduire le bréviaire. Newman s'était cru, en 
loyauté, obligé de l'avertir qu'une telle œuvre ache- 
minerait les esprits vers Rome. « Je ne pense pas, 
disait-il, que notre système puisse la porter. C'est 
comme si l'on voulait coudre une pièce d'étoffe neuve à 
un vieux vêtement. » Pusey n'avait pas eu égard à une 
objection qu'il ne comprenait pas. Il faudra, pour lui 
faire suspendre plus tard ces adaptations, une sorte de 
soulèvement de l'opinion anglicane et l'intervention 
des évêques. 



1 Memoirs of J.-R. Hope Scott, t. II, p. 45. 
' Voir, par exemple, Some Side-Lights on the Oxford Movement, 
par Minima Parspartis, p. 8, 9, 263. 



LE DENOUEMENT 297 

Pusey tenait d'ailleurs à honneur de ne pas so laisser 
aller contre TEglise romaine, à Tirritation que susci- 
taient, chez plus d'un high churchman, les menaces de 
sécession ; loin de considérer cette Eglise comme l'enne- 
mie, il y voyait une alliée, et il adressait des représen- 
tations à ceux de ses amis qui comparaient les séduc- 
tions de Rome à celles de Satan et de l'Antéchrist ^ 
Vainement, lui disait-on qu'il s'exposait ainsi à des 
soupçons, il ne s'en troublait pas^. Cette conduite 
contrastait avec celle de Manning qui jugeait, au con- 
traire, nécessaire de donner des gages à l'opinion 
protestante inquiète et qui, à la fin de 1843, quan'd les 
esprits étaient encore troublés de la récente démission 
deNewman, prêchait à Oxford, dans la chaire même de 
Sainte-Marie, le «sermon du 5 novembre», commé- 
moratif du complot de Guy Fawkes : il y attaquait 
violemment le papisme, en même temps qu'il exaltait 
la Réforme. Le fait fut jugé sévèrement, dans le monde 
tractarien, par Keble, par Pusey, et l'orateur, s'étant 



1 Pusey écrivait à l'un de ces high churchmen: «Je suis effrayé 
de vous voir appeler Rome l'Antéchrist ou son précurseur. Je 
crois que l'Antéchrist sera inûdèle et sortira de ce qui s'appelle 
soi-même le protestantisme, et que Rome et l'Angleterre ne feront 
qu'un pour s'y opposer... Je pense que les sectes voient plus loin 
que vous, quand elles classent ensemble le papisme et le 
puseyisme, c'est-à-dire que les Eglises et ce qui admet la sou- 
mission à une autorité seront d'un côté, les sectes et le juge- 
ment privé, de l'autre... Je désire que vous ne vous laissiez pas 
entraîner par vos craintes du papisme. Pendant ce temps, l'enne- 
mi (l'hérésie de toutes sortes, erreur, incrédulité) prend pos- 
session de notre citadelle. Notre vraie bataille est avec l'infidé- 
lité, et c'est de cela que Satan cherche à nous détourner.» {Lift 
of Pusey, t. II, p. 447. — Voir aussi Ibid., p. 454-456.) 

2 Ibid., t. II, p. 456, 457. 



298 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

présenté le lendemain à Litilemore, pour voir Newman 
et lui expliquer sa conduite, n'y fut pas reçu^. 



II 



L*un des effets de la retraite de Newman était de 
mettre en quelque sorte la bride sur le cou aux ardents 
du tractarianisme, à ceux qu'on appelait le parti 
extrême. Ward entre autres avait garde de ne pas en 
profiter. La hardiesse provocante de ses écrits faisait 
naturellement scandale chez les tenants du vieux parti 
High Church. L'un d'eux, Palmer, ayant vainement 
demandé à Newman un désaveu, se décida à publier, 
à la fin de 1843, une brochure où il protestait, avec 
une sévérité attristée, contre le romanisme dont fai- 
saient étalage des membres de l'Eglise d'Angleterre ^ 
Ward fit tête à l'attaque. Privé de son organe accou- 
tumé, le Brilish Critic^ que l'éditeur effrayé venait de 
suspendre, il entreprit, lui aussi, d'écrire une brochure 
qui, en quelques mois, devint, sous sa plume féconde 
et hâtive, un gros volume de six cents pages, lourd, 
désordonné, indigeste, mais substantiel, puissant et 
surtout animé d'une rare ferveur morale. Il parut, en 
juin 1844, sous ce titre : V Idéal d'une Église chrétienne^ 
considéré par rapport à la pratique existante. Après 
avoir établi quel était cet idéal, l'auteur montrait àquel 
point l'Eglise d'Angleterre en était loin, flétrissait les 

1 Life ofCard Manning, t. I, p. 241 à 253. 

9 A Narrative of evenls connecled ivith the pvbVfnfion of the 
« Tracts for the Times » with refleclions on existing lendencies la 
Romanism» 



LE DENOUEMENT 299 

réformateurs dont elle descendait, dénonçait son désac- 
cord avec los Pères, sa séparationdes autres parties 
de l'Eglise catholique, sa servitude à l'égard de l'Etat, 
son manque de théologie, sa faiblesse, son indifférence 
ou sa connirence à l'égard de l'hérésie, et surtout 
l'abaissement de son niveau spirituel, sa totale igno- 
rance de l'ascétisme, son impuissance à susciter, à 
nourrir ou même seulement à concevoir la sainteté. 
Puis, sur tous ces points, à cette Eglise «dégradée» 
il opposait l'Eglise romaine, dans laquelle, en dépit de 
certaines corruptions, il reconnaissait les caractères 
essentiels de l'Eglise idéale. Non qu'il en conclût à 
s'unir immédiatement à Rome; dans sa pensée, l'Eglise 
anglicane gardait toujours son existence distincte; 
seulement il lui signifiait qu'elle devait se transformer, 
en prenant l'Eglise romaine pour modèle ; il la sommait 
de reconnaître en celle-ci l'autorité divine et de se 
repentir humblement du grand péché qu'elle avait 
commis en se séparant de sa communion. Tout au 
plus consentait-il que, dans cette adaptation à l'idéal 
romain, on procédât par étapes, mais sans rien voiler 
du but à atteindre. Aussi, loin de se défendre du roma- 
nisme dont l'accusait Palmer, s'en faisait-il honneur. 
Il se félicitait, comme « du plus heureux, du plus mer- 
veilleux et du plus inattendu des spectacles», de voir 
« tout le cycle de la doctrine romaine prenant graduel- 
lement possession de nombre de churchmen anglais ». 
Au lieu de ménager ses adversaires, il se faisait un 
plaisir de les braver, de les irriter ; on eût dit que, las 
et dégoûté d'une situation trouble, inconséquente, 



300 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

équivoque, il avait pris son parti de précipiter la crise. 
Comment expliquer autrement que, connaissant, comme 
il le faisait, les sentiments des autorités universitaires 
et ecclésiastiques, il leur jetât ce défi si nettement 
prémédité : « Trois années se sont passées depuis que 
j'ai dit formellement qu'en souscrivant les Articles je 
ne répudiais aucune doctrine romaine; cependant je 
conserve mon felloioship que je tiens sous la condition 
de cette souscription, et je n'ai reçu de censure ecclé- 
siastique sous aucune forme. » 

Aussitôt paru, le livre de Ward est très attaqué. Les 
tractarians modérés n'en sont pas les moins mécon- 
tents. Gladstone se fait l'interprète de ce mécontente- 
ment, dans un article imposant du Quarterly Review. 
Newman, lui-même, qui a pris intérêt à la composition 
de l'ouvrage, est loin d'être satisfait de l'exécution. Il 
n'est guère que Oakeley et certains jeunes gens qui se 
proclament en plein accord avec l'auteur. Que vont 
faire les autorités qu'il a défiées? C'est seulement au 
retour des vacances de l'Université, en octobre 1844, 
que le conseil des chefs de Collèges [Board of heads 
of houses) peut se saisir de la question. Ses résolutions 
sont arrêtées au milieu de décembre; il a relevé, 
dans le livre de Ward, une série de passages qu'il juge 
incompatibles avec une loyale souscription des XXXIX 
Articles, et il annonce l'intention de proposera la Con- 
vocation : 1° de condamner le livre ; 2° de priver l'auteur 
de ses grades universitaires; 3° d'ajouter à la souscrip- 
tion des Articles, exigée des membres de l'Université, 
la déclaration qu'ils les entendent dans le sens où ils ont 



LE DENOUEMENT 301 

été primitivement publiés et où ils sont actuellement 
imposés par l'Université, ce sous peine d'expulsion. Les 
chefs de Collèges se laissaient emporter par leur pas- 
sion, au-delà de ce que pouvait accepter le tempérament 
de l'Université. S'ils se fussent bornés à la première 
mesure, ils n'eussent soulevé à peu près aucune oppo- 
sition. Mais la seconde paraît plus contestable, et la 
troisième surtout révolte ceux-là mêmes qui blâment 
le plus le livre de Ward. Un cri général s'élève 
contre cette prétention d'exiger un nouveau test qui 
serait l'ostracisme de toute une partie de l'Université. 
Les tractarianSj tout à l'heure divisés, se retrouvent 
unanimes pour protester. Pusey annonce que, si cette 
déclaration est exigée, il la refusera. Keble publie 
contre elle une brochure considérable. Des high chur- 
chmen encore plus éloignés de Ward, comme Moberly 
et Gladstofie, font connaître leur désapprobation. L'op- 
position s'étend dans les rangs des libéraux. C'est, chez 
eux, l'indice d'un nouvel état d'esprit. Jusque-là, empor- 
tés par une animosité dont on a pu constater la vivacité 
chez Arnold, ils avaient paru empressés à seconder 
toutes les mesures de rigueur contre les traclarians ; 
en 1841, lors de la censure du tract 90, Stanley, à cette 
époque, absent d'Oxford, avait été seul de son parti à 
regretter qu'une mesure fût prise pour restreindre la 
liberté d'interprétation des Articles. En 1844, Arnold 
est mort, et les idées plus tolérantes de Stanley ont 
gagné du terrain. Si l'archevêque Whately, fidèle à la 
vieille passion, pousse les chefs de Collèges à user 
de rigueur, Stanley et plusieurs autres, Maurice, 



i)02 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

Donkin, Hull, Milman, s'élèvent au contraire contre leurs 
propositions, particulièrement contre le nouveau test; 
il leur paraît politique de défendre, chez ceux qui ne 
pensent pas comme eux, une liberté d'interprétation 
dont ils comptent user dans un sens différent, et puis il 
ne leur déplaît pas de prendre ainsi sous leur protection 
légèrement ironique et dédaigneuse ces tractarians 
qu'ils avaient accusés d'intolérance lors de l'affaire 
Hampden. Tait lui-même, promoteur de la censure 
de 1841, qu'on croyait acquis à toute mesure de combat, 
publie, contre la déclaration proposée, une brochure 
très fortement raisonnée. 

Déconcertés d'une opposition si vive et si étendue, les 
chefs de Collèges ne peuvent se cacher qu'à persister 
dans leur premier projet, ils vont au-devant d'un échec. 
La Convocation devait se réunir le 13 février 1845; le 
23 janvier, un avis fait connaître que la troisième pro- 
position est retirée. Mais, comme si les adversaires des 
tractarians ne pouvaient se résigner à ne pas viser 
plus loin et plus haut que Ward, ils lancent, deux 
jours après, une pétition tendant à ce que la Con- 
vocation soit appelée à prononcer une censure for- 
melle contre le tract 90 , et, le 4 février, le conseil des 
chefs de Collèges déclare accueillir cette demande. On 
se flatte que le peu de temps qui sépare de la réunion 
ne permettra pas à la résistance de s'organiser. Les 
tractarians^ cependant, se remuent : Pusey est des plus 
actifs. Stanley et ses amis, cette fois encore, sont avec 
l'opposition. Des personnages influents, entre autres 
Gladstone, suggèrent l'idée aue ce serait le cas pour les 



LE DÉNOUEMENT 303 

Proc^ors, dont l'un, Church, se trouve êtreTami de New- 
man, d'user de leur veto. Ce veto n'a-t-il pas été préci- 
sément établi pour empêcher les mesures hâtives et 
inconsidérées? 

Le Vi février, la Convocation se réunit au théâtre. 
Au dehors, sévit une tempête déneige. Environ quinze 
cents membres de l'Université se pressent dans la 
«salle, beaucoup venus de Londres ou des autres parties 
de l'Angleterre. L'excitation est extrême dans les deux 
camps. Tout Oxford est sur pied, attendant avec une 
anxiété passionnée le résultat de la délibération. En 
général, les étudiants, hostiles par tempérament aux 
abus d'autorité, prennent parti pour l'accusé, et quel- 
ques-uns d'entre eux, grimpés sur un toit, témoignent 
de leurs sentiments, en criblant de boules de neige le 
vice-chancelier à son passage. En séance, aussitôt 
les griefs exposés par le greffier, Ward présente sa 
défense; il a eu permission du vice-chancelier de 
s'exprimer en anglais. 11 parle plus d'une heure, 
avec un grand accent de conviction, très maître de soi, 
du ton qu'il aurait eu dans le common room de son 
collège, mais sans souci d'amadouer ses juges. Bien au 
contraire, il dit très simplement, comme allant de soi, 
les choses qui peuvent le plus les scandaliser, les irriter, 
les humilier. Toute sa justification est fondée sur l'in- 
conséquence irrémédiable de l'Eglise d'Angleterre; il 
reconnaît qu'il prend les Articles dans un sens qui 
n'est pas leur sens naturel, mais il met au défi les 
autres partis de l'anglicanisme de pouvoir faire autre- 
ment pour leur compte ; il déclare, en passant, comme 



304 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

si cela ne pouvait étonner personne, qu'il admet « tout 
le cycle delà doctrine romaine ». Après Ward, personne 
autre ne prend la parole, et l'on passe au vote. La cen- 
sure est votée par 777 voix contre 391 ; la dégradation 
par 569 contre 511. Quand la troisième proposition 
contre le tract 90 est mise aux voix, des cris de non et 
deplacet se heurtent de tous les coins de la salle ; mais 
le tumulte est dominé par la voix du doyen des Proctors^ 
M. Guillemard ; la formule solennelle : Nobis procura- 
toribus non placet, est accueillie par des bravos ^ Le 
vice-chancelier lève aussitôt la séance, et les membres 
se dispersent à travers la neige qui tombe. A sa sortie, 
Ward est acclamé par les étudiants, acclamations 
aussitôt mêlées d'éclats de rire, quand on le voit, dans 
sa hâte, s'étaler dans la neige, en laisant échapper tous 
ses papiers. Avec ce personnage, il était toujours un 
peu à craindre que le bouffon ne se mêlât au drama- 
tique. Peu de jours après cette condamnation qui faisait 
de lui une sorte de martyr, la nouvelle se répand tout 
à coup que ce grand admirateur de toutes les choses 
romaines, y compris le célibat des prêtres, se mariait. 
Ce mariage, décidé depuis quelque temps, avait été, par 
prudence, tenu secret jusqu'après la séance de la Con- 
vocation. C'est, dans Oxford, un mouvement de sur- 
prise qui, cette fois encore, se termine par un éclat de 
rire. Les journaux sont remplis, pendant quelques jours, 
de quolibets et d'épithalames satiriques à l'adresse du 
nouveau marié. Du coup, la sympathie naguère res- 
sentie pour la victime d'un procédé violent, s'évanouit. 
Il semble, bien à tort, que ni le personnage, ni sa cause 



LE DENOUEMENT 305 

ne méritent plus d'être pris au sérieux. En somme, 
l'impression dernière du procès n'est pas favorable au 
parti tractarien. Si les chefs de Collège n'ont pas 
obtenu de la Convocation tout ce qu'ils en espéraient, 
il ne paraît pas moins résulter des votes émis que ce 
parti est répudié par l'Université, sur laquelle il avait 
cherché à s'appuyer et qu'il avait été sur le point d'en- 
traîner et de dominer. 

La condamnation de Ward est suivie d'un épilogue 
qui en aggrave encore la portée. L'ami le plus dévoué 
du condamné, Oakeley, qui, depuis 1839, exerçait son 
ministère dans la chapelle d'Old Margaret Street, à 
Londres, ne s'est pas contenté d'écrire au vice-chance- 
lier de l'Université qu'il partageait toutes les opinions 
censurées ; il a tenu à honneur de notifier à son propre 
évêque « qu'il croyait à toute la doctrine romaine, bien 
qu'il ne revendiquât pas le droit de l'enseigner «.Cette 
sorte de défi est d'autant plus mal reçu que son auteur 
a déjà eu des difficultés avec l'autorité épiscopale : le 
culte qu'il a institué dans sa chapelle, le genre de piété 
qu'il y a suscitée, en vue d'y mettre en pratique les 
doctrines du Mouvement, l'ont fait accuser de roma- 
nisme, et, à plusieurs reprises, l'évêque de Londres 
lui a adressé des représentations. Cette fois, le prélat 
juge une répression nécessaire et, sans s'arrêter à 
l'offre que lui fait Oakeley de résigner son bénéfice, il 
le défère à la cour des Arches ^ Celle-ci, en juin 1845, 

J La Cour des Arches, bien que n'étant plus composée que de 
juges laïques, décidait des causes ecclésiastiques de la province 
de Ganterbury. 

20 



306 NEWMAN ET LE MOUVEJVIENT d'oXFORD 

se fondant sur les « opinions romanisantes » du mi- 
nistre incriminé, le frappe de suspension perpétuelle. 
La disgrâce des tractarians semble donc complète. 
Répudiés par l'Université, ils le sont encore par Fépis- 
copat et par les cours de justice. Ceux d'entre eux 
qui, comme Pusey, se piquent de modération, qui, 
pacificateurs non écoutés, se sont vainement interposés 
pour prévenir le conflit, qui n'ont pu obtenir ni que 
les uns fussent prudents, ni que les autres fussent 
indulgents, sont réduits à constater tristement le 
désastre de leur cause. Et, si fâcheux que soit le pré- 
sent, l'avenir leur paraît plus sombre encore; ils 
sentent la direction des événements leur échapper, la 
crise se précipiter. « La situation, dit Manning, me 
semble de la dernière gravité. » 



111 



Quel va être le contre-coup de ces événements sur 
Tâme de Newman ? Ne sera-ce pas le signal d'une 
sécession que chacun pressent être de jour en jour plus 
probable ? Cette question pèse sur beaucoup d'esprits, 
non seulement sur les anciens amis dont le cœur se 
déchire à la pensée d'une séparation, mais même sur 
plus d'un adversaire qui ne peut s'empêcher de redou- 
ter, pour l'Eglise d'Angleterre, la diminution qui résul- 
tera d'une telle perte ^ Durant les polémiques qui ont 
précédé la Convocation, même au moment où le tract 90 

1 Voir, par exemple, une lettre de Jowett, de janvier 1845. 
(Life and Letters ofB. Jowett, t. I, p. 116.) 



LE DENOUEMENT 307 

était directement visé, Newman, en dépit des appels 
de ses amis effarés, a gardé le silence et témoigné une 
dédaigneuse indifférence. Lui-même l'a dit, il « se 
sentait comme mort par rapport à l'Eglise angli- 
cane* ». « Cette affaire, écrit-il le il février 1845, 
ne m'a pas un moment peiné ni intéressé... Je m'en 
suis allé trop loin pour cela. (/ am too far gone for 
thaï.) » Et, quelques jours avant, il faisait à Pusey ces 
déclarations plus inquiétantes encore : « Je ne serais 
pas honnête, si je ne commençais par vous dire que je 
serais content, pour ce qui me regarde personnelle- 
ment, que ce décret passât. Longtemps, en effet,' j'ai 
attendu des circonstances extérieures pour déterminer 
ma course, et je ne désire pas que ce jour soit 
écarté 2.» 

C'est qu'en effet, depuis quelque temps, le travail 
intérieur de Newman a fait de grands progrès. Sa con- 
science a fini par s'inquiéter d'une attente qui lui avait 
paru longtemps légitime, et elle se pose maintenant la 
question sous cette forme : « Serais-je en sûreté si je 
mourais cette nuit ? Est-ce pour moi un péché mortel 
de ne pas entrer dans une autre communion ^ ? » Pour 
sortir de cette immobilité, il s'est résolument engagé 
dans une voie où il croit trouver la fin de ses doutes. 
11 s'est mis à examiner si les dogmes nouveaux qu'il 
avait jusqu'alors reprochés à l'Eglise romaine, comme 
des corruptions de la foi primitive, n'en sont pas le 



1 Apologia. 

2 Lifeof Pusey, t. II, p. 428, 429. 

3 Lettre du 8 janvier 1845. {Apologia,) 



308 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

développement régulier. C'est aborder cette théorie de 
Développement de la doctrine religieuse, dont le germe 
existait chez certains Pères et que Wiseman, avec son 
intuition si perspicace des besoins de son temps et de 
son pays, avait, dès 1839, exposée dans un sermon 
célèbre ^ Elle peut se résumer ainsi : le dogme chré- 
tien, étant une idée vivante, ne saurait demeurer sta- 
tionnaire ; il a dû se transformer, s'enrichir, s'agrandir, 
par l'effet de ses relations avec le monde où la religion 
est appelée à vivre ; d'ailleurs, nul ne peut nier que ce 
développement ne se soit produit à l'origine de l'Eglise, 
au temps des Apôtres, et l'on ne voit pas pourquoi il 
se serait arrêté à la mort du dernier de ces Apôtres ; 
il s*est continué depuis, selon les circonstances, selon 
les besoins, et il continuera dans l'avenir; le dépôt delà 
foi est, en effet, assez vaste pour qu'on en puisse tirer, 
jusqu'à la fin des siècles, des vérités dites à tort nou- 
velles; si donc l'erreur peut se manifester par des 
innovations téméraires, elle peut résulter aussi de 
l'obstination à ne pas suivre l'idée dans son évolution 
légitime ; ce qu'il importe, c'est d'établir à quels carac- 
tères le vrai développement se distingue du faux ; ces 
caractères une fois fixés, reste à voir s'ils ne se ren- 
contrent pas dans l'œuvre de l'Eglise catholique, si 
surtout ce développement n'implique pas, ce que cette 
Eglise seule possède, une autorité infaillible pour le 
diriger et le préserver 2. 

1 Life and Times ofCard. Wiseman, t. I, p. 314 à 319. 

2 Voir, dans la Revue du Clergé français du 1" décembre 1898, 
un article remarquable sur le Développement chrétien^ d'après le 



LE DÉNOUEMENT 309 

C'est au commencement de 1843 que Newman avait 
commencé à considérer cette idée du développement ; 
à la fin de 1844, voulant l'éprouver définitivement et 
mettre un terme à ses doutes, il s'est décidé à écrire 
un essai sur ce sujet. Des conclusions auxquelles il 
arrivera dépendra le parti qu'il prendra à l'égard de 
son Eglise. Jamais livre a-t-il été composé dans de 
telles conditions et, pour ainsi parler, avec un tel enjeu? 
Aussi, quand on le lit aujourd!hui, ressent-on une émo- 
tion singulière, à la pensée que, derrière cette discus- 
sion scientifique si nourrie et si serrée, se cache le plus 
personnel et le plus poignant des drames, celui d'aune 
âme qui brise ses plus chères attaches pour s'élever 
vers la lumière. Ne peut-on pas en dire ce que l'au- 
teur y dit du dogme, qu'on est en face non d'une idée 
abstraite, immobile et comme insensible, mais d'une 
idée qui vit, marche, grandit, on pourrait presque dire 
qui souffre et qui mérite ? 

Dans le travail ainsi entrepris et auquel il s'est mis 
tout de suite avec une extrême ardeur, Newman ne 
tarde pas à rencontrer la lumière qu'il cherche : plus 
il avance, plus ses incertitudes se dissipent. A la fin 
de l'hiver de 1845, l'issue lui paraît assez sûre pour 
qu'il juge loyal d'avertir ceux de ses anciens amis 
qui n'ont pu encore se faire à l'idée de sa sécession ^ 

Cardinal Newman. L'auteur de l'article, qui se dissimule sous un 
pseudonyme, est un de nos plus savants exégètes. Il indique 
toutes les ressources qu'offre cette théorie pour répond re aux objec- 
tions que la science antichrétienne prétend tirer des récentes 
découvertes de la critique historique sur nos origines religieuses. 
1 Apologia. — Lett. and Corr. of J.-H. Newman^ t. II, p. 457 
à 466. 



310 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

« Ne vous cachez pas à vous-même, mande-t-il des 
le 25 février à son cher Pusey, que je suis aussi près 
du pas décisif que si, en réalité, je l'avais fait. Ce n'est 
plus qu'une affaire de temps. J'attends, pour que, si je 
suis, par hasard, le jouet d'une illusion, Dieu me le 
fasse sentir. » Et, le 12 mars : « Je suppose que Noël 
ne se passera pas avant la rupture* . » Par plus d'un 
côté, sans doute, la perspective de cette rupture fait 
saigner son cœur. « Mes yeux, écrit-il le 3 avril, se 
mouillent de larmes, à la pensée de toutes les choses 
aimées qu'il me faut abandonner. » Et encore : « Je 
sens peser sur moi, sans relâche, la main de Celui qui 
est toute sagesse... Mon cœur et mon esprit sont épui- 
sés de fatigue, comme peuvent l'être nos membres 
quand un fardeau pèse sur nos épaules ^. » Mais cette 
souffrance même ne prouve -t-elle pas à quelle nécessité 
supérieure il obéit? Dans une lettre du 15 mars, 
adressée à sa sœur, il énumère ainsi quelques-uns des 
sacrifices qu'il fait : « J'ai un bon renom auprès de 
plusieurs, je le sacrifie délibérément ; j'en ai un mau- 
vais auprès d'un plus grand nombre, je comble leurs 
pires désirs et leur donne le triomphe qu'ils ambi- 
tionnent le plus. Je rends malheureux tous ceux que 
j'aime, je désoriente tous ceux que j'ai instruits ou 
aidés. Je vais à ceux que je ne connais pas et dont 
j'attends très peu. Je fais de moi un exilé, et cela à 
mon âge. Oh ! qu'est-ce qui peut m'y déterminer, 
sinon une puissante nécessité^? » Comme j'ai déjà eu 

1 Life of Pusey, t. II, p. 448 et sq. 

8 Apologia. 

« Lelt. and Corr., t. II, p. 459. 



LE DENOUEMENT 311 

souvent occasion de le noter, la douleur qu'il cause 
aux autres le touche plus encore que son sacrifice 
personnel ; c'est la pensée qui lui revient sans cesse 
et semble faire sortir un gémissement de toutes ses 
lettres. Et cependant, grâce à sa conviction affermie, 
il se sent plus de force pour porter cette douleur. La 
tristesse subsiste, mais l'angoisse a disparu. Il est tou- 
jours ému du désarroi où il jette les âmes, mais il com- 
mence à entrevoir que ce désarroi peut leur être 
salutaire. « Je ne désire pas, écrit-il le 13 mars, qu'elles 
changent parce que je change moi-même, mais je ne 
puis être fâché qu'elles prennent mon changement 
comme une sorte d'avertissement de considérer où est 
la vérité <. » Et surtout il n'est pas de sollicitations, 
si affectueuses, si pathétiques soient-elles, qui entament 
sa conviction. Il répond, avec émotion, mais aussi 
avec fermeté, aux amis qui les lui adressent. Ainsi 
fait-il à Pusey, qui, en mars, lui a envoyé une 
suprême adjuration; il lui raconte longuement la 
marche de son esprit, ses premiers doutes, ce qu'il a fait 
pour les rejeter et pour trouver, même contre toute 
espérance, un fondement acceptable à son Eglise, et 
comment son effort a échoué ^, » 

Cette fois Pusey ne peut plus se faire d'illusion. Il 
sent le coup porté à « sa pauvre Eglise ». « Ce sera, 
écrit-il le 21 mars, une déchirure comme jamais elle 
n'en a connu. Tant sont déjà en suspens ! Outre ceux- 
là, des centaines voudront le suivre. » Il n'entrevoit 

« Lettre du 14 mars 1845. {Life of Pusey, t. II, p. 450, 451.) 
« Ibid., t. II, p. 453. 



312 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

qu'un moyen de les retenir. « J'espère, écrit-il peu après 
à Keble, qu'on pourra amener les gens à croire que New- 
man a une vocation, une mission spéciale, et que ses 
disciples n'ont pas le droit de le suivre. » Chez Pusey, 
cette idée un peu singulière n'est pas seulement une 
tactique, c'est une conviction née de l'impossibilité de 
concilier autrement son estime pour Newman et son 
attachement à l'Eglise que Newman abandonne. « Je 
vois là, dit-il, l'œuvre d'une Providence mystérieuse, 
comme si Dieu appelait cet instrument choisi pour 
remplir quelque office dans l'Eglise de Rome (quoique, 
bien entendu, il y aille non pas en réformateur, mais en 
croyant), et ainsi Dieu lui donnerait des convictions 
qu'il ne donne pas aux autres. Du moins, j'en suis 
venu à cette idée, quand j'ai compris qu'il allait se 
convertir * . » C'est que ceux qui ont connu et aimé 
Newman ne peuvent pas penser mal de lui, alors 
même qu'ils ne croient pas devoir le suivre. Tel l'excel- 
lent Marriott, qui, à la révélation de cette séparation 
prochaine, ne sait répondre, le 15 janvier, qu'en rap- 
pelant, en termes touchants, combien «.la conduite de 
Newman envers l'Eglise d'Angleterre a toujours été 
généreuse, délicate et, s'il peut encore se servir d'un 
pareil mot, filiale ». Il ajoute, avec sa modestie accou- 
tumée : « J'ai souffert à chaque anneau que vous avez 
brisé, et je ne vous ai pas interrogé, parce que je sen- 
tais que vous deviez mesurer la confidence de vos pen- 
sées à l'occasion et aussi à la capacité de ceux à qui 

i Life of Pusey, t. II, p. 453. 



LE DENOUEMENT 313 

VOUS parliez. J'écris à la hâte, au milieu d'occupations 
absorbantes, en partie privées de leur saveur, en par- 
tie rendues amères par ce que je viens d'apprendre» 
Mais je suis prêt à vous remettre, vous qui êtes ce que 
j'aime le mieux au monde, entre les mains de Dieu, 
priant ardemment qu'il lui plaise de se servir de 
vous de la manière la plus utile à la sainte Eglise 
catholique * . » 

Avant de faire le dernier pas qu'il a ainsi annoncé à 
ses amis, Newman s'est imposé de mener à fin son 
Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne. Il 
y travaille sans relâche, y donnant tout son temps. A 
peine s'interrompt-il quelques instants, après chaque 
repas, pour tenir compagnie aux jeunes gens qui 
forment alors la communauté de Littlemore, Saint-John, 
Dalgairns, Bowles, Stanton. Alors, avec le charme 
habituel de sa conversation, il cause de mille sujets, de 
préférence des souvenirs du passé, mais jamais du 
travail qui l'occupe et de la question redoutable qui 
pèse sur sa conscience et sur la leur. Il semble tacite- 
ment admis que le temps des arguments et des contro- 
verses est passé, et que la prière, la méditation soli- 
daire sont les meilleurs moyens de coopérer à la grâce 
divine. Newman ne fait exception que pour l'un de ces 
jeunes gens, auquel il ouvre parfois quelque chose de 
ses secrètes pensées : c'est le « cher Ambroise Saint- 
John », qui prend alors, auprès de cette âme ayant 
tant besoin de tendresse et d'intimité, la place laissée 

' Apohgia. 



314 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

vide par Téloignement graduel des confidents d'autre- 
fois ^ Les autres disciples se bornent à considérer avec 
respect, et aussi avec une sorte de terreur religieuse, 
leur impénétrable maître, absorbé dans son mystérieux 
ouvrage, toujours debout à son bureau, où il écrit 
jusqu'à quatorze heures par jour. Ils ont raconté plus 
tard qu'il leur semblait pâlir et s'amincir chaque 
jour davantage, si bien qu'à la fin, quand il tra- 
vaillait devant la fenêtre ensoleillée, on eût dit qu'il 
était devenu presque transparent. Du reste, si Newman 
se tait, plus d'un indice laisse deviner à ses compa- 
gnons où il tend ; on remarque qu'il a cessé de 
lire le service anglican de la communion; un des der- 
niers arrivés a su qu'à moins d'être prêt à se convertir 
au catholicisme romain il ne serait pas admis dans la 
petite communauté. Seulement tout cela demeure secret : 
à Littlemore, on ne parle pas tout haut du dénouement 
que chacun pressent 2. 

Si proche que Newman soit alors de sa conversion, 
il persiste à se tenir à l'écart des catholiques, particu- 



1 Georges Elliott ne trouvait rien de plus tendre et de plus 
émouvant que l'espèce de dédicace adressée par Newman, en 
finissant son Apologia, à cet ami de la dernière crise : « A vous 
spécialement, cher Ambroise Saint John que Dieu m'a donné 
après m'avoir retiré tous les autres; à vous qui êtes le lien 
entre ma vie ancienne et ma vie nouvelle, qui, depuis vingt- 
quatre ans, avez été pour moi si dévoué, si patient, si zélé, 
si tendre, qui m'avez laissé m'appuyer si pesamment sur vous, 
qui avez veillé sur moi de si près, qui n'avez jamais pensé 
à vous lorsqu'il s'agissait de moi. » Saint-John devait être un 
des premiers compagnons de Newman, dans la fondation de 
l'Oratoire. 

2 Life and Times of Card.Wiseman.t I,p.425 à iil.— Cardi- 
nal Newman, par Hutton, p. 185. 



LE DENOUEMENT 315 

lièrement des prêtres, contre lesquels il garde toujours 
quelque chose de ses anciennes méfiances et antipa- 
thies. « Je n'ai, écrit-il vers cette époque, aucune sym- 
pathie présente pour des catholiques romains. A peine, 
même à l'étranger, ai-je assisté à l'une des cérémonies 
de leur culte. Je ne connais personne parmi eux; je 
n'aime pas ce que j'entends dire d'eux ^ . » Ainsi, jus- 
qu'au bout, ce retour à la vérité demeurait l'œuvre, en 
quelque sorte spontanée, de quelques âmes d'angli- 
cans, sans intervention étrangère, ou, pour parler plus 
exactement, il était l'action directe et immédiate de la 
grâce divine, et l'on s'acheminait à ce résultat vrai- 
ment extraordinaire et sans précédent, d'hommes qui^ 
suivant les paroles mêmes de deux de ces convertis, 
allaient « se soumettre à l'Eglise, sans avoir subi l'in- 
fluence d'aucun catholique vivant, sans avoir mis le 
pied dans une église catholique ni vu la figure d'un 
prêtre catholique^ ». Wiseman était le premier à re- 
connaître, dans une lettre alors adressée aux évêques 
de France, que « ce qui se passait en Angleterre ne 
pouvait s'expliquer ni par l'activité des catholiques, ni 
par les prédications du clergé ». « Bien au contraire, 
ajoutait-il avec une sincérité modeste, il semble que 
toute intervention de notre part, ayant pour objet de 
hâter le dénouement désiré de ce grand mouvement, 
ait eu pour résultat de retarder plutôt que de seconder 



1 Lettre du 16 novembre ISii. {Apologia.) 

* Ces expressions sont du P. Morris, dans Catholic England in 
modem Times, et du cardinal Manning, dans Tintroduction de 
"England and Christendom, p. xxxiv. 



316 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

les appels qui se produisaient. » Il saluait donc là 
« une impulsion spontanée de la grâce et une succes- 
sion providentielle de circonstances^ ». 

Pour être réduit à une inaction singulièrement 
pénible à son ardente nature, Wiseman n'en est 
que plus anxieux et plus impatient. Le procès 
de Ward, dont il a suivi avec émotion toutes les 
péripéties, lui a paru devoir précipiter le dénouement, 
et, depuis la condamnation, il attend, de jour en jour, 
la nouvelle de l'abjuration de Newman. Mais les 

Cité par le P. Ragey. {La Crise religieuse en Angleterre, 
p. 51). Newman a fait allusion à ce caractère particulier du mou- 
vement qui l'avait amené, lui et ses amis, à TEglise catholique, 
dans un sermon prononcé, quelques années après sa conversion, 
à l'installation du premier évéque de Birmingham. « De même, 
y disait-il, que, lors de la résurrection de Jésus-Christ, les hommes 
n'en eurent pas connaissance, car il ressuscita à minuit et en 
silence; ainsi, lorsqu'il voulut, dans sa miséricorde, accomplir sa 
nouvelle œuvre parmi nous, il opéra secrètement, et il avait res- 
suscité, sans que les hommes y eussent même pensé. Il n'envoya 
pas, comme dans l'origine, ses apôtres et ses missionnaires, de 
la cité où il a fixé son trône. Ses prêtres, rares et dispersés, 
étaient occupés à la tâche qui leur était confiée, veillant la nuit 
sur leur troupeau et manquant de loisir pour songer aux multi- 
tudes qui criaient autour d'eux, sans avoir même la pensée que 
le pays pût se convertir. Mais il vint comme un Esprit sur les 
eaux ; il marcha, de côté et d'autre, sur l'abîme sombre et agité, 
et, chose admirable à voir et inexplicable pour l'homme, les 
cœurs furent émus, les yeux s'élevèrent à l'espérance et les pieds 
commencèrent à se mouvoir vers la grande mère qui avait 
presque renoncé à penser à eux et à les chercher. D'abord lun 
et puis un autre cherchèrent le repos qu'elle seule pouvait don- 
ner : un premier, et un second, et un troisième, et un quatrième, 
chacun à son tour, selon que la grâce les touchait; ils ne venaient 
pas tous à la fois, comme si c'était une affaire de parti ou de 
politique; mais chacun était attiré par un pouvoir divin, et contre 
sa volonté, car il était heureux où il se trouvait, volontairement 
toutefois, car il était subjugué d'une manière aimable par la 
douce et mystérieuse influence qui l'appelait. L'un après l'autre, 
sans qu'on y prît garde, en silence, promptement, et pourtant 
nombreux, ils se pressaient d'entrer, jusqu'à ce qu'enfin tous 



LE DENOUEMENT 3l7 

semaines, les mois s'écoulent, et il n'entend rien an- 
noncer. L'attente lui est d'autant plus douloureuse 
qu'il a conscience de ne pouvoir rien pour l'abréger. 
Autour de lui, ne voit-il pas déjà triompher de sa 
déception, ces catholiques qui ont toujours traité ses 
espérances de chimériques et qui naguère se réjouis- 
saient de l'apostasie du converti Sibthorpe, comme 
d'une leçon salutaire? En juillet, il n'y tient plus et 
députe un récent converti, Bernard Smith, pour aller, 
sous prétexte de visite à Newman, examiner ce qui 
se passe à Littlemore. Newman reçoit Smith avec 
une froideur marquée, lui dit quelques mots, puis 
quitte la salle, en le laissant avec ses jeunes dis- 
ciples. Ceux-ci se montrent plus disposés à causer; 
après quelques échanges d'idées sur des questions de 
doctrine ou de pratique, ils témoignent d'une curiosité 
un peu inquiète au sujet de ces prêtres catholiques 
dans la compagnie desquels leur ancien collègue vit 
maintenant à Oscott; ne sont-ce pas des hommes 
« sans éducation », avec lesquels la cohabitation est 
« impossible » ? Ils sont surpris et rassurés d'ap- 
prendre qu'un homme qui a eu leurs habitudes et leurs 
goûts se plaît dans ce milieu. A l'heure du repas, 
Newman reparaît ; il entre lentement dans la salle et 
s'arrête un moment, avant de s'asseoir. Smith remarque 
qu'il a un pantalon gris. Sachant la rigueur de ses 
principes sur le costume clérical, le fait lui paraît 
très significatif. Ce muet avertissement lui suffit pour 

pussent voir que la pierre était renversée, que Jésus-Christ était 
ressuscité et qu'il avait disparu. » 



318 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'oXFORD 

qu'en revenant il affirme, à Wiseman, que « Newman 
viendra et qu'il viendra bientôt^ ». 



IV 



En août 1843, la nouvelle se répand que Ward s'est 
décidé à devancer Nev^man dans l'Eglise de Rome. Au 
point où il en était, il ne fallait pas grand'chose pour 
le déterminer. L'initiative est venue de sa femme; 
copiant un article de lui, elle a rencontré une phrase 
où il répétait ce qu'il avait dit souvent, depuis quelque 
temps, que l'Eglise romaine était la véritable Eglise; 
elle s'est arrêtée : « Je ne puis en rester là, dit-elle, 
j'irai et me ferai recevoir dans cette Eglise. » Cette 
parole fait réfléchir Ward sur sa situation. « Un peu 
plus tôt, un peu plus tard, répond-il, cela ne fait pas 
de différence; j'irai avec vous. » Le 13 août, il adresse 
à ses amis une lettre-circulaire où il annonce et justifie 
sa résolution, et, au commencement de septembre, 
l'abjuration est consommée 2. Le 29 de ce même mois, 
c'est le tout de Dalgairns, l'un des jeunes hôtes de 
Littlemore. Saint John suit, le 2 octobre; puis c'est 
Stanton qui quitte aussi Littlemore et qui fait part à 
Newman de son intention de se faire recevoir à Stony- 
hurst. « Pourquoi n'être pas repws ensemble? lui répond 
Newman. Le P. Dominique, passionniste, vient ici 
le 8, pour me recevoir; revenez pour ce jour 3. » 



» Life and Times of Gard. Wiseman^ t. I, p. 424 à 429. 

2 W.'G. Ward and Ihe Oxford Movement, p. 357 à 366. 

3 Life and Times of Card. Wiseman^ t. I, p. 429. 



LE DENOUEMENT 319 

Newman, en effet, a pris son parti. Le 3 octobre, il 
a requis le prévôt d'Oriel d'effacer son nom des livres 
du collège et de l'Université, sans expliquer, du reste, 
le motif de sa demande. Le 8, au matin, il écrit une 
courte lettre à plusieurs amis, pour leur annoncer ce 
qu'il va faire. « Cette lettre, ajoute-t-il en post-scriptum, 
ne partira que lorsque tout sera fini. 11 va sans dire 
qu'elle ne demande pas de réponse*.» Deux jours 
auparavant, il a tracé les dernières lignes de son Essai 
sur le Développement de la doctrine chrétienne^ et il y a 
ajouté cette conclusion personnelle dont Stanley a dit 
qu'elle est « l'une des pages les plus émouvantes qui 
aient jamais été écrites par une plume non inspirée a » : 

Telles étaient les pensées d'un homme dont la longue et 
persévérante supplication avait été que le Très-Miséricor- 
dieux ne méprisât pas l'œuvre de Ses propres mains et ne 
Tabandonnât pas à lui-même, alors que, la vue encore 
trouble, le cœur chargé, il ne pouvait employer que la rai- 
son dans les choses de la foi. Et maintenant, cher lecteur, 
le temps est court, l'éternité longue. N'écarte pas ce que tu 
as trouvé ici, ne le regarde pas comme pure matière à 
controverse, ne t'applique pas à le réfuter, cherchant seule- 
ment les meilleurs moyens de le faire; ne te trompe pas toi- 
même, en t'imaginant que cela vient de désappointement, 
ou de dégoût, ou d'agitation d'esprit, ou de sentiments bles- 
sés, ou d'une sensibilité mal placée, ou de quelque autre 
faiblesse. Ne t'enveloppe pas dans les liens des années pas- 
sées, ne décide pas que la vérité est ce que tu désires qu'elle 
soit, et ne fais pas une idole des préjugés que tu chéris. Le 
temps est court, l'éternité longue. Nunc dimittis servum 

1 Apologia. 

2 Life of Stanley, t. I, p. 345. 



320 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D OXFORD 

tuuniy Domine j seciindum verbum tuum in pace, quia viderunt 
oculi met salutare tuum. 



Le P. Dominique, auquel Newman a fait appel sans 
même l'informer explicitement du motif pour lequel il 
le demandait, était un religieux passionniste, italien de 
naissance, d'origine très humble, installé en Angle- 
terre depuis 1841. Newman a eu l'occasion de l'en- 
trevoir, quelques instants, l'année précédente, à 
Littlemore; il a goûté sa simplicité et sa piété; il 
lui sait gré, comme il l'écrit sous l'empire des 
mêmes préventions, de « s'être peu occupé de conver- 
sions ». 

Le 8 octobre au soir, par une pluie battante, le 
P. Dominique arrive à Littlemore. Tout y est silen- 
cieux. Avis a été donné aux amis du voisinage que 
«M. Newman désirait rester seul ». Pas d'autres per- 
sonnes présentes que deux convertis récents, Dalgairns 
et Saint-John, et deux disciples qui doivent abjurer 
avec le maître, Stanton et Bowles. A peine arrivé, le 
religieux essayait de se sécher auprès du feu, quand 
Newman entre dans la pièce, se prosterne à ses pieds, 
lui demande de le bénir et d'entendre sa confession. 
La nuit se passe en prières. Le lendemain, Stanton et 
Bowles se confessent à leur tour. Le soir tous trois font 
leur profession de foi et reçoivent le baptême sous con- 
dition. Leur ferveur fait l'admiration du P. Dominique. 
Le 10 au matin, celui-ci dit la messe, dans l'oratoire, 
sur une pierre d'autel que Saint-John est allé chercher 
à Oxford et donne la communion aux cinq assistants. 



LE DENOUEMENT 321 

A-insi se consomme, dans la simplicité, le silence et la 
solitude, ce grand événement dont, depuis plusieurs 
années, la préparation occupait et troublait tant d'âmes, 
et dont les conséquences sont loin d'être épuisées. 

Si prévue que soit la « sécession » de Newman, le 
retentissement en est considérable. « Il est impossible, 
dit un contemporain, Mark Pattison, de décrire l'effet 
énorme produit dans le monde académique et clérical, 
je puis dire, dans toute l'Angleterre, par ce fait qu'un 
seul homme a changé de religion ^ . » Gladstone affirme 
que « c'est une époque dans l'histoire de l'Eglise d'An- 
gleterre^ ». Plus tard, Disraeli constatera que cette 
conversion « a imprimé à l'Angleterre une secousse 
dont elle est encore ébranlée », et l'un des premiers 
historiens d'outre-Manche, à l'heure actuelle, M. Leecky, 
déclarera que, dans cet ordre d'idées, il n'y a pas eu 
de plus grand événement depuis les Stuarts^. Sur le 
moment même, au reçu de la nouvelle, sauf quelques 
clameurs haineuses de protestants fanatiques, le pre- 
mier sentiment qui domine à Oxford et dans les mi- 
lieux éclairés de l'anglicanisme, est celui d'une 
tristesse respectueuse et aussi d'une attente inquiète. 
On se demande, avec tremblement, quelles seront, pour 
l'Eglise établie, les suites d'un tel coup. Chacun a 
aussitôt pressenti que plus d'un disciple accompagne- 
rait le maître dans son exode. En effet, c'est comme 

» Memoirs, par Mark Pattison, p. 212. 

« Lettre du 10 décembre 1845, Life ofBishop Wilber force, t. I, 
p. 328. 

3 Cité par Wilfrid Ward, dans Life and Times of Card. Wise- 
man, t. 1, p. 438. 

31 



322 :^fîWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

une traînée de conversions. Oakeley s'en va l'un des 
premiers, puis Faber, depuis longtemps catholique de 
cœur, de conviction et de pratique', et beaucoup 
d'autres, dont de nombreux clergymen et gradés d'uni- 
versité. On a évalué à plus de trois cents les conversions, 
suite immédiate de celle de Newman, et le mouvement 
devait se continuer les années suivantes ; à vrai dirCr 
depuis lors, il ne s'est plus arrêté. Rien de pareil ne 
s'était vu depuis la Réforme. Les anglicans fidèles se 
demandent, effarés, quel sera le terme de ces défec- 
tions. « Chaque matin, a raconté l'un d'eux, nous pre- 
nions place, tout tristes, à notre déjeuner, nous atten- 
dant que quelqu'un vînt nous apporter une fâcheuse 

1 Faber, au dernier moment, s'était trouvé arrêté par le souci 
de dettes qu'il avait contractées pour les dépenses de sa paroisse 
et que la résignation de son bénéfice ne lui permettrait plus 
d'acquitter. Un ami protestant, qui voyait les conversions de 
mauvais œil, mais qui ne voulait pas que la liberté de décision 
d'un tel homme fût entravée par des préoccupations de cet 
ordre, lui envoya la somme dont il avait besoin pour s'acquit- 
ter, sous la condition qu'il ne serait jamais question de cette 
aiïaire entre eux. Le 16 novembre 1843, Faber monta, pour la 
dernière fois, dans la chaire de son Eglise, déclara à ses parois- 
siens que les doctrines qu'il leur avait enseignées, bien que 
vraies, n'étaient pas celles de l'Eglise d'Angleterre, que consé- 
quemment il ne pouvait demeurer dans sa communion et devait 
aller là où il trouverait la vérité. Sur ce, il descendit en hâte de 
la chaire, enleva son surplis qu'il laissa à terre et se retira au 
presbytère. La congrégation demeura quelque temps dans un 
état de stupeur; puis bientôt, tandis que la majorité se retirait 
lentement, quelques notables allaient supplier le recteur de reve- 
nir sur sa décision, lui déclarant qu'il pourrait prêcher toutes les 
doctrines qu'il voudrait. Faber fut inébranlable. Le lendemain, 
comme il se mettait en route de bonne heure, avec quelques-uns 
de ses paroissiens décidés à se convertir avec lui, toutes les 
fenêtres s'ouvrirent sur son passage, et les pauvres gens agi- 
taient leurs mouchoirs en lui criant : « Dieu vous bénisse, 
M. Faber, partout où vous irez 1 » {Life and Letiers of F.- W, 
Faber, p. 235 à 238.) 



LE DENOUEMENT 323 

nouvelle, nous raconter qu'un tel s'en était allé, que tel 
autre s'en irait sûrement * . » Dans certains esprits, l'effet 
produit est comme celui d'un choc en retour : ils sont 
rejetés dans le scepticisme; tels J.-A. Froude et Mark 
Pattison ; suivant l'expression de ce dernier, la con- 
version du maître leur a donné « la sensation d'une fin 
subite de toutes choses, sans le commencement de rien 
de nouveau 2. » 

Parmi les disciples de Newman, les jeunes sont les 
plus empressés à le suivre : ils avaient des liens moins 
forts, des habitudes d'esprit moins anciennes à briser. 
Ses vieux amis, au contraire, les plus chers à son 
cœur, demeurent sur la rive qu'il quitte. Keble a-t-il 
été un moment ébranlé? En tout cas, l'ébranlement 
ne dure pas. Pusey, Marriott, Rogers, Isaac Williams ; 
Church ne paraissent pas avoir un instant d'hésitation, 
Sur leur état d'esprit, sur leur effort pour se ressaisir 
dans cette déroute de leur parti, sur les conditions 
dans lesquelles ils essayeront d'établir, à leur tour, une 
via media^ j'aurai occasion de revenir dans la suite de 
cette histoire. Notons seulement que, sous le premier 
coup d'une séparation qui leur est si douloureuse et 
si menaçante, ils n'ont aucune parole, aucune pensée 
de blâme et d'amertume à l'égard de l'ami qui s'éloigne. 
Dès le \ i octobre, à la première nouvelle de ce qui est 
pour lui, dit-il, un « coup de foudre », Keble écrit : 
« Mon très cher Newman, vous avez été, pour moi, un 
ami bon, secourable, comme à peu près nul autre n'au- 

1 Life and Letters of dean Church, p. 232. 
« Mémoirs, par Mark Pattison, p. 235. 



324 NEWMAN ET LE MOUVEMENT D'OXFORD 

rait pu l'être. Vous êtes mêlé, dans mon esprit, à toutes 
mes vieilles, chères et saintes pensées, au point que 
je ne supporte pas l'idée d'être séparé de vous, 
quelque parfaitement indigne que je me reconnaisse. 
Et, cependant, je ne puis marcher plus longtemps avec 
vous. Il me faut m'attacher à la croyance que nous ne 
sommes pas réellement séparés; c'est vous qui me 
l'avez enseigné, et je ne puis penser que vous ayez pu 
m' induire en erreur. Ayant donc relevé mon courage 
par ce peu de mots, je vous dirai seulement : Dieu 
vous bénisse et vous récompense cent fois pour le 
secours que vous m'avez donné, de toute façon, à moi, 
indigne, et à tant d'autres ! Puissiez-vous avoir la paix 
là où vous allez, et nous aider, de quelque manière que 
ce soit, à l'avoir ! En tous cas, je ne pense guère que 
ce puisse être par des controverses. Et ainsi, ressentant 
comme si le printemps de ma vie était fini, je suis, 
pour toujours, votre affectionné et reconnaissant ^ » 
Les autres s'appliquent à se montrer aussi affectueux. 
Toutefois, en dépit de leurs efforts, on sent une gêne, 
une contrainte. Entre eux et le converti, il y a quelque 
chose d'irrémédiablement brisé. A la suite d'une visite 
que lui a faite Newman, Pusey se plaint qu'il y ait eu 
comme une sorte d'aigreur dans ses manières. Newman 
répond en se plaignant, à son tour, qu'on soit ainsi dis- 
posé à éplucher avec sévérité les convertis. « Hélas ! 
dit-il, je n'ai pas d'alternative entre le silence et dire 
ce qui vous peinerait. Puisse venir un jour où il n'en 
soit plus ainsi! Alors le vieux temps renaîtra et un 
1 John Keble, par Lock, p. 128. 



LE DENOUEMENT 325 

temps plus heureux. » En attendant, il estime qu'il 
« vaut mieux ne plus se rencontrer que s'exposer à de 
pareils malentendus ^ . » Bientôt, en effet, toutes rela- 
tions sont interrompues entre ces hommes qui s'étaient 
tant aimés ; elles ne seront reprises que longtemps 
après. 

A la place de ces amitiés brisées, Newman n'a plus 
en perspective que la compagnie de ces catholiques 
dont il s'est tenu jusqu'alors si éloigné. La première 
rencontre avec eux a lieu le 31 octobre, à Oscott, où il 
s'est rendu, avec quelques-uns des nouveaux convertis, 
pour être confirmé par M*"" Wiseman. Il semblait, 
comme l'a dit le biographe de ce prélat, que le grand 
leader d'Oxford, reconnaissant la victoire de Rome, 
vînt rendre son épée à celui qui le pressait depuis long- 
temps de le faire. L'entrevue, au début, n'est pas sans 
quelque embarras de part et d'autre. Wiseman qui, en 
présence d'un homme sortant d une pareille agonie, ne 
veut ni avoir l'air de triompher ni se répandre en féli- 
citations banales, trouve à peine quelques mots pour 
demander des nouvelles du voyage. Les deux princi- 
paux personnages restent assis, l'un en face de l'autre, 
presque sans se parler, pendant qu'à côté d'eux 
leurs compagnons causent plus librement. Au bout de 
peu de temps, l'évêque, avisé qu'un enfant l'attend 
pour se confesser, saisit cette occasion de se retirer. 
Le lendemain, après la confirmation, on se revoit et, 
cette fois, la glace se rompt. « Newman m'a ouvert 
complètement son cœur, écrit quelques jours après 

» Life of Pusey, t. II, p. 507, 508. 



326 NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 

Wiseman. Je vous assure que jamais, en aucun temps, 
un converti n'est venu à l'Eglise avec une foi plus 
docile et plus simple. Tout va bien; ma santé seule 
serait inquiétante. Mais non. IS'ai-je pas répété que, 
le jour de la conversion de Newman, je chanterais 
mon Nunc dimittis ? Il n'est pas temps de manquer à 
ma parole ' . » 

Au sortir de cette cérémonie, Newman et ses compa- 
gnons retournent à Littlemore, où ils résident encore 
quelques mois, attendant que leur destination soit fixée. 
Avis leur est bientôt donné qu'un vieux cottage près 
d'Oscott est mis à leur disposition. Le 22 février 1846, 
Newman quitte définitivement Littlemore. A son pas- 
sage à Oxford, où il couche une nuit, plusieurs de ses 
anciens amis, dont Pusey et Church, viennent prendre 
congé de lui. Avec un déchirement de cœur dont la 
trace se retrouve en plus d'un de ses écrits 2, il dit pour 
toujours adieu à la vieille cité universitaire et à ses col- 
lèges, qui ont tenu tant de place dans sa vie. 

Le sacrifice est complet. Newman a renoncé à 
tout, à sa situation, à ses amitiés, à sa famille même, 
dont aucun des membres ne devait le suivre dans sa 
conversion, et il va à des hommes qu'il ne connaît 
pas, contre lesquels il a des préventions et dont 
plusieurs ne sont pas sans en avoir à son égard. 
Faut-il se demander s'il va être humainement récom- 

» Life and Times ofCard. Wiseman, t. I, 430 à 435. 

2 La douleur de cet adieu, discrètement indiquée dans VApolo- 
gia, se trahit davantage dans divers passages de Loss and Gain, 
sorte de fiction où l'auteur s'épanchait d'autant plus librement qu'il 
n'était plus directement en scène. 



LE DENOUEMENT 327 

pensé de ses sacrifices? Non. S'il a ainsi brisé son passé, 
ce n'est pas en vue d'obtenir je ne sais quels avantages; 
c'est uniquement pour trouver la lumière et posséder 
la vérité. Sur ce point, son espoir a été réalisé. Près de 
vingt ans après, à une époque où il pouvait cependant 
avoir quelques sujets de se plaindre de ses nouveaux 
coreligionnaires, il témoignait hautement « de la paix 
et du contentement parfait » qu'il avait goûtés depuis 
sa conversion. Il déclarait « n'avoir plus jamais éprouvé 
un seul doute ». 11 se comparait à « un voyageur entré 
au port après la tempête », et il ajoutait que « la jouis- 
sance de ce repos avait duré, depuis lors, sans inter- 
ruption^ ». Dieu n'a donc pas trompé l'attente de 
celui qui avait si généreusement répondu à son appel. 
Newman a dû trouver là de quoi supporter ce qui a pu 
lui paraître parfois une ingratitude des hommes. Tou- 
tefois, est-ce assez pour nous consoler nous-mêmes de 
ce que ceux auxquels il était venu n'aient pas toujours 
su se servir de la force incomparable qu'il leur appor- 
tait? Gladstone a dit, à propos de la conversion de 
Newman, que « l'année 1845 avait marqué la plus 
grande victoire que l'Eglise de Rome eût remportée 
depuis la Réforme ^ ». Les catholiques ont-ils con- 
science d'avoir pleinement tiré parti de cette victoire? 

1 Apologia. 

2 V ie de Lady Georgiana FulleiHon, par M™* Craven, p. 200, 



TABLE DES MATIÈRES 



Pagei. 
Ihtroduction I 



PREMIÈRE PARTIE 
Newman et le mouvement d'Oxford 



CHAPITRE PREMIER 

AVANT LE MOUVEMENT 

I. — La pensée anglaise et le problème religieux après 
Waterloo. En quoi l'Eglise anglicane ne répon- 
dait pas aux besoins du moment. Déclin du parti 
evangelical. L'école « libérale »; Whately et 

Arnold 1 

II. — Que restait-il du Righ Church ? J. Keble et The 

Christian Year. Richard Hurrell Froude 10 

III. — La jeunesse de Newman. Il est élu fellow d'Oriel. 

Ses rapports avec Whately et sa phase « liber 
raie ». 11 devient l'ami de Pusey. Son ordina- 
nation 17 

IV. — Newman est nommé tutor à Oriel, puis vicar de 

Sainte-Marie. Il commence à devenir un centre. 
Côtés tendres de sa nature 30 

V. — Newman se dégage du « libéralisme ». Il se lie avec 
Froude, se laisse gagner à ses idées et, par lui, 
se rapproche de Keble. Mécontentement de ses 
amis « libéraux ». Mariage de Pusey. Newman 
et le ménage de Pusey. Les opinions de Pusey 
à cette époque 35 

VI. — Première action publique de Newman lors de la 
candidature de Robert Peel à Oxford. Contre- 
coup de la Révolution de 1830 en Angleterre. 
L'Eglise établie paraît menacée. Newman et 



330 TABLE DES MATIERES 

Paçes. 
Froude sentent qu'elle ne peut être sauvée que 

par une contre-réforme 48 

VII. — Voyage de Froude et de Newman dans le midi de 
l'Europe. Leur impression à Rome. Newman a 
l'idée d'une œuvre à faire en Angleterre. Sa 
maladie en Sicile. Son retour en Angleterre... 56 



CHAPITRE II 

LES DÉBUTS DU MOUVEMENT 
(1833-1836) 

I. — Le sermon de Keble sur « l'Apostasie nationale » 
donne le signal du Mouvement. Tendances diffé- 
rentes de Newman et Froude, d'une part, et de 
Palmer, Perceval et Rose, d'autre part. Publica- 
tion du premier Tract for the Times. Les Tracts 
suivants. Etat d'esprit de Newman. Diffusion 
des Trac/s. Palmer voudrait les arrêter. Newman, 
poussé par Froude, s'y refuse 65 

II. — Adresse à l'archevêque de Ganterbury. Succès des 

Tracts. Leurs doctrines. Newman et l'Eglise de 
Rome 81 

III. — Accession de Pusey au Mouvement. Modification 

de la forme des Tracts. La « Bibliothèque des 
Pères ». Newman se félicite de la position prise 
par Pusey. Il n'en reste pas moins le chef du 
Mouvement 92 

IV. — Maladie et mort de Froude. Que fût-il devenu s'il 

avait vécu ? 100 

V. — Newman à Sainte-Marie. Ses efforts pour y déve- 
lopper le culte et la piété. Ses sermons. Carac- 
tère de son éloquence. Sujets traités. Action 
extraordinaire de ces sermons 105 



CHAPITRE III 

L*AP00éE DU MOUVEMENT 
vl836-1839) 

I, — Polémiques soulevées par la nomination du 
D' Hampden. Attaques contre les tractarians. 
Newman et la question du romanisme 122 



TABLE DES MATIERES 331 

Pages. 
II. — Wiseman. Son origine. Ses débuts à Rome. Gom- 
ment il est amené à s'occuper de la situation 
religieuse de l'Angleterre. Ses lecturgs à Londres 
en 1835-1836. Grand effet produit 128 

III. — Newman croit nécessaire de faire paraître un nou- 

veau livre sur la Via Media et contre le roma- 
nisme. Certains tracts paraissent au contraire 
suspects de papisme. Publication des Remains 
de fronde. Irritation des protestants. Blâme 
inattendu de l'évêque d'Oxford contre les tracts. 
Après négociations, l'accord se fait entre cet 
évéque et Newman. Premiers indices de l'hos- 
tilité de l'épiscopat 141 

IV. — Wiseman observe, de Rome, le Mouvement. Ses 

rapports avec les voyageurs anglais, notam- 
ment avec Gladstone et Macaulay 152 

V. — Le Mouvement grandit. Ses principaux adhérents. 
Bien que disciple d'Arnold, Stanley est un 
moment tenté de suivre Newman. W.-G. Ward, 
son origine, ses évolutions, son caractère. Ses 
discussions avec Tait. Changement dans l'état 
moral de la jeunesse universitaire. Amitié de 
Pusey et de Newman. Newman demeure le vrai 

chef du Mouvement. Credo in Newmanum 156 

VI. — Premier doute de Newman sur l'anglicanisme, à 
propos de l'histoire des Monophysites et des 
Donatistes. Il en fait confidence à deux amis. 
Raisons par lesquelles il essaye de se rassurer. 
Son sermon sur les Appels divins. Le doute 
s'éloigne, non sans laisser de trace 180 



CHAPITRE IV 

LA CRISE 

(1839-1843) 

I. — Newman obligé de chercher un autre fondement 
pour sa via média. Ses préventions contre les 
catholiques, à raison de leur alliance avec 
O'Connell. Il fait mauvais accueil à Spencer 191 

II. — Parmi les jeunes disciples de Newman, plusieurs 
sont moins attachés à l'anglicanisme et plus 
attirés vers Rome. Opinions de Ward. Embarras 
et inquiétudes de Newman en présence de cet 
état d'esprit. Il songe à résigner sa cure 197 

III. — Le tract 90 cherche à établir que les XXXIX Arti-' 



332 TABLE DES MATIÈRES 

Pages, 
des peuvent être entendus dans un sens catho- 
lique. Newman ne s'attend pas à un orage 206 

IV. — Soulèvement contre le tract 90. La censure des 

Chefs de collèges. Calme de Newman. Violence 
des attaques dirigées contre lui. Ses pourparlers 
avec l'évêque d'Oxford. Il refuse de désavouer 
le tract 90, mais consent à interrompre la publi- 
cation des tracts 210 

V. — Les polémiques continuent sur le tract 90. Arnold 

professeur à Oxford. Les évéques se mettent à 

censurer le tract. L'évèché de Jérusalem 218 

VI. — Wiseman à Oscott. Ses efforts pour entrer en rela- 
tions avec les tractarians. Il est blâmé par beau- 
coup de catholiques. Il s'explique publiquement 
sur la conduite à suivre à l'égard du Mouve- 
ment d'Oxford 224 

VIL — Newman est très blessé des censures épiscopales. 
Il répudie néanmoins toute idée de conversion 
au catholicisme romain. Sa théorie sur l'angli- 
canisme et Samarie. Raideur avec laquelle il 
repousse l'intervention des prêtres catholiques. 

Le doute traverse de nouveau son esprit 231 

VIII. — Ward et ses amis se montrent de plus en plus 
favorables à Rome. Leurs relations avec les 
catholiques. Alarmes de Pusey. Il essaye vaine- 
ment de retenir Ward. Sa lettre à l'archevêque 
de Ganterbury. Embarras de Newman, sollicité 
par Pusey de désavouer Ward. Il se retire à Lit- 

tlemore 239 

IX. — Newman à Littlemore. Il y offre asile à ses amis. 
Le projet de monastère. La vie à Littlemore. 
Les dénonciations contre le prétendu monas- 
tère. Impatience de Newman 252 

X. — Pusey ne peut obtenir de Newman qu'il désa- 
voue Ward. Attitude de Reble. Williams et 
Rogers s'éloignent. Sermon de Pusey sur l'Eu- 
charistie, dénoncé au vice-chancelier. Une com- 
luission prononce contre lui une suspension 
du droit de prêcher pendant deux ans dans l'Uni- 
versité 259 

XL Etat d'esprit de Newman. Il désavoue ses anciennes 
attaques contre Rome. Si ébranlée que soit sa 
foi dans l'anglicanisme, il continue à détourner 
ses disciples d'aller à l'Eglise Romaine. C'est lui 
qui retient Ward et Faber. Wiseman n'admet 
pas la légitimité de ces retards. Conversion de 
Smith 267 



TABLE DES MATIÈRES 33Î 

Pages^ 
XII. — Lockhart à Littlemore. Son abjuration. Elle déter- 
mine Nevvman à résigner sa cure. Gomment il 
répond à ceux qui cherchent à l'en détourner. 
Son sermon d'adieu à Littlemore 274 



CHAPITRE V 

LE DÉNOUEMENT 

(1843-1845) 

I. — Emotion causée par la retraite de Newman. Sa 

conversion devait cependant se faire attendre 
encore pendant deux ans. Raisons de cette 
attente. Il se dégoûte de toute action publique. 
Il souffre de la perplexité et de la tristesse de 
ses amis. Ses rapports avec Keble, avec Pusey. 
Mort de la fille de Pusey. Celui-ci traduit des 
livres de dévotion catholique et se refuse à 
attaquer l'Eglise romaine 285 

II. — Ward publie VIdéal d'une Eglise chrétienne. Con- 

troverses soulevées par les doctrines hardiment 
romanistes de ce livre. Les chefs de Collèges le 
défèrent à la Convocation et veulent, en même 
temps, faire édicter un nouveau test, ou au 
moins censurer le tract 90. Séance de la Con- 
vocation. Ward est condamné, mais l'autre 
mesure est arrêtée par le veto des Proctors. 
Oakeley suspendu par la cour des Arches 298: 

111. — Effet de la condamnation de Ward sur Newman. 
Il étudie la théorie du Développement de la doc- 
trine chrétienne et se met à écrire un Essai sur 
ce sujet 11 avertit ses amis de sa prochaine 
conversion. Accueil fait à cette nouvelle. New- 
man dans la communauté de Littlemore. Il 
persiste à se tenir à l'écart des catholiques. 
Wiseman envoie Smith à Littlemore 30& 

rV. — Conversion de Ward et de plusieurs autres dis- 
ciples de Newman. Newman se décide et appelle 
le P. Dominique. L'abjuration. L'impression pro- 
duite. Nombreuses conversions. Les vieux amis 
de Newman ne le suivent pas. Entrevue de 
Newman et de Wiseman. Newman quitte Lit- 
tiemore et Oxford 31»